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Les Frères Toulon:
Un dérapage sous la Terreur

Chapitre 12

 

 

 

La prison de Moulins

-- François, est-ce que tu en es certain ? cria presque d’une voix étranglée Jean-Baptiste qui venait d’émerger d’un rêve agité.

-- Ta gueule ! Il n’y a pas de François ici, mets ça une fois pour toute dans ta sale caboche, tu n’as pas cessé de nous emm… avec ton François. Il n’y a plus moyen de dormir, lui hurla une voix hostile.

  Il devait rêver, il n’y avait qu’à ouvrir les yeux, il allait tout comprendre, pouvoir tout expliquer. Il sentit la peur l’envahir quand il réalisa soudain qu’il avait les yeux ouverts et qu’il ne voyait rien. Dans une obscurité totale, dans une puanteur indicible, il entendait des bruits indistincts, comme des corps qui s’agitaient, dont il émanait une odeur de bête fauve.

  Peu à peu, il reprit ses esprits, des bribes de souvenirs lui revinrent. Il se sentait d’une faiblesse extrême, d’une grande légèreté aussi, comme s’il allait soudain se mettre à flotter dans les airs. Depuis quand avait-il dormi ? Quand avait-il pris son dernier repas ? Il n’arrivait pas à faire le point.

  Cela devait faire trois jours, peut-être plus qu’il gisait là, dans ce noir absolu. Il avait fini par sombrer dans une quasi-inconscience, dans une sorte de coma.

-- Quand est-ce qu’on mange ? articula-t-il avec un grand effort.

-- Pour toi, c’est fini pour aujourd'hui, trancha une autre voix rocailleuse, tu dormais si bien qu’on n’a pas voulu te réveiller. Je suis sûr que tu comprends.

-- Surtout que comme ça, on a bouffé ta part, reprit la première voix, en éclatant d’un rire mauvais.

  Dans quel enfer suis-je tombé ? pensa Jean-Baptiste. Il avait du mal à respirer dans cet air vicié qui le prenait à la gorge. Les souvenirs revenaient peu à peu. Quand ils étaient arrivés, conduits par les gendarmes de la brigade de Souvigny, ils avaient traversé le pont Règemortes sur l’Allier et ils étaient arrivés à la prison. C’était la fameuse Mal-Coiffée dont parlaient les argousins pendant tout le trajet de la dernière étape, dans les bois qui entourent Moulins. Il se souvint confusément des paroles de ses gardes :

-- Prenez-en grand soin, ce doit être un gibier de taille, les citoyens du Comité de Surveillance de Montluçon ont jugé leur cas trop important pour eux, ils vous les envoient.

  Grâce à ces paroles qui les signalaient tout particulièrement à la clémence de leurs geôliers ils avaient eu droit immédiatement à un traitement de faveur.

  Le concierge, après avoir annoté soigneusement le registre d’écrou, avait appelé quatre gardiens qui avaient pris en charge les deux frères, épuisés de leur périple à travers les campagnes de l’Allier inondées par les pluies d’automne.

-- Mettez-les au secret ! Chacun d’un côté, avait bien spécifié le greffier. On ne sait jamais avec les cas difficiles. Il ne voulait surtout pas d’histoires.

  Ils avaient descendu trois étages d’un escalier de pierre en colimaçon qui s’enfonçait dans les profondeurs creusées sous le donjon de la prison. Jean-Baptiste était le premier et François devait le suivre. Les gardiens avaient ouvert avec une clé énorme une épaisse porte de bois bardée de barres de fer. Ils l’avaient poussé dans ce cachot qui suintait l’humidité, poussé si brutalement qu’il s’était empêtré dans les cordes qu’il avait toujours aux pieds et qu’il était tombé sur le sol en terre battue. La lanterne que portait l’un des gardes avait éclairé rapidement une cellule qui semblait taillée à même le roc, d’environ deux mètres sur trois, au sol entièrement nu. L’endroit était vide. Dès que les hommes qui l’accompagnaient eurent refermé la porte et se furent éloignés, il se trouva plongé dans une obscurité absolue.

  Pendant deux jours entiers, il avait attendu et personne n’était venu. Il avait appelé, hurlé, tambouriné en vain la muraille de bois et de fer qui tenait lieu de porte. Rien n’y avait fait. Il était comme oublié du monde. Au bout de deux jours, il avait sombré dans le désespoir. Avaient-ils décidé de le laisser mourir dans ce cul de basse fosse ? Que devenait François dont il était sans nouvelles. Et puis, il s’était effondré, sur le sol et s’était endormi d’un mauvais sommeil agité.

  C’est sans doute pendant cette période qu’ils avaient amené ces hommes qui aujourd'hui partageaient son sort et qu’il découvrait progressivement. Sans intervenir, il se mit à les écouter, il fallait absolument qu’il se reprenne, qu’il réalise où il était.

  Ses compagnons semblaient l’ignorer superbement et il resta immobile essayant de déchiffrer leurs propos.

  Pendant des heures, il les entendit divaguer, raconter leurs exploits. La seule chose qu’ils regrettaient, c’était de s’être fait prendre. Ils se promettaient de recommencer si jamais ils arrivaient à sortir de ce trou.

  L’un d’eux, qui paraissait le plus jeune, se faisait gloire d’avoir récemment détroussé deux vieux dans une ferme près d’Yzeure. Avec un complice qui avait réussi à s’en sortir, ils avaient chauffé les pieds des deux fermiers jusqu’à ce qu’ils leur indiquent la cachette dans l’écurie où se trouvaient leurs maigres économies : quelques louis d’or. Ils les avaient abandonnés sans remords, estropiés, fous de terreur.

-- Cette fois, on n’a même pas mis le feu à leur ferme se vantaient-ils, comme s’il s’agissait d’un geste extraordinaire de clémence à l’égard de leurs victimes.

-- Et les assignats ? questionnait le plus vieux, celui qui avait rabroué Jean-Baptiste, comment t’as fait ?

-- Oh ! c’était facile, j’avais un ami imprimeur.

-- Et pourquoi tu t’es fait prendre ?

-- On a voulu en passer trop d’un coup, ça a attiré l’attention.

  Jean-Baptiste, toujours allongé, flottant dans une sorte d’inconscience qui n’était pas désagréable, les écoutait d’une oreille distraite. Le voleur n’avait pas hésité à livrer son ami imprimeur pour tenter d’amadouer les gendarmes, apparemment sans succès.

 La faim avait disparu, maintenant, elle ne tenaillait plus l’estomac de Jean-Baptiste. C’était un peu comme un fantôme qui apparaissait et disparaissait sans raisons évidentes. Combien de jours pourrait-il ainsi subsister ? Le Marquis lui avait raconté, il y avait bien longtemps, que dans certains pays, des hommes pouvaient rester plus d’un mois sans manger.

  Sa peur avait disparu également. Il était curieusement lucide. Il pensa à François, essayant de comprendre les paroles qu’il avait prononcées à son réveil : François, en es-tu certain ?

  Il se rappela lentement son rêve : son frère le poursuivait dans l’escalier en colimaçon qu’ils avaient descendu à leur arrivée. Il tenait à la main les pages de son mémoire, du fameux mémoire qu’il avait préparé avec tant de soin pour le Comité de Surveillance de Montluçon, ce plaidoyer qui devait les sauver et que personne apparemment n’avait pris en considération. « Je te dis qu’avec cela, nous sommes sauvés. Tu sais, ajoutait-il avec autorité, je ne voudrais pas être à leur place quand les juges vont lire ce document. Ils vont comprendre et Meunier et Vidal seront punis pour leur impudence. »

  Jean-Baptiste ne savait plus que penser de ce fameux mémoire. Il aurait voulu partager l’optimisme de son frère si cruellement démenti par les faits. Pendant un certain temps, il entendit ses compagnons de misère qui échafaudaient un montage magique leur permettant d’écouler sans risque aucun des tonnes de faux assignats qui les rendraient riches et puissants.

  Soudain sans raison, le présent sordide s’évanouit et il se revit, peu avant son mariage avec Hélène. Il l’entendit clairement lui conter son histoire favorite : celle du chapeau à deux bonjours. Il entendait sa voix jeune et rieuse : « Il faut de la paille très fine - plantée à l’ombre. Il faut la tresser soigneusement pour qu’elle s’adapte à la forme en bois. Il faut une doublure en tissu rose pour les enfants, rouge pour les jeunes filles à marier et bleu pour les femmes mariées. Il faut un large ruban de velours noir sur lequel on coud du grenu. » Il entendit sa propre voix un peu moqueuse qui susurrait : « Du grenu ? » « Mais oui, du grenu, tu sais bien ! s’indignait Hélène en riant. »

  Des bouffées de sa jeunesse, le souvenir de son chez-lui revinrent tourner dans sa mémoire. Il y avait une grande pièce adossée à l’étable où remuaient doucement les deux vaches et le cheval. A gauche de la cheminée, il revoyait le lit à baldaquin dans lequel ils dormaient assis. Les vieux disaient qu’en s’allongeant on prenait la position des morts et que l’on risquait fort de ne jamais plus s’éveiller. Il ne croyait pas ces contes, mais Hélène y tenait dur comme fer. Son esprit continuait à vagabonder dans le noir, Il la revoyait clairement dans cette espèce de fauteuil à bascule que François leur avait confectionné. Il était bien plus adroit que lui de ses mains, son frère François. Il avait été heureux, sans même s’en rendre compte, dans cette pièce chaleureuse, avec le lit pour la petiote, le berceau qui basculait régulièrement de gauche à droite pour bercer la nouvelle de l’année. Avec son pied, Hélène créait un mouvement perpétuel pour endormir le bébé pleurnichard.

  A droite de la cheminée, c’était la grande table où ils prenaient leurs repas quand il n’était pas à courir les bois de Chambérat à pourchasser les maraudeurs, à traquer les braconniers. Une belle dalle de bois qu’il avait découpée avec son frère dans un chêne plus que centenaire et sur laquelle s’entassaient tous les ustensiles du ménage : la vaisselle, les pots, les écuelles, les chaudrons. Que de jours heureux il avait passés dans cette chaumière !

  Brutalement, l’angoisse le reprit. Que faisait-il ici, dans cette tombe, enterré avant d’être mort ? Il eut comme un pressentiment terrible : jamais il ne reverrait ses bois, sa vie avait pris un bien mauvais virage.

  Depuis des jours interminables, il était devenu le jouet d’une force incompréhensible. Venu de son plein gré pour s’expliquer, il s’était retrouvé en prison, loin des siens, traité comme jamais il n’avait traité aucune bête. De quel droit est-ce qu’ils lui faisaient cela ? Et qui étaient-ils d’ailleurs ?

  Pendant quelques heures, deux inconnus lui avaient posé des questions ineptes, lui avaient reproché des actions qu’il ne comprenait même pas et puis, plus rien. On l’avait reconduit dans son cachot, les gendarmes étaient venus un matin et l’avaient emmené dans le froid, attaché comme un animal à la queue d’un cheval et il avait dû marcher, marcher plusieurs jours de suite.

  Au bout de cette incroyable odyssée, il avait été jeté dans ce cachot où tout le monde semblait l’avoir oublié. Il n’arrivait pas à comprendre ce qu’on lui voulait, ce qu’on lui reprochait. Les malhonnêtes qui somnolaient maintenant à ses côtés, eux au moins, ils ne se posaient pas ce genre de questions, ils regrettaient vivement de s’être fait prendre, mais ils ne contestaient pas le fait qu’on les ait mis en prison. Ils allaient même jusqu’à se vanter de leurs mauvaises actions. Mais lui, mais François, pourquoi étaient-ils là ?

  Il se souvint des discussions passionnées qu’il avait eues avec son frère François quand, il y a quelques années, juste après la prise de la Bastille, avait été publiée la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen. Son frère, très excité, était arrivé un jour dans sa petite maison et avait brandit un papier tout froissé qu’il lui avait lu. Il se souvenait encore du début : « Les Représentants du Peuple français, constitués en Assemblée Nationale, considérant que l'ignorance, l'oubli ou le mépris des Droits de l'Homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des Gouvernements, ont résolu d'exposer, dans une Déclaration solennelle, les droits naturels, inaliénables et sacrés de l'Homme. »

  Il tâta du plat de la main le sol humide sur lequel il était avachi depuis plusieurs jours et se demanda ce qu’il était advenu de ces droits naturels, inaliénables et sacrés qui lui avaient été reconnus si généreusement au nom du peuple français.

  Dans son cachot puant, Jean-Baptiste se répète les paroles du Marquis : la justice va venir, les temps vont changer. Il essaie de s’accrocher aux paroles de son protecteur qui s’est enfui en exil et l’a laissé seul face à ses ennemis, aux paroles du Marquis qui est mort en terre étrangère, bien loin du château de Laage et de Saint-Martinien, mort avant de connaître ces temps meilleurs en lesquels il semblait si fermement croire.

  Il se répète les paroles ; « La mort n'est ni un ennemi à vaincre, ni une prison à fuir. Nous mourrons tous, ce n’est qu’une question de temps. » Puis sans transition, il coula dans un sommeil de plomb.

 

-- Mais comment êtes vous sortis de cet enfer ? demanda le révérend Bernard à qui les deux frères Toulon avaient entrepris de raconter leur arrivée à la Mal-Coiffée.

  Ils étaient tous les deux, depuis trois mois, dans une cellule au troisième étage du donjon, lorsque le frère Bernard, un moine Bénédictin de l’Abbaye de Septfonds, avait été introduit dans leur intimité. C’était un homme grand et fort, né à Saint-Pourçain-sur-Besbre, petit village de la région, que son père avait destiné très jeune, pour des raisons obscures, à la vie monacale. Au début de la Terreur, les moines avaient été jetés hors de leur abri. Certains étaient allés pourrir dans des conditions inhumaines sur des pontons amarrés non loin de l’île d’Aix, à côté de Rochefort. Lui, avait été promené de prison en prisons et avait un jour échoué à la Mal-Coiffée. Son caractère égal qu’il devait sans doute à la pratique assidue de la règle de Saint-Benoît lui avait très vite valu la sympathie de François et de Jean-Baptiste.

-- Oh ! cette situation ne pouvait pas s’éterniser. Le cinquième jour, trois colosses qui assuraient les fonctions de guichetiers sont venus nous rendre visite. Ils étaient accompagnés de chiens énormes et féroces qu’ils tenaient à la force du poignet au bout de courtes laisses en cuir. C’était les seuls représentants du genre humain qui entretenaient une communication entre les prisonniers au secret et le reste du monde. Grâce à la lumière de leurs torches, j’ai pu découvrir l’endroit horrible dans lequel je croupissais et surtout apercevoir les bandits qui me tenaient compagnie.

-- Et que s’est-il passé ? Le frère Bernard était manifestement captivé.

-- Ils étaient venus me chercher pour un interrogatoire. Aussitôt après avoir ouvert la porte, ils se reculèrent vivement tant il était difficile de respirer le souffle ignoble qui sortait du cachot. Je crois aussi que malgré leur habitude, ils ne tenaient sans doute pas à voir ce qui se passait à l’intérieur. Leurs chiens aboyaient comme des furieux. Ils m’ont fait sortir de cette fosse à purin et m’ont conduit dans une petite pièce éclairée par la lumière du jour. J’ai eu beaucoup de mal à m’habituer. Mon frère François était déjà là et au bout de quelques minutes, j’ai pu voir qu’il brandissait son fameux mémoire qu’il avait réussi à sauver de ce désastre.

-- Le mémoire a-t-il été efficace ? voulut savoir le moine trappiste.

-- Je n’en suis pas persuadé, concéda François la mort dans l’âme, ces gens là sont butés, mais il a eu au moins le mérite de persuader nos geôliers que nous n’étions que de pauvres bougres et non pas de dangereux criminels. C’est sans doute ce qui les a incités à adoucir les conditions de notre séjour. Ils nous ont expliqué que la Mal-Coiffée servait de prison pour tous les types de délinquants depuis ceux qui avaient, comme nous, maille à partir avec le pouvoir politique, jusqu’aux petits filous qui se contentent de quelques escroqueries minables en passant par les grands criminels, ceux qui se sont rendus coupables de crimes de sang et qui sont de vrais dangers pour la société.

-- Je crois même, ajouta le Bénédictin, qu’ils sont obligés d’accueillir toute une population de malades mentaux, de pauvres fous qui ont perdu, pour des raisons diverses, ce que nous nous obstinons à appeler la raison.

-- C’est en effet ce qu’ils nous ont déclaré, surenchérit Jean-Baptiste, et ils semblaient un peu gênés d’être obligés, par manque de place et pour des raisons de sécurité, de faire cohabiter cette faune hétéroclite dans les mêmes cachots.

-- Quand ils ont réalisé que nous ne semblions pas être du genre à nous évader à tout prix, ils ont consenti à nous installer ici où, à défaut de confort, nous ne vivons plus comme des animaux en cage.

  La cellule dans laquelle ils séjournaient était étroite et froide, mais comparée aux cachots dans lesquels on les avait jetés à leur arrivée, c’était un véritable paradis. Trois paillasses changées presque chaque mois leur permettaient de dormir chacun contre un des murs de pierre, une table bancale et trois chaises boiteuses étaient à leur disposition pour prendre leurs repas, lire et même écrire.

  François n’y manquait d’ailleurs pas et continuait sans relâche à travailler son mémoire en défense, tandis que Jean-Baptiste s’était mis à rédiger une sorte de journal de ses pensées et de ses réflexions.

-- Mon révérend, intervint François, c’est merveille de voir avec quelle philosophie vous prenez votre situation. Pourtant, elle n’a rien de beaucoup plus enviable que la nôtre. Nous, au moins, notre bonne foi va éclater et ils ne pourront que nous faire des excuses, mais vous, c’est différent, il me semble qu’ils sont devenus bien hargneux envers les prêtres et pourtant, je vous vois serein.

-- Mon cher François, déclara tranquillement le frère Bernard, c’est que j’ai renoncé depuis bien longtemps à imposer ma propre volonté. Je me contente des « armes très puissantes et glorieuses de l’obéissance » qui sont les seules que notre règle nous autorise à utiliser. Ce que je cherche, ce que cherchent tous mes frères, n’est pas de ce monde, c’est la vraie vie, la vie éternelle. Alors, ils peuvent bien me persécuter pendant cette vie terrestre, ils manquent leur cible et je ne parviens même pas à leur en vouloir. J’ai même pitié d’eux car ils ne savent pas ce qu’ils font.

-- Comme j’aimerais partager votre point de vue, murmura Jean-Baptiste qui l’écoutait comme fasciné.

Le moine le regarda longuement et lui dit de sa voix douce :

-- Je pense parfois que vous n’êtes pas aussi loin que vous le croyez de cet état d’esprit.

-- Moi, en tout cas, déclara François avec véhémence, je trouve votre fameuse règle de Saint-Benoît belle et bonne pour le croyant que vous êtes, mais elle est loin de me satisfaire pour mon cas personnel et je ne serai content que lorsque le tribunal révolutionnaire aura définitivement reconnu le bien fondé de ma position et nous aura rendus à une vie normale.

-- N'est ce pas la beaucoup d’orgueil de votre part que d’espérer cela, ironisa Bernard en souriant.

  Jean-Baptiste ne put s’empêcher de sourire à son tour en entendant se quereller ces deux êtres qui constituaient maintenant son seul univers et qui poursuivaient inlassablement leurs idées fixes, qui la divine règle, qui le fameux mémoire.

-- Peut-être, admit François, mais je dois dire que vous êtes  pour moi un perpétuel étonnement. Vous ne protestez jamais, quelles que soient les circonstances, quel est donc votre secret ?

-- Je sais pas s’il y a un secret, mais ce que vous semblez ignorer, c’est que la vie d’un prisonnier, telle que nous la vivons du moins maintenant, est bien plus douce que celle d’un moine trappiste dans son abbaye.

  Devant la surprise de François, il poursuivit :

-- Voyez-vous, nous sommes actuellement pendant la période d’hiver et ceci jusqu’à Pâques, notre sainte règle prévoit dans sa grande sagesse que nous nous levions à une heure raisonnable, c'est-à-dire à deux heures du matin. De cette manière, nous avons dormi un peu plus de la moitié de la nuit et nous nous levons dispos.

  Les deux frères se regardèrent en souriant, s’interrogeant du regard, essayant de déterminer s’ils seraient, eux aussi, dispos à deux heures du matin comme le prétendait frère Bernard.

  Inconscient de cette suspicion légitime, le moine continuait à décrire par le menu la divine discipline à laquelle il était rompu depuis tant d’années que son caractère quelque peu excessif ne lui apparaissait même plus :

-- Le temps qui nous reste après l’office, nous le consacrons à l’étude, à la lecture.

-- Que faites-vous donc de si bon matin ? se moqua François.

-- Nous récitons des prières, nous chantons des psaumes, nous recevons la bénédiction de notre abbé, précisa le moine à qui tout ceci rappelait une période heureuse de son existence.

-- Tout ceci me semble vraiment réglementé dans les moindres détails, ne put s’empêcher de murmurer Jean-Baptiste qui semblait accablé par tant de précision.

-- Il y a 73 règles, pas une de moins, lui indiqua Bernard, comme en s’excusant, et encore, cela ne doit pas être suffisant puisque la dernière s’intitule : « Toute la sainteté de vie n’est pas codifiée dans cette règle. »

-- Et combien de fois devez-vous ainsi rendre grâce au seigneur s’écria François d’une voix où l’irritation se mêlait à une certaine incrédulité.

-- Sept fois par jour, le prophète n’a-t-il pas dit : « Sept fois par jour je t’ai adressé une louange. »

-- Sept fois par jour ? reprit Jean-Baptiste, manifestant à son tour son étonnement.

-- Mais oui, continua Bernard avec un bon sourire citant la sainte règle : « Ce nombre de sept sera rempli par nous puisqu’à laudes, à prime, à tierce, à sexte, à none, à vêpres et à complies, nous nous acquittons des devoirs de notre service. »

  Cette énumération solennelle qui laissait les deux frères rêveurs fut interrompue par l’arrivée d’un gardien qui leur apportait leur maigre pitance et les nouvelles du jour.

  Grâce à l’éducation religieuse reçue, il y a bien longtemps, par certains membres du personnel de la prison, qui ne s’en vantaient plus en ces temps troublés, mais qui en étaient restés marqués à vie, la cellule abritant le frère Bernard jouissait d’un certain régime de faveur.

 

Ils se jetèrent sur les journaux. Ils étaient pleins de la fureur de Fouché qui sévissait en qualité de proconsul dans la région de Nevers et de Moulins et qui se préparait à aller ravager la ville de Lyon avec son complice Collot d’Herbois.

-- Regardez ce furieux s’écria Jean-Baptiste qui lisait avidement la feuille de papier encore humide de l’encre qui avait servi à l’imprimer, il veut tout foutre en l’air.

  Et il se mit à lire quelques extraits des propos de Fouché qui devaient devenir la célèbre instruction de Lyon : « La Révolution est faite pour le peuple, la classe immense des pauvres… Tout homme qui est au-dessus du besoin doit concourir à secourir la République. Prenez tout ce qu’un citoyen a d’inutile, car le superflu est une violation évidente et gratuite des droits du peuple. Tout homme qui a au-delà de ses besoins ne peut plus user, il ne peut qu’abuser. Il faut lui laisser tout ce qui lui est nécessaire, tout le reste appartient à la République et à ses membres infortunés. »

-- Voilà qui ne va pas faire l’affaire de Dulac et de la famille du Marquis, s’exclama François, ne leur laisser que le nécessaire, c’est quasiment tout leur prendre.

-- Tu parles d’or mon frère, lui répondit Jean-Baptiste, mais crois-tu vraiment que nous en pâtirions, nous les Toulon ? Est-ce que nous avons jamais eu autre chose que le nécessaire ? Tu peux me parler du superflu que tu as eu depuis que tu es né, mon pauvre François ?

  Le frère Bernard les regardait intensément, sans intervenir, comme s’il avait le sentiment que le texte de Fouché, sincère ou non, agissait comme un révélateur puissant de la situation véritable des deux frères et finalement du camp dans lequel ils se trouvaient, de par leur naissance et de par leur vie qui n’avait jamais été autre chose qu’une lutte farouche et perpétuelle contre la misère et le dénuement.

  Ce qu’il n’avait certainement pu deviner, par contre, c’est qu’il ne s’agissait là que d’un simple épisode de la gigantesque partie de poker menteur que venait de déclencher Fouché, un des géants de la Révolution française, avide d’asseoir sa réputation auprès de la Convention et du Comité de Salut public. Ce qu’il ne pouvait prévoir, c’est que cet homme qui avait adopté pour la circonstance les opinions extrémistes de Gracchus Babeuf, n’hésiterait pas à mitrailler ses semblables à Lyon et qu’il finirait sa vie dans les honneurs et la fortune avec le titre de Duc d’Otrante après avoir été ministre de la police de Napoléon et avoir trahi tous les partenaires qui auraient eu la faiblesse de lui faire confiance.

-- Si c’est beau comme ça la Révolution, dit François, moi je veux bien me faire révolutionnaire, finalement. Donner aux pauvres le superflu des riches pour qu’ils arrêtent de mourir de faim, moi ça me va.

  Puis, revenant à son idée fixe, il enchaîna sans transition :

-- Si c’est ça leur idée à ce Fouché et à ses amis, ils vont le comprendre mon mémoire. Tu vas voir mon Jean, ça va pas traîner qu’ils nous libèrent.

-- Encore faudrait-il qu’ils aient le temps de s’occuper de nous, le coupa Jean-Baptiste qui tenait à rester sur terre, et qui ajouta : encore faudrait-il surtout qu’ils soient sincères ! On en a vu tellement des commissaires du gouvernement qui, malgré leurs belles paroles, n’avaient qu’une idée c’était de s’en mettre plein les poches.

  Se tournant vers le moine qui les observait en silence, François lui demanda :

-- Et vous frère Bernard, qu’en pensez-vous ? On ne vous entend plus, vous avez l’air tout songeur.

-- Oh moi ! admit avec modestie le Trappiste, je ne peux que m’en référer à la règle de Saint-Benoît.

-- Ah non ! explosa François, vous n’allez pas remettre ça avec votre foutue règle, ne me dîtes pas qu’elle a tout prévu.

-- Tout, certainement pas, concéda le moine avec un sourire moqueur, puisqu’elle est une œuvre humaine et comme telle imparfaite, mais elle a quand même traité votre sujet dans sa règle 33.

-- La règle 33 ? s’étonna Jean-Baptiste avec une évidente curiosité.

-- Oui, elle pose la question : Les moines peuvent-ils avoir quelque chose en propre ?

-- Et quelle est sa réponse ? fit François résigné d’avance.

-- Elle nous interdit formellement d’avoir quoi que ce soit en propre, aucun objet, ni livre, ni cahier, ni crayon, rien du tout. Vous voyez que nous sommes très loin de pouvoir disposer même du nécessaire. Alors, je ne parle pas du superflu. « Que tout soit commun à tous, comme il est écrit et que personne ne dise sienne ni ne s’attribue aucune chose. » Voilà tout le résumé. Vous pouvez constater que nous sommes bien plus loin que votre Babeuf ou votre Fouché.

  François et Jean-Baptiste se regardèrent en silence. Les farouches révolutionnaires n’auraient-ils pas trouvé là leurs maîtres.

 

Le geôlier qui leur avait apporté les journaux fit une nouvelle apparition. C’était un bossu de naissance qui avait la jambe droite légèrement plus courte que la gauche, ce qui le faisait claudiquer dans l’immense escalier de pierre reliant les différents étages du donjon. Il s’était pris d’amitié pour ces trois là. Ils ne l’abreuvaient ni d’injures ni de moqueries, au contraire de la majorité des prisonniers qui ne supportant pas la différence, le recevaient avec des quolibets qui nourrissaient sa hargne et sa rancune.

-- J’ai oublié de vous dire, il y a du courrier pour vous les Toulon, ce sont vos épouses. Il ne cherchait pas même à cacher le fait que les lettres avaient été ouvertes par l’administration de la prison.

François se jeta avidement sur l’enveloppe ouverte que lui tendait le bossu.

-- C’est une lettre de Jeanne et d’Hélène annonça-t-il triomphant à son frère. Il semble qu’elles aient suivi mes conseils, elles ont envoyé une pétition à un certain Vernerey pour attirer son attention sur notre affaire. C’est daté du 23 février dernier. Il rechignait encore à utiliser le nouveau calendrier.

-- Que disent elles ? s’impatienta Jean-Baptiste d’une voix inquiète, il avait du mal à approuver la politique de harcèlement délibéré qu’avait choisi François. Ce dernier était si sûr de son bon droit qu’il envoyait au Comité de Surveillance du district notes sur notes expliquant sa position et requérant l’audition des témoins qui selon lui devaient définitivement prouver leur innocence.

  François, ignorant superbement cette réserve, se mit à lire le document : « Citoyen représentant, daignez suspendre pour quelques instants les nombreuses opérations dont vous êtes chargés pour écouter un instant les justes représentations d’Hélène Béchet épouse de Jean Toulon et de Jeanne Cavier épouse de François Toulon, actuellement détenus dans la maison d’arrêt de Moulins. Les pétitionnaires rappellent que tout spécialement durant l’hiver 1792-1793, les deux frères, fidèles à remplir leur devoir avaient dressé différents procès verbaux à l’encontre des malfaiteurs qui pillaient les bois de la nation. Ces malhonnêtes gens jurèrent dès lors leurs pertes et fabriquèrent une dénonciation avec l’appui de plusieurs de leurs ennemis. La preuve en subsiste dans les procès verbaux déposés au district de Montluçon. Daignez, citoyens représentants, prendre en considération l’exposé de deux malheureuses épouses et mères de plusieurs enfants, privées du secours de leurs maris et pères et qui gémissent depuis quatre mois dans la misère et dans la douleur ; rendez aux femmes leurs époux et aux enfants leurs pères qui sont devenus victimes de leur devoir… vous leur rendrez justice à tous.

Fait le cinq ventôse, l’an deux de la République une et indivisible.

Signé J. Cavier H. Béchet. »

  Quand il eut terminé sa lecture, il regarda à la ronde pour mesurer l’impact de cette prose. Il l’avait largement inspirée dans des courriers qu’il avait réussi à faire parvenir à leurs familles.

  Il fut très déçu. Le frère Bernard par discrétion s’était enfermé dans la lecture de sa bible que, grâce à la clémence du bossu, il avait réussi à conserver. Quant à Jean-Baptiste qui connaissait par cœur tous les arguments irréfutables que François ressassait à longueur de journées, il ne cachait pas son scepticisme. Les événements extérieurs ne l’incitaient guère à l’optimisme, il voyait de lourdes menaces s’accumuler sur leurs têtes.

  Dans les plaintes légitimes de sa femme et de sa belle sœur, il avait aussi reconnu un accent de sincérité qui l’avait profondément troublé. Un sentiment de culpabilité s’était emparé de lui. Il avait charge d’âmes et il avait failli à sa tâche. Il avait laissé les siens dans le plus profond dénuement, livré à la vindicte de ses ennemis, il enrageait de ne pouvoir leur apporter son aide et d’être contraint, dans ce donjon glacial, à une inactivité qui le rongeait.

Il tournait et retournait en permanence les solutions possibles sans jamais déboucher sur quoi que ce soit de concret. Il était pris au piège comme un renard et ne voyait aucune issue.

Les descendants visitent la Mal-Coiffée

Le matin même, ils étaient allés visiter la Mal-Coiffée qui a servi de prison pendant la Révolution française et qui n’a pas failli à son rôle pendant les années qui ont suivi cette période douloureuse.

  Il leur avait fallu descendre pendant l’équivalent de trois étages un escalier en pierre, colimaçon géant logé dans une tour, pour arriver aux cachots. Ce qui passionnait apparemment le guide, ce sont les tortures infligées par les Allemands pendant l’occupation aux résistants qui avaient eu le malheur de tomber entre leurs mains. Il leur avait montré complaisamment les photos des baignoires de triste mémoire, utilisées pour faire parler les prisonniers, puis celles qui servaient à ranimer ceux qui n’avaient rien voulu dire.

  Les détenus étaient mis au secret dans d’étroits cachots sans fenêtres, maintenus dans l’obscurité pendant des semaines et même des mois. Tout était fait pour les désorienter, leur faire perdre jusqu’au sens du temps qui passe. Plus de repas à heures fixes, plus jamais de sorties à la lumière du jour. Les Allemands avaient même trafiqué le Jacquemart tout proche pour qu’il ne sonne plus aux bonnes heures et que le bruit de ses cloches ne puisse plus scander les heures qui s’égrènent.

  Cette version moderne de l’horreur carcérale avait un peu occulté dans les esprits des visiteurs la période révolutionnaire sur laquelle il y a très peu d’informations. Ce qui paraissait certain, c’est que depuis le onzième siècle, ces voûtes humides et glaciales avaient servi à enfermer des hommes entassés là pour des raisons bien légères. Bien légères ou plutôt très profondes puisqu’elles traduisent le fait que l’homme est le pire ennemi de son prochain et que tous les prétextes lui sont bons pour lui gâter l’existence, quels que soient les motifs invoqués.

  Il y avait là d’immenses cachots dans lesquels on entassait 150 malheureux dans les conditions que l’on peut imaginer sans peine. La prison a contenu jusqu’à 1200 ou 1500 personnes.

-- On ne sait si le raffinement des nazis dans la désorientation sensorielle faisait déjà partie des préoccupations des geôliers de l’époque, souffla Théo à sa compagne, mais je ne vois guère ce qu’ils auraient cherché à faire avouer à nos pauvres Toulon puisque les sieurs Meunier et Vidal avaient déjà consigné officiellement sur parchemin tout ce qui était nécessaire à leur perte.

 

 

 

 

Pour une visite guidée, il vous suffit de cliquer sur le mot suite en bas et à droite de chaque page. Bonne promenade !

 

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