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Les Frères Toulon :
Un dérapage sous la Terreur
*

Chapitre 17

 

 

 

Les affres et les bonheurs du généalogiste

-- Tu réalises un peu, souffla Léa aussi émue que son compagnon, les dangers, les menaces qui ont pesé sur ces papiers fragiles depuis plus de deux cents ans. Combien y a-t-il eu de guerres, de révolutions d’incendies, d’inondations, depuis 1794 dans lesquels ces précieux parchemins auraient pu être engloutis, emportés, brûlés ?

  Théo ne put s’empêcher de sourire devant le lyrisme de Léa. Il n’était pas loin de partager son admiration, même s’il gardait au cœur un rien de rancune pour les heures, les jours et même les mois d’attentes vaines qu’ils avaient dû subir.

  C’était soudain pour eux un grand moment d’émotion. Après bien des détours et bien des épreuves, ils étaient enfin revenus au CARAN, dans ce temple de la mémoire nationale. Ils l’avaient là, devant eux, le fameux carton W366 qui les avait tant fait rêver.

  Théo leva les yeux pour contempler la grande salle paisible et silencieuse. Il n’entendit que le tic tac de la grosse pendule qui scandait, inlassable le temps qui passait. Les lampes à abat-jour vert s’échelonnaient toujours par groupe de quatre, comme à l’infini. Ils allaient enfin pouvoir toucher, contempler, scruter les vénérables documents qui venaient d’émerger du fond des âges soigneusement classés.

 

La première tentative leur avait laissé un sentiment amer d’impuissance. Devant la formidable organisation administrative et la splendeur des lieux, le rapprochement avec le procès de Kafka et ses fonctionnaires omnipotents et infaillibles, avait été inévitable.

  Ils avaient pourtant fini par recevoir la photocopie complète du dossier. Cela n’avait pas été sans quelques péripéties éprouvantes pour les nerfs.

  Aux différents problèmes qu’ils avaient évoqués aux archives de Montluçon devant un auditoire avide de s’instruire, s’étaient ajoutés quelques épisodes de dernière minute qui avait encore accru les délais de plusieurs semaines. Une grève du RER avait empêché les équipes de microfilmage, basées en Seine-et-Marne de se rendre à Paris pour accomplir leur tâche. Nouveau sujet de querelles et de récriminations : le dossier enfin terminé avait été acheminé chez la mère de Léa alors qu’ils souhaitaient le recevoir poste restante à Montluçon. Celle-ci, en rentrant de vacances avait trouvé le dossier dans sa boite et l’avait renvoyé dans l’Allier au nom de sa fille si bien que Théo n’avait pu le retirer lui-même, autre sujet de chamaillerie du genre : « Ta mère, tu sais ce que j’en pense ! »

 Ils en étaient arrivés à faire du CARAN une sorte de bête mythique qui défendait ses secrets avec une merveilleuse efficacité. Ils se prenaient parfois pour Siegfried luttant contre le dragon. Ils voyaient dans leurs rêves le chef de salle, si obligeant par nature, se transformer en une effroyable sorcière qui s’enfuyait chevauchant son balai magique et ricanait de leurs efforts infructueux.

  Ils devenaient extrêmement nerveux, voire hystériques, lorsqu’un naïf non prévenu leur déclarait : « Mais ce n’est rien, il vous suffira d’aller au CARAN, vous y trouverez tout ce que vous cherchez ! »

  Le CARAN était devenu pour eux une idée fixe, presque une psychose. Ils menaçaient leur chat Mister I de l’envoyer au CARAN s’il n’était pas sage. Ils l’avaient assimilé dans leur inconscient à l’Enfer de Dante, aux cercles de flammes qui, dans la tétralogie de Wagner, défendaient Brünehilde et la gardaient jalousement des attaques d’un amoureux pusillanime.

  Ils n’arrivaient plus à démêler les causes de ces problèmes à répétition, était-ce la lourdeur de l’administration la seule responsable ou y avait-il une volonté inconnue derrière ces obstacles accumulés comme à plaisir ? Cela devenait un nouveau sujet de tension dans le couple déjà fragilisé par les évènements récents.

  Léa avait tendance à trouver cela normal. Sa mère l’avait prévenue !

-- Tu sais ce que je lui dis à ta mère ! se prenait à hurler Théo perdant toute mesure.

  Lorsqu’ils s’étaient trouvés en face du dossier photocopié, de nouveaux problèmes avaient inévitablement surgi et un travail de bénédictin avait commencé. Il avait fallu s’armer de loupes et, pendant des heures, déchiffrer à grand-peine les textes manuscrits de l’époque à la calligraphie fantasque et à l’orthographe incertaine. Ils n’arrêtaient pas de s’injurier au sujet des noms et de leur orthographe à géométrie variable.

-- Il n’y a pas d’orthographe en généalogie, serinait Léa qui ne se rendait pas populaire.

-- Je sais, rageait Théo, je n’écoute pas assez Beaucarnot.

  Peu à peu, au fil de leurs investigations effectuées sur les photocopies, ils avaient eu envie de voir enfin l’original, de toucher le papier lui-même sur lequel les mots avaient été écrits, de renifler l’encre séchée depuis si longtemps. Certains mystiques prétendent qu’en manipulant un objet, on peut entrer en communication télépathique avec les êtres qui l’ont détenu ou simplement utilisé dans le passé. C’était peut-être une telle entrée en relation qu’ils espéraient confusément sans trop oser se l’avouer.

-- Tu vas voir, avait déclaré bravement Léa, cette fois cela va aller tout seul, nous allons commander le fameux dossier W366 et nous allons aller le toucher, le manipuler.

-- Tu crois vraiment ? avait plaisanté Théo, toujours un peu sceptique.

-- J’en suis certaine, d’autant plus que nous sommes inscrits maintenant, n’oublie pas que j’ai une carte d’identification valable pour un an. Nous allons pouvoir commander par Minitel.

-- Tu sais, moi, le Minitel, je suis un peu allergique.

-- Mais non, tu vas voir c’est tout simple.

Le scepticisme de Théo était tellement évident qu’il avait fini par rendre Léa nerveuse. Pour se donner du courage, elle répétait à haute voix ce qu’elle faisait sur son Minitel, comme pour opérer un exorcisme.

-- On a un numéro de carte : le 68664 et mon nom. Il suffit d’appeler le 3616 CARAN.

Comme pour l’encourager, la page d’accueil s’afficha sur l’écran avec une lenteur majestueuse.

-- On tape le code de la requête, le numéro et les quatre premières lettres du nom, énonçait Léa, continuant sa séance d’envoûtement.

« Saisie incorrecte » avait affiché l’écran douchant brutalement la belle euphorie du départ. Léa qui avait commencé à sentir une légère transpiration envahir ses tempes s’était efforcée de ne pas perdre son sang froid. Il y allait un peu de l’honneur dans cette affaire qui virait progressivement de simple à moyennement complexe, puis rapidement de complexe à insoluble. C’était d’ailleurs le prestige qui était en jeu plus que les sept francs par minute qui s’accumulaient impitoyablement.

-- Laisse, avait dit Théo d’un air supérieur, je vais taper moi-même les informations.

Très vite, le ton protecteur avait changé.

-- Mais qu’est-ce que c’est que cette merde ? J’ai toujours dit que le Minitel…

  Devant l’obstination de l’écran à afficher « Saisie incorrecte », Léa, soucieuse d’aboutir, quitte à perdre la face, avait suggéré que l’on appelle le service. Peut-être qu’une voix humaine, savamment flattée et dorlotée se révèlerait moins bornée que cette obtuse machine impersonnelle qui ne savait pas d’évidence récompenser les efforts des usagers.

  Effectivement, un préposé, pas plus étonné que cela des efforts infructueux qui lui étaient rapportés, avait émis l’hypothèse, impensable pour un profane, mais apparemment très vraisemblable pour un initié de l’intérieur, que le système Minitel était peut-être décroché du côté du CARAN. Un autre préposé s’était assuré auparavant de la parfaite validité de la carte utilisée ce qui rejetait toute la responsabilité de l’échec sur l’administration.

  Finalement, après une heure d’efforts, de multiples appels renvoyés de l’accueil, au secrétariat, puis à la salle de lecture et finalement au service informatique, la grosse tête de service avait avoué humblement, avec cette résignation et cette modestie que donne une longue pratique de l’informatique de gestion, que le service ordinateur était en rideau et qu’il lui avait fallu faire redémarrer le système pour que tout rentre dans l’ordre.

  Entre-temps, il avait consenti à prendre la commande par téléphone, ce qui lui avait pris moins d’une minute et il avait assuré Théo et Léa que le dossier serait disponible le surlendemain.

Et il avait tenu parole.

  Bien entendu, Théo et Léa s’étaient inquiétés de la réaction de tous les autres utilisateurs, des pauvres péquins, moins obstinés qu’eux, à qui l’écran s’acharnait depuis le début de la journée à afficher « Saisie incorrecte ! » « Saisie incorrecte. » Mais, comme disait le grand Rudyard Kipling : « Ceci est une autre histoire ! »

 

Curieusement, comme si le phénomène de télépathie escompté s’était mis à fonctionner réellement, certains faits commencèrent à émerger du dossier. C’était un peu comme si un génie malheureux, enfermé depuis des siècles dans ces parchemins, avait eu soudain l’occasion de se manifester et de pénétrer deux esprits bienveillants qui cherchaient la vérité. Une vérité enfouie sous des tonnes de mensonges, une vérité que des fonctionnaires, des enquêteurs, des geôliers, des juges, des bourreaux s’étaient désespérément ligués pour enfermer pour toujours dans les pages hermétiques d’un dossier de procédure, avec l’espoir secret que jamais, au grand jamais personne ne chercherait à exhumer ces secrets nauséabonds.

  Il était clair que tout avait été fait pour que cette tache soit effacée. Il y avait bien les noms des deux frères gravés dans le marbre, dans la petite pièce de la Conciergerie de Paris, mais au niveau local, à Montluçon, à Moulins, c’était le black-out le plus complet. Les livres d’histoire enseignaient que les conseillers de Montluçon avaient eu une attitude parfaite pendant l’intermède révolutionnaire et que la délation n’avait pas eu cours dans le département. Les listes de guillotinés de l’Allier omettaient le nom des Toulon, les registres d’écrou de la Mal-Coiffée antérieurs à 1800 étaient introuvables. Les noms des deux frères ne figuraient pas dans la liste des détenus en la maison des Carmélites de Moulins exécutés à Paris en 1794.

  C’était comme si toutes les traces avaient été soigneusement effacées par une main diligente soucieuse de ne pas ébruiter ce scandale malodorant. Il avait fallu presque un hasard, la trouvaille fortuite du cousin Damour, pour que plus de deux cents ans après leur mort, leur dossier revienne à la surface.

-- Tu sais, chuchota Léa à l’oreille de Théo, en feuilletant le dossier qu’ils commençaient à connaître par cœur, mais que les pièces réelles permettaient d’appréhender d’une manière différente, j’ai l’impression très nette que ce n’est pas aussi simple que nous le pensions.

-- Je crois bien que tu as raison, approuva Théo qui semblait sensible à cette sorte d’influence impalpable qui se dégageait des documents de l’époque, je vois au moins deux choses qui nous avaient échappé.

-- Lesquelles ? s’impatienta Léa qui masquait mal son inquiétude.

-- D’abord, je crois que les Toulon avaient donné de grands coups de pied dans une énorme fourmilière et qu’ils avaient dérangé beaucoup de beau monde. En fait, ils avaient démasqué un véritable trafic généralisé des biens nationaux, le bois de la forêt de Chambérat en l’occurrence. Cela semblait avoir pris une telle importance et concerner tant de gens que les notables ont pris peur.

-- Ils ont dû réaliser fort et clair que s’ils se faisaient prendre, ils étaient tous bons pour la guillotine. On ne plaisantait pas à l’époque avec les trafiquants qui pillaient les biens de la nation. Rappelle-toi ! Nous avons vu des malheureux qui ont été raccourcis pour avoir mis de l’eau dans le vin fourni aux armées ou mouillé du tabac pour en accroître le poids. Alors, pour la mise en coupe réglée systématique pendant des années de toute une immense propriété comme le bois de Chambérat, c’était la peine de mort garantie pour les instigateurs et pour tous leurs complices. C’était toute une communauté qui se sentait menacée.

-- Voilà donc pourquoi ils ont pris les devants et surtout pourquoi ils ont pu mobiliser sans peine tous ces témoins qui sont venus raconter leurs historiettes plus ou moins inventées, plus ou moins crédibles.

-- En fait, tout est dans le fameux mémoire de François.

-- Tu ne peux pas savoir, murmura Léa pour ne pas déranger ses voisins, l’émotion que je ressens, simplement à contempler, à toucher ce papier vieux de plus de deux siècles. C’est un peu comme s’il avait été écrit hier. L’orthographe peut prêter à sourire, mais finalement pas beaucoup plus que celle des nombreux messages e-mail venant de nos correspondants qui ont passé des années sur les bancs de l’école et qui disposent en plus d’un logiciel de contrôle d’orthographe. Il faudrait soumettre le texte à un expert graphologue, mais il y a dans cette écriture, une régularité et une force qui m’impressionnent. Indiscutablement, cet homme savait écrire alors que les marionnettes qui ont été utilisées comme témoins contre lui ne savaient même pas signer leur nom.

-- C’est surtout le contenu qui m’intéresse, fit remarquer Théo sur le même ton. Cette lettre a été écrite dans les jours qui ont suivi son audition. François devait sans doute croire encore, que les faits accablants et précis qu’il indiquait seraient pris en considération et le sauveraient de la guillotine. Il ne devait penser qu’à ça depuis le jour de son arrestation.

-- En réalité, ces faits ont été purement et simplement ignorés et c’est cela qu’il faudrait arriver à comprendre.

-- Le document expose au grand jour les agissements d’une sorte de mafia organisée, disposant de moyens, qui mettait depuis des mois et sans doute des années en coupe réglée les bois de Chambérat. Les griefs contre ses accusateurs sont méticuleusement exposés, la lettre cite des faits, donne des noms de témoins qui pourraient confirmer ses dires … pour peu qu’on veuille les entendre.

-- J’ai vu par exemple qu’il propose le témoignage de Jean Vasseur, de la mairie de Nocq qui avait pu, comme lui, constater le trafic. Il fournit également des précisions concernant le constat effectué par un certain Gervais Guedable, notaire, et deux officiers municipaux de Nocq, qui ont relevé de nombreux délits ayant tous trait à des prélèvements frauduleux de bois. Cela démontre clairement l’ampleur des opérations qui impliquaient de nombreux complices.

-- Tu sais, il y a quand même un point qui me tracasse. Pourquoi le maire de Nocq, le notaire n’ont-ils pas été entendus ? Pourquoi n’ont-ils pas témoigné spontanément ?

-- Peut-être ont-ils essayé de le faire, peut-être ont-ils déposé sans que leur témoignage soit consigné dans les papiers officiels. Peut-être aussi leur a-t-on fait comprendre qu’ils n’avaient guère intérêt à intervenir dans cette affaire.

-- Cela ne devait pas être un grand problème dans une époque aussi troublée de museler les meilleures intentions.

-- C’est facile aujourd’hui, les pieds dans nos pantoufles de porter des jugements sévères, mais qui peut dire en conscience quelle attitude il aurait adoptée ?

-- D’ailleurs, on ne peut pas lui reprocher d’avoir baissé les bras à ton pauvre ancêtre, il a renvoyé une seconde note dans laquelle il récusait tous les témoins. Il essaie de crier sa vérité : « Ils avaient tous participé ou profité des dégradations du bois de Chambérat et autres bois dont ils étaient gardes, et tous ceux du village de Bourzeau étaient en procès avec l’un au moins des Toulon. »

-- On ne pouvait pas être plus clair et pourtant, cela n’a produit aucun effet puisque le 16 novembre, ils ont été expédiés à Moulins.

-- Et quel est le second point qui t’a frappé ? interrogea Léa.

-- C’est qu’apparemment le procès des Toulon et tous les autres, d’ailleurs, qui se trouvent dans la même boite W366, me paraissent truqués, mais là, il faudrait aller plus à fond pour en être vraiment sûr.

 

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