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Les Frères Toulon: |
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La prison de Moulins -- François, est-ce que tu en
es certain ? cria presque d’une voix étranglée Jean-Baptiste qui venait
d’émerger d’un rêve agité. -- Ta gueule ! Il n’y a
pas de François ici, mets ça une fois pour toute dans ta sale caboche, tu n’as
pas cessé de nous emm… avec ton François. Il n’y a plus moyen de dormir, lui
hurla une voix hostile. Il devait rêver, il n’y
avait qu’à ouvrir les yeux, il allait tout comprendre, pouvoir tout
expliquer. Il sentit la peur l’envahir quand il réalisa soudain qu’il avait
les yeux ouverts et qu’il ne voyait rien. Dans une obscurité totale, dans une
puanteur indicible, il entendait des bruits indistincts, comme des corps qui
s’agitaient, dont il émanait une odeur de bête fauve. Peu à peu, il reprit ses
esprits, des bribes de souvenirs lui revinrent. Il se sentait d’une faiblesse
extrême, d’une grande légèreté aussi, comme s’il allait soudain se mettre à
flotter dans les airs. Depuis quand avait-il dormi ? Quand avait-il pris
son dernier repas ? Il n’arrivait pas à faire le point. Cela devait faire trois
jours, peut-être plus qu’il gisait là, dans ce noir absolu. Il avait fini par
sombrer dans une quasi-inconscience, dans une sorte de coma. -- Quand est-ce qu’on
mange ? articula-t-il avec un grand effort. -- Pour toi, c’est fini pour
aujourd'hui, trancha une autre voix rocailleuse, tu dormais si bien qu’on n’a
pas voulu te réveiller. Je suis sûr que tu comprends. -- Surtout que comme ça, on a
bouffé ta part, reprit la première voix, en éclatant d’un rire mauvais. Dans quel enfer suis-je tombé ? pensa Jean-Baptiste. Il avait du mal à respirer dans cet
air vicié qui le prenait à la gorge. Les souvenirs revenaient peu à peu.
Quand ils étaient arrivés, conduits par les gendarmes de la brigade de
Souvigny, ils avaient traversé le pont Règemortes sur l’Allier et ils étaient
arrivés à la prison. C’était la fameuse Mal-Coiffée dont parlaient les
argousins pendant tout le trajet de la dernière étape, dans les bois qui
entourent Moulins. Il se souvint confusément des paroles de ses gardes :
-- Prenez-en grand soin, ce
doit être un gibier de taille, les citoyens du Comité de Surveillance de
Montluçon ont jugé leur cas trop important pour eux, ils vous les envoient. Grâce à ces paroles qui
les signalaient tout particulièrement à la clémence de leurs geôliers ils
avaient eu droit immédiatement à un traitement de faveur. Le concierge, après
avoir annoté soigneusement le registre d’écrou, avait appelé quatre gardiens
qui avaient pris en charge les deux frères, épuisés de leur périple à travers
les campagnes de l’Allier inondées par les pluies d’automne. -- Mettez-les au secret !
Chacun d’un côté, avait bien spécifié le greffier. On ne sait jamais avec les
cas difficiles. Il ne voulait surtout pas d’histoires. Ils avaient descendu
trois étages d’un escalier de pierre en colimaçon qui s’enfonçait dans les
profondeurs creusées sous le donjon de la prison. Jean-Baptiste était le
premier et François devait le suivre. Les gardiens avaient ouvert avec une
clé énorme une épaisse porte de bois bardée de barres de fer. Ils l’avaient
poussé dans ce cachot qui suintait l’humidité, poussé si brutalement qu’il
s’était empêtré dans les cordes qu’il avait toujours aux pieds et qu’il était
tombé sur le sol en terre battue. La lanterne que portait l’un des gardes
avait éclairé rapidement une cellule qui semblait taillée à même le roc,
d’environ deux mètres sur trois, au sol entièrement nu. L’endroit était vide.
Dès que les hommes qui l’accompagnaient eurent refermé la porte et se furent
éloignés, il se trouva plongé dans une obscurité absolue. Pendant deux jours
entiers, il avait attendu et personne n’était venu. Il avait appelé, hurlé,
tambouriné en vain la muraille de bois et de fer qui tenait lieu de porte.
Rien n’y avait fait. Il était comme oublié du monde. Au bout de deux jours,
il avait sombré dans le désespoir. Avaient-ils décidé de le laisser mourir
dans ce cul de basse fosse ? Que devenait François dont il était sans
nouvelles. Et puis, il s’était effondré, sur le sol et s’était endormi d’un
mauvais sommeil agité. C’est sans doute
pendant cette période qu’ils avaient amené ces hommes qui aujourd'hui
partageaient son sort et qu’il découvrait progressivement. Sans intervenir,
il se mit à les écouter, il fallait absolument qu’il se reprenne, qu’il
réalise où il était.
Ses compagnons semblaient l’ignorer
superbement et il resta immobile essayant de déchiffrer leurs propos. Pendant des heures, il
les entendit divaguer, raconter leurs exploits. La seule chose qu’ils regrettaient,
c’était de s’être fait prendre. Ils se promettaient de recommencer si jamais
ils arrivaient à sortir de ce trou. L’un d’eux, qui
paraissait le plus jeune, se faisait gloire d’avoir récemment détroussé deux
vieux dans une ferme près d’Yzeure. Avec un complice qui avait réussi à s’en
sortir, ils avaient chauffé les pieds des deux fermiers jusqu’à ce qu’ils
leur indiquent la cachette dans l’écurie où se trouvaient leurs maigres
économies : quelques louis d’or. Ils les avaient abandonnés sans remords,
estropiés, fous de terreur. -- Cette fois, on n’a même pas
mis le feu à leur ferme se vantaient-ils, comme s’il s’agissait d’un geste
extraordinaire de clémence à l’égard de leurs victimes. -- Et les assignats ?
questionnait le plus vieux, celui qui avait rabroué Jean-Baptiste, comment
t’as fait ? -- Oh ! c’était facile,
j’avais un ami imprimeur. -- Et pourquoi tu t’es fait
prendre ? -- On a voulu en passer trop
d’un coup, ça a attiré l’attention. Jean-Baptiste, toujours
allongé, flottant dans une sorte d’inconscience qui n’était pas désagréable,
les écoutait d’une oreille distraite. Le voleur n’avait pas hésité à livrer
son ami imprimeur pour tenter d’amadouer les gendarmes, apparemment sans
succès. La faim avait disparu,
maintenant, elle ne tenaillait plus l’estomac de Jean-Baptiste. C’était un
peu comme un fantôme qui apparaissait et disparaissait sans raisons
évidentes. Combien de jours pourrait-il ainsi subsister ? Le Marquis lui
avait raconté, il y avait bien longtemps, que dans certains pays, des hommes
pouvaient rester plus d’un mois sans manger. Sa peur avait disparu
également. Il était curieusement lucide. Il pensa à François, essayant de
comprendre les paroles qu’il avait prononcées à son réveil : François,
en es-tu certain ? Il se rappela lentement
son rêve : son frère le poursuivait dans l’escalier en colimaçon qu’ils
avaient descendu à leur arrivée. Il tenait à la main les pages de son
mémoire, du fameux mémoire qu’il avait préparé avec tant de soin pour le
Comité de Surveillance de Montluçon, ce plaidoyer qui devait les sauver et
que personne apparemment n’avait pris en considération. « Je te dis
qu’avec cela, nous sommes sauvés. Tu sais, ajoutait-il avec autorité, je
ne voudrais pas être à leur place quand les juges vont lire ce document. Ils
vont comprendre et Meunier et Vidal seront punis pour leur impudence. » Jean-Baptiste ne savait
plus que penser de ce fameux mémoire. Il aurait voulu partager l’optimisme de
son frère si cruellement démenti par les faits. Pendant un certain temps, il
entendit ses compagnons de misère qui échafaudaient un montage magique leur
permettant d’écouler sans risque aucun des tonnes de faux assignats qui les
rendraient riches et puissants. Soudain sans raison, le
présent sordide s’évanouit et il se revit, peu avant son mariage avec Hélène.
Il l’entendit clairement lui conter son histoire favorite : celle du chapeau à deux bonjours. Il entendait sa voix jeune et rieuse : « Il
faut de la paille très fine - plantée à l’ombre. Il faut la tresser
soigneusement pour qu’elle s’adapte à la forme en bois. Il faut une doublure
en tissu rose pour les enfants, rouge pour les jeunes filles à marier et bleu
pour les femmes mariées. Il faut un large ruban de velours noir sur lequel on
coud du grenu. » Il entendit sa propre voix un peu moqueuse qui
susurrait : « Du grenu ? » « Mais oui, du
grenu, tu sais bien ! s’indignait Hélène en riant. » Des bouffées de sa
jeunesse, le souvenir de son chez-lui revinrent tourner dans sa mémoire. Il y
avait une grande pièce adossée à l’étable où remuaient doucement les deux
vaches et le cheval. A gauche de la cheminée, il revoyait le lit à baldaquin
dans lequel ils dormaient assis. Les vieux disaient qu’en s’allongeant on
prenait la position des morts et que l’on risquait fort de ne jamais plus
s’éveiller. Il ne croyait pas ces contes, mais Hélène y tenait dur comme fer.
Son esprit continuait à vagabonder dans le noir, Il la revoyait clairement
dans cette espèce de fauteuil à bascule que François leur avait confectionné.
Il était bien plus adroit que lui de ses mains, son frère François. Il avait
été heureux, sans même s’en rendre compte, dans cette pièce chaleureuse, avec
le lit pour la petiote, le berceau qui basculait régulièrement de gauche à
droite pour bercer la nouvelle de l’année. Avec son pied, Hélène créait un
mouvement perpétuel pour endormir le bébé pleurnichard. A droite de la
cheminée, c’était la grande table où ils prenaient leurs repas quand il
n’était pas à courir les bois de Chambérat à pourchasser les maraudeurs, à traquer
les braconniers. Une belle dalle de bois qu’il avait découpée avec son frère
dans un chêne plus que centenaire et sur laquelle s’entassaient tous les
ustensiles du ménage : la vaisselle, les pots, les écuelles, les
chaudrons. Que de jours heureux il avait passés dans cette chaumière ! Brutalement, l’angoisse
le reprit. Que faisait-il ici, dans cette tombe, enterré avant d’être
mort ? Il eut comme un pressentiment terrible : jamais il ne
reverrait ses bois, sa vie avait pris un bien mauvais virage. Depuis des jours
interminables, il était devenu le jouet d’une force incompréhensible. Venu de
son plein gré pour s’expliquer, il s’était retrouvé en prison, loin des
siens, traité comme jamais il n’avait traité aucune bête. De quel droit
est-ce qu’ils lui faisaient cela ? Et qui étaient-ils d’ailleurs ? Pendant quelques
heures, deux inconnus lui avaient posé des questions ineptes, lui avaient
reproché des actions qu’il ne comprenait même pas et puis, plus rien. On
l’avait reconduit dans son cachot, les gendarmes étaient venus un matin et
l’avaient emmené dans le froid, attaché comme un animal à la queue d’un
cheval et il avait dû marcher, marcher plusieurs jours de suite. Au bout de cette
incroyable odyssée, il avait été jeté dans ce cachot où tout le monde
semblait l’avoir oublié. Il n’arrivait pas à comprendre ce qu’on lui voulait,
ce qu’on lui reprochait. Les malhonnêtes qui somnolaient maintenant à ses
côtés, eux au moins, ils ne se posaient pas ce genre de questions, ils
regrettaient vivement de s’être fait prendre, mais ils ne contestaient pas le
fait qu’on les ait mis en prison. Ils allaient même jusqu’à se vanter de
leurs mauvaises actions. Mais lui, mais François, pourquoi étaient-ils
là ? Il se souvint des
discussions passionnées qu’il avait eues avec son frère François quand, il y
a quelques années, juste après la prise de la Bastille, avait été publiée la
Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen. Son frère, très excité,
était arrivé un jour dans sa petite maison et avait brandit un papier tout
froissé qu’il lui avait lu. Il se souvenait encore du début : « Les
Représentants du Peuple français, constitués en Assemblée Nationale,
considérant que l'ignorance, l'oubli ou le mépris des Droits de l'Homme sont les seules causes
des malheurs publics et de la
corruption des Gouvernements, ont résolu d'exposer, dans une Déclaration
solennelle, les droits naturels, inaliénables et sacrés de l'Homme. » Il tâta du plat de la
main le sol humide sur lequel il était avachi depuis plusieurs jours et se
demanda ce qu’il était advenu de ces droits naturels, inaliénables et sacrés
qui lui avaient été reconnus si généreusement au nom du peuple français. Dans son cachot puant,
Jean-Baptiste se répète les paroles du Marquis : la justice va venir, les temps
vont changer. Il essaie de s’accrocher aux paroles de son protecteur qui
s’est enfui en exil et l’a laissé seul face à ses ennemis, aux paroles du
Marquis qui est mort en terre étrangère, bien loin du château de Laage et de
Saint-Martinien, mort avant de connaître ces temps meilleurs en lesquels il
semblait si fermement croire. Il se répète les
paroles ; « La mort n'est ni un ennemi à vaincre, ni une prison à
fuir. Nous mourrons tous, ce n’est qu’une question de temps. » Puis sans
transition, il coula dans un sommeil de plomb. -- Mais
comment êtes vous sortis de cet enfer ? demanda le révérend Bernard à qui les deux frères Toulon
avaient entrepris de raconter leur arrivée à la Mal-Coiffée. Ils étaient tous les deux,
depuis trois mois, dans une cellule au troisième étage du donjon, lorsque le
frère Bernard, un moine Bénédictin de l’Abbaye de Septfonds, avait été
introduit dans leur intimité. C’était un homme grand et fort, né à
Saint-Pourçain-sur-Besbre, petit village de la région, que son père avait
destiné très jeune, pour des raisons obscures, à la vie monacale. Au début de
la Terreur, les moines avaient été jetés hors de leur abri. Certains étaient
allés pourrir dans des conditions inhumaines sur des pontons amarrés non loin
de l’île d’Aix, à côté de Rochefort. Lui, avait été promené de prison en
prisons et avait un jour échoué à la Mal-Coiffée. Son caractère égal qu’il
devait sans doute à la pratique assidue de la règle de Saint-Benoît lui avait
très vite valu la sympathie de François et de Jean-Baptiste. -- Oh ! cette situation
ne pouvait pas s’éterniser. Le cinquième jour, trois colosses qui assuraient
les fonctions de guichetiers sont venus nous rendre visite. Ils étaient
accompagnés de chiens énormes et féroces qu’ils tenaient à la force du
poignet au bout de courtes laisses en cuir. C’était les seuls représentants
du genre humain qui entretenaient une communication entre les prisonniers au
secret et le reste du monde. Grâce à la lumière de leurs torches, j’ai pu
découvrir l’endroit horrible dans lequel je croupissais et surtout apercevoir
les bandits qui me tenaient compagnie. -- Et que s’est-il
passé ? Le frère Bernard était manifestement captivé. -- Ils étaient venus me
chercher pour un interrogatoire. Aussitôt après avoir ouvert la porte, ils se
reculèrent vivement tant il était difficile de respirer le souffle ignoble
qui sortait du cachot. Je crois aussi que malgré leur habitude, ils ne
tenaient sans doute pas à voir ce qui se passait à l’intérieur. Leurs chiens
aboyaient comme des furieux. Ils m’ont fait sortir de cette fosse à purin et
m’ont conduit dans une petite pièce éclairée par la lumière du jour. J’ai eu
beaucoup de mal à m’habituer. Mon frère François était déjà là et au bout de
quelques minutes, j’ai pu voir qu’il brandissait son fameux mémoire qu’il
avait réussi à sauver de ce désastre. -- Le mémoire a-t-il été
efficace ? voulut savoir le moine trappiste. -- Je n’en suis pas persuadé,
concéda François la mort dans l’âme, ces gens là sont butés, mais il a eu au
moins le mérite de persuader nos geôliers que nous n’étions que de pauvres
bougres et non pas de dangereux criminels. C’est sans doute ce qui les a
incités à adoucir les conditions de notre séjour. Ils nous ont expliqué que
la Mal-Coiffée servait de prison pour tous les types de délinquants depuis
ceux qui avaient, comme nous, maille à partir avec le pouvoir politique,
jusqu’aux petits filous qui se contentent de quelques escroqueries minables
en passant par les grands criminels, ceux qui se sont rendus coupables de
crimes de sang et qui sont de vrais dangers pour la société. -- Je crois même, ajouta le
Bénédictin, qu’ils sont obligés d’accueillir toute une population de malades
mentaux, de pauvres fous qui ont perdu, pour des raisons diverses, ce que
nous nous obstinons à appeler la raison. -- C’est en effet ce qu’ils
nous ont déclaré, surenchérit Jean-Baptiste, et ils semblaient un peu gênés
d’être obligés, par manque de place et pour des raisons de sécurité, de faire
cohabiter cette faune hétéroclite dans les mêmes cachots. -- Quand ils ont réalisé que
nous ne semblions pas être du genre à nous évader à tout prix, ils ont
consenti à nous installer ici où, à défaut de confort, nous ne vivons plus
comme des animaux en cage. La cellule dans
laquelle ils séjournaient était étroite et froide, mais comparée aux cachots
dans lesquels on les avait jetés à leur arrivée, c’était un véritable
paradis. Trois paillasses changées presque chaque mois leur permettaient
de dormir chacun contre un des murs de pierre, une table bancale et trois
chaises boiteuses étaient à leur disposition pour prendre leurs repas, lire
et même écrire. François n’y manquait
d’ailleurs pas et continuait sans relâche à travailler son mémoire en
défense, tandis que Jean-Baptiste s’était mis à rédiger une sorte de journal
de ses pensées et de ses réflexions. -- Mon révérend, intervint
François, c’est merveille de voir avec quelle philosophie vous prenez votre
situation. Pourtant, elle n’a rien de beaucoup plus enviable que la nôtre.
Nous, au moins, notre bonne foi va éclater et ils ne pourront que nous faire
des excuses, mais vous, c’est différent, il me semble qu’ils sont devenus
bien hargneux envers les prêtres et pourtant, je vous vois serein. -- Mon cher François, déclara
tranquillement le frère Bernard, c’est que j’ai renoncé depuis bien longtemps
à imposer ma propre volonté. Je me contente des « armes très puissantes
et glorieuses de l’obéissance » qui sont les seules que notre règle nous
autorise à utiliser. Ce que je cherche, ce que cherchent tous mes frères,
n’est pas de ce monde, c’est la vraie vie, la vie éternelle. Alors, ils
peuvent bien me persécuter pendant cette vie terrestre, ils manquent leur
cible et je ne parviens même pas à leur en vouloir. J’ai même pitié d’eux car
ils ne savent pas ce qu’ils font. -- Comme j’aimerais partager
votre point de vue, murmura Jean-Baptiste qui l’écoutait comme fasciné. Le moine le regarda longuement
et lui dit de sa voix douce : -- Je pense parfois que vous
n’êtes pas aussi loin que vous le croyez de cet état d’esprit. -- Moi, en tout cas, déclara
François avec véhémence, je trouve votre fameuse règle de Saint-Benoît belle et bonne pour le croyant que vous êtes, mais elle
est loin de me satisfaire pour mon cas personnel et je ne serai content que
lorsque le tribunal révolutionnaire aura définitivement reconnu le bien fondé
de ma position et nous aura rendus à une vie normale. -- N'est ce pas la beaucoup
d’orgueil de votre part que d’espérer cela, ironisa Bernard en souriant. Jean-Baptiste ne put
s’empêcher de sourire à son tour en entendant se quereller ces deux êtres qui
constituaient maintenant son seul univers et qui poursuivaient inlassablement
leurs idées fixes, qui la divine règle, qui le fameux mémoire. -- Peut-être, admit François,
mais je dois dire que vous êtes pour moi un perpétuel étonnement. Vous
ne protestez jamais, quelles que soient les circonstances, quel est donc
votre secret ? -- Je sais pas s’il y a un
secret, mais ce que vous semblez ignorer, c’est que la vie d’un prisonnier,
telle que nous la vivons du moins maintenant, est bien plus douce que celle
d’un moine trappiste dans son abbaye. Devant la surprise de
François, il poursuivit : -- Voyez-vous, nous
sommes actuellement pendant la période d’hiver et ceci jusqu’à Pâques, notre
sainte règle prévoit dans sa grande sagesse que nous nous levions à une heure
raisonnable, c'est-à-dire à deux heures du matin. De cette manière, nous
avons dormi un peu plus de la moitié de la nuit et nous nous levons dispos. Les deux frères se
regardèrent en souriant, s’interrogeant du regard, essayant de déterminer
s’ils seraient, eux aussi, dispos à deux heures du matin comme le prétendait
frère Bernard. Inconscient de cette
suspicion légitime, le moine continuait à décrire par le menu la divine
discipline à laquelle il était rompu depuis tant d’années que son caractère
quelque peu excessif ne lui apparaissait même plus : -- Le temps qui nous reste
après l’office, nous le consacrons à l’étude, à la lecture. -- Que faites-vous donc de si
bon matin ? se moqua François. -- Nous récitons des prières,
nous chantons des psaumes, nous recevons la bénédiction de notre abbé,
précisa le moine à qui tout ceci rappelait une période heureuse de son
existence. -- Tout ceci me semble
vraiment réglementé dans les moindres détails, ne put s’empêcher de murmurer
Jean-Baptiste qui semblait accablé par tant de précision. -- Il y a 73 règles, pas une
de moins, lui indiqua Bernard, comme en s’excusant, et encore, cela ne doit
pas être suffisant puisque la dernière s’intitule : « Toute la
sainteté de vie n’est pas codifiée dans cette règle. » -- Et combien de fois
devez-vous ainsi rendre grâce au seigneur s’écria François d’une voix où
l’irritation se mêlait à une certaine incrédulité. -- Sept fois par jour, le
prophète n’a-t-il pas dit : « Sept fois par jour je t’ai adressé
une louange. » -- Sept fois par jour ?
reprit Jean-Baptiste, manifestant à son tour son étonnement. -- Mais oui, continua Bernard
avec un bon sourire citant la sainte règle : « Ce nombre de sept
sera rempli par nous puisqu’à laudes, à prime, à tierce, à sexte, à none, à
vêpres et à complies, nous nous acquittons des devoirs de notre
service. » Cette énumération
solennelle qui laissait les deux frères rêveurs fut interrompue par l’arrivée
d’un gardien qui leur apportait leur maigre pitance et les nouvelles du jour. Grâce à l’éducation
religieuse reçue, il y a bien longtemps, par certains membres du personnel de
la prison, qui ne s’en vantaient plus en ces temps troublés, mais qui en
étaient restés marqués à vie, la cellule abritant le frère Bernard jouissait
d’un certain régime de faveur. Ils se jetèrent sur les
journaux. Ils étaient pleins de la fureur de Fouché qui sévissait en qualité
de proconsul dans la région de Nevers et de Moulins et qui se préparait à
aller ravager la ville de Lyon avec son complice Collot d’Herbois. -- Regardez ce furieux s’écria
Jean-Baptiste qui lisait avidement la feuille de papier encore humide de
l’encre qui avait servi à l’imprimer, il veut tout foutre en l’air. Et il se mit à lire
quelques extraits des propos de Fouché qui devaient devenir la célèbre
instruction de Lyon : « La Révolution est faite pour le peuple, la
classe immense des pauvres… Tout homme qui est au-dessus du besoin doit
concourir à secourir la République. Prenez tout ce qu’un citoyen a d’inutile,
car le superflu est une violation évidente et gratuite des droits du peuple.
Tout homme qui a au-delà de ses besoins ne peut plus user, il ne peut
qu’abuser. Il faut lui laisser tout ce qui lui est nécessaire, tout le reste
appartient à la République et à ses membres infortunés. » -- Voilà qui ne va pas faire
l’affaire de Dulac et de la famille du Marquis, s’exclama François, ne leur
laisser que le nécessaire, c’est quasiment tout leur prendre. -- Tu parles d’or mon frère,
lui répondit Jean-Baptiste, mais crois-tu vraiment que nous en pâtirions,
nous les Toulon ? Est-ce que nous avons jamais eu autre chose que le
nécessaire ? Tu peux me parler du superflu que tu as eu depuis que tu es
né, mon pauvre François ? Le frère Bernard les
regardait intensément, sans intervenir, comme s’il avait le sentiment que le
texte de Fouché, sincère ou non, agissait comme un révélateur puissant de la
situation véritable des deux frères et finalement du camp dans lequel ils se
trouvaient, de par leur naissance et de par leur vie qui n’avait jamais été
autre chose qu’une lutte farouche et perpétuelle contre la misère et le
dénuement. Ce qu’il n’avait
certainement pu deviner, par contre, c’est qu’il ne s’agissait là que d’un
simple épisode de la gigantesque partie de poker menteur que venait de
déclencher Fouché, un des géants de la Révolution française, avide d’asseoir
sa réputation auprès de la Convention et du Comité de Salut public. Ce qu’il
ne pouvait prévoir, c’est que cet homme qui avait adopté pour la circonstance
les opinions extrémistes de Gracchus Babeuf, n’hésiterait pas à mitrailler
ses semblables à Lyon et qu’il finirait sa vie dans les honneurs et la
fortune avec le titre de Duc d’Otrante après avoir été ministre de la police
de Napoléon et avoir trahi tous les partenaires qui auraient eu la faiblesse
de lui faire confiance. -- Si c’est beau comme ça la
Révolution, dit François, moi je veux bien me faire révolutionnaire, finalement.
Donner aux pauvres le superflu des riches pour qu’ils arrêtent de mourir de
faim, moi ça me va. Puis, revenant à son
idée fixe, il enchaîna sans transition : -- Si c’est ça leur idée à ce
Fouché et à ses amis, ils vont le comprendre mon mémoire. Tu vas voir mon
Jean, ça va pas traîner qu’ils nous libèrent. -- Encore faudrait-il qu’ils
aient le temps de s’occuper de nous, le coupa Jean-Baptiste qui tenait à
rester sur terre, et qui ajouta : encore faudrait-il surtout qu’ils
soient sincères ! On en a vu tellement des commissaires du gouvernement
qui, malgré leurs belles paroles, n’avaient qu’une idée c’était de s’en
mettre plein les poches. Se tournant vers le
moine qui les observait en silence, François lui demanda : -- Et vous frère Bernard,
qu’en pensez-vous ? On ne vous entend plus, vous avez l’air tout
songeur. -- Oh moi ! admit avec
modestie le Trappiste, je ne peux que m’en référer à la règle de
Saint-Benoît. -- Ah non ! explosa
François, vous n’allez pas remettre ça avec votre foutue règle, ne me dîtes
pas qu’elle a tout prévu. -- Tout, certainement pas,
concéda le moine avec un sourire moqueur, puisqu’elle est une œuvre humaine
et comme telle imparfaite, mais elle a quand même traité votre sujet dans sa
règle 33. -- La règle 33 ? s’étonna
Jean-Baptiste avec une évidente curiosité. -- Oui, elle pose la
question : Les moines peuvent-ils avoir quelque chose en propre ? -- Et quelle est sa
réponse ? fit François résigné d’avance. -- Elle nous interdit
formellement d’avoir quoi que ce soit en propre, aucun objet, ni livre, ni
cahier, ni crayon, rien du tout. Vous voyez que nous sommes très loin de
pouvoir disposer même du nécessaire. Alors, je ne parle pas du superflu.
« Que tout soit commun à tous, comme il est écrit et que personne ne dise
sienne ni ne s’attribue aucune chose. » Voilà tout le résumé. Vous
pouvez constater que nous sommes bien plus loin que votre Babeuf ou votre
Fouché. François et
Jean-Baptiste se regardèrent en silence. Les farouches révolutionnaires
n’auraient-ils pas trouvé là leurs maîtres. Le geôlier qui leur avait
apporté les journaux fit une nouvelle apparition. C’était un bossu de
naissance qui avait la jambe droite légèrement plus courte que la gauche, ce
qui le faisait claudiquer dans l’immense escalier de pierre reliant les
différents étages du donjon. Il s’était pris d’amitié pour ces trois là. Ils
ne l’abreuvaient ni d’injures ni de moqueries, au contraire de la majorité
des prisonniers qui ne supportant pas la différence, le recevaient avec des
quolibets qui nourrissaient sa hargne et sa rancune. -- J’ai oublié de vous dire,
il y a du courrier pour vous les Toulon, ce sont vos épouses. Il ne cherchait
pas même à cacher le fait que les lettres avaient été ouvertes par
l’administration de la prison. François se jeta avidement sur
l’enveloppe ouverte que lui tendait le bossu. -- C’est une lettre de Jeanne
et d’Hélène annonça-t-il triomphant à son frère. Il semble qu’elles aient
suivi mes conseils, elles ont envoyé une pétition à un certain Vernerey pour
attirer son attention sur notre affaire. C’est daté du 23 février dernier. Il
rechignait encore à utiliser le nouveau calendrier. -- Que disent elles ?
s’impatienta Jean-Baptiste d’une voix inquiète, il avait du mal à approuver
la politique de harcèlement délibéré qu’avait choisi François. Ce dernier
était si sûr de son bon droit qu’il envoyait au Comité de Surveillance du
district notes sur notes expliquant sa position et requérant l’audition des
témoins qui selon lui devaient définitivement prouver leur innocence. François, ignorant
superbement cette réserve, se mit à lire le document : « Citoyen
représentant, daignez suspendre pour quelques instants les nombreuses
opérations dont vous êtes chargés pour écouter un instant les justes
représentations d’Hélène Béchet épouse de Jean Toulon et de Jeanne Cavier
épouse de François Toulon, actuellement détenus dans la maison d’arrêt de
Moulins. Les pétitionnaires rappellent que tout spécialement durant l’hiver
1792-1793, les deux frères, fidèles à remplir leur devoir avaient dressé
différents procès verbaux à l’encontre des malfaiteurs qui pillaient les bois
de la nation. Ces malhonnêtes gens jurèrent dès lors leurs pertes et
fabriquèrent une dénonciation avec l’appui de plusieurs de leurs ennemis. La
preuve en subsiste dans les procès verbaux déposés au district de Montluçon.
Daignez, citoyens représentants, prendre en considération l’exposé de deux
malheureuses épouses et mères de plusieurs enfants, privées du secours de
leurs maris et pères et qui gémissent depuis quatre mois dans la misère et
dans la douleur ; rendez aux femmes leurs époux et aux enfants leurs
pères qui sont devenus victimes de leur devoir… vous leur rendrez justice à
tous. Fait le cinq ventôse, l’an
deux de la République une et indivisible. Signé J. Cavier H.
Béchet. » Quand il eut terminé sa
lecture, il regarda à la ronde pour mesurer l’impact de cette prose. Il
l’avait largement inspirée dans des courriers qu’il avait réussi à faire
parvenir à leurs familles. Il fut très déçu. Le
frère Bernard par discrétion s’était enfermé dans la lecture de sa bible que,
grâce à la clémence du bossu, il avait réussi à conserver. Quant à
Jean-Baptiste qui connaissait par cœur tous les arguments irréfutables que
François ressassait à longueur de journées, il ne cachait pas son
scepticisme. Les événements extérieurs ne l’incitaient guère à l’optimisme,
il voyait de lourdes menaces s’accumuler sur leurs têtes. Dans les plaintes
légitimes de sa femme et de sa belle sœur, il avait aussi reconnu un accent
de sincérité qui l’avait profondément troublé. Un sentiment de culpabilité
s’était emparé de lui. Il avait charge d’âmes et il avait failli à sa tâche.
Il avait laissé les siens dans le plus profond dénuement, livré à la vindicte
de ses ennemis, il enrageait de ne pouvoir leur apporter son aide et d’être
contraint, dans ce donjon glacial, à une inactivité qui le rongeait. Il tournait et retournait en
permanence les solutions possibles sans jamais déboucher sur quoi que ce soit
de concret. Il était pris au piège comme un renard et ne voyait aucune issue.
Les
descendants visitent la Mal-Coiffée Le matin même, ils étaient
allés visiter la Mal-Coiffée qui a servi de prison pendant la Révolution
française et qui n’a pas failli à son rôle pendant les années qui ont suivi
cette période douloureuse. Il leur avait fallu
descendre pendant l’équivalent de trois étages un escalier en pierre,
colimaçon géant logé dans une tour, pour arriver aux cachots. Ce qui
passionnait apparemment le guide, ce sont les tortures infligées par les
Allemands pendant l’occupation aux résistants qui avaient eu le malheur de
tomber entre leurs mains. Il leur avait montré complaisamment les photos des
baignoires de triste mémoire, utilisées pour faire parler les prisonniers,
puis celles qui servaient à ranimer ceux qui n’avaient rien voulu dire. Les détenus étaient mis
au secret dans d’étroits cachots sans fenêtres, maintenus dans l’obscurité
pendant des semaines et même des mois. Tout était fait pour les désorienter,
leur faire perdre jusqu’au sens du temps qui passe. Plus de repas à heures
fixes, plus jamais de sorties à la lumière du jour. Les Allemands avaient
même trafiqué le Jacquemart tout proche pour qu’il ne sonne plus aux bonnes
heures et que le bruit de ses cloches ne puisse plus scander les heures qui
s’égrènent. Cette version moderne
de l’horreur carcérale avait un peu occulté dans les esprits des visiteurs la
période révolutionnaire sur laquelle il y a très peu d’informations. Ce qui
paraissait certain, c’est que depuis le onzième siècle, ces voûtes humides et
glaciales avaient servi à enfermer des hommes entassés là pour des raisons
bien légères. Bien légères ou plutôt très profondes puisqu’elles traduisent
le fait que l’homme est le pire ennemi de son prochain et que tous les
prétextes lui sont bons pour lui gâter l’existence, quels que soient les
motifs invoqués. Il y avait là
d’immenses cachots dans lesquels on entassait 150 malheureux dans les
conditions que l’on peut imaginer sans peine. La prison a contenu jusqu’à
1200 ou 1500 personnes. --
On ne sait si le raffinement des nazis dans la désorientation sensorielle
faisait déjà partie des préoccupations des geôliers de l’époque, souffla Théo
à sa compagne, mais je ne vois guère ce qu’ils auraient cherché à faire
avouer à nos pauvres Toulon puisque les sieurs Meunier et Vidal avaient déjà
consigné officiellement sur parchemin tout ce qui était nécessaire à leur
perte. |
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