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Le
fil de la vie n'est pas coupé à la mort; simplement il passe sur une autre
navette. Liszt |

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Le Montage Magique : |
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La visite domiciliaireEn ce premier lundi de la nouvelle année, Suzanne en jean, assise devant son bureau de teck qui domine la Seine à la couleur olivâtre, sillonnée par des péniches silencieuses trouant la brume du matin, préparait son voyage en Extrême-Orient. Elle devait visiter les succursales de Singapour et de Taiwan. La prochaine entrée de Hong Kong dans le monde communiste allait changer les donnes dans les pays riverains du Pacifique. Ils ont sonné à la porte du trentième étage. Le concierge les avait laissé monter. -- C’est la Gendarmerie Nationale ! Nous venons, sur commission rogatoire de Madame Abby Mellec, juge d’instruction, procéder à une perquisition et vous emmener en garde à vue. La commission rogatoireEn une minute, ils avaient envahi l’étage inférieur du triplex. Le chef, descendu au vingt-neuvième étage, était monté par l’escalier pendant que les deux autres arrivaient par l’ascenseur. C’était la routine de sécurité, apprise dans le manuel du parfait gendarme. Il serait inopportun que la personne échappe aux investigations. Ils ne savaient pas que la terrasse du troisième étage ouvrait en plein ciel, ce qui aurait permis de passer en un clin d’œil d’un appartement à l’autre et de redescendre par le second ascenseur qui ne devait pas être gardé. Mais Suzanne n’avait pas le goût de ce genre d’escapade, pas actuellement. Le premier acte d’une longue pièce en trois parties débutait dans le froid de janvier. Ils lui donnèrent à lire leur commission rogatoire concernant sa mise en examen pour abus de biens sociaux, fraude envers l’Etat et complicité de fraude. La Seine paisible se serait dressée soudain, tel un immense serpent vert et aurait menacé d’engloutir les hautes tours et la Maison de la Radio en un tsunami improvisé, que Suzanne n’aurait pas été plus choquée. -- C’est une plaisanterie, protesta-t-elle énergiquement, vous avez dû vous tromper ou d’adresse ou d’étage. Imperturbables, sans même sembler entendre ses protestations, ils ont commencé à fouiller dans l’amas des papiers épars dans le bureau. Ils se sont mis à les lire attentivement comme si ces prospectus de voyage et les brochures venant du Salon des antiquaires et d’autres visites similaires, contenaient des secrets-défense-nationale. Une perquisition minutieuseMéticuleusement, ils ont tout visité, tout examiné et soigneusement épluché tout ce qu’ils trouvaient. Ils ont sondé les flancs de Minos, l’ordinateur portable de Suzanne, et fait défiler pour les lire une partie des fichiers qu’il contenait. Ils cherchaient, apparemment, ce qui se rapportait au système de sécurité, installé il y a plus d’un an. Dans le classeur métallique bleu, ils retrouvèrent les documents conservés par Suzanne : les devis, les modes d’emploi, les plans, rien de bien palpitant. Ils saisirent ses carnets et ses agendas, ceux dans lesquels elle accumulait depuis dix ans, heure par heure, jour par jour le détail de ses actions et ce qu’elle entendait. Plus tard, munis d’une perceuse, ils foreront des trous dedans pour y passer la ficelle des scellés et elle sentira l’odeur de la cire rouge chauffée au fer à souder que l’on étalera sur les étiquettes. Il ne leur fallut pas moins de trois heures pour faire ce travail de bénédictins, tout consulter, tout empaqueter et tout emporter. Tout s’était passé dans une atmosphère bon enfant. Ils lui conseillèrent, pour la forme, de prendre quelques effets ainsi qu’une brosse à dents, qui lui seraient confisqués dès son arrivée, et ils descendirent par l’ascenseur express. Entre deux gendarmesSuzanne s’était retrouvée ainsi, non pas entre deux gendarmes, mais entre trois gendarmes, puisque l’un d’entre eux devait conduire la voiture. En un rien de temps, ils avaient gagné la caserne proche où ils lui lurent ses droits. Elle pouvait appeler un médecin et pourrait voir un avocat après la vingtième heure de garde à vue. Suzanne se demanda si maître Duchamp, l’avocat de la Ratelca, serait vraiment heureux de la rencontrer à trois heures du matin pour contempler son minois fatigué et bavarder avec elle de l’endroit où elle comptait passer ses prochaines vacances de Pâques. Un long travailEnsuite, le long travail avait démarré. Poliment, ils avaient voulu savoir ce qu’elle désirait pour déjeuner et avaient envoyé un coursier acheter pour trois francs cinquante les deux bananes qu’elle avait commandées. A midi, à la suite de cette déclaration un peu surréaliste : « Vous avez droit à un repos d’une heure ! », ils avaient traversé le hall encombré de vélos miniatures et de landaus, sans doute ceux des enfants des fonctionnaires qui habitent sur place, puis la cour mal pavée, pour aller dans un autre bâtiment. Là, ils l’avaient enfermée dans un cachot de trois mètres sur deux, sans ouvertures : un vrai coffre-fort doté d’une énorme porte blindée. Elle bénéficiait de latrines, d’une planche recouverte d’un matelas blanc de dix centimètres d’épaisseur et d’un paquet de couvertures de l’armée. Elle avait trouvé l’endroit très inconfortable, mais s’était allongée, pour réfléchir dans la demi-obscurité créée par la veilleuse du plafond. Que se passait-il ? Que lui arrivait-il ? Il fallait comprendre, ne pas paniquer, garder son sang-froid, ne pas se laisser aller. Il fallait combattre, faire face. Elle pensa, inconsciemment, à son maître coréen qui, outre les arts martiaux, avait tenté de lui inculquer la sagesse de l’Orient. La sécurité coûte cherA quoi rimait cette histoire d’abus de biens sociaux et de système de sécurité qu’on lui reprochait ? La Ratelca, avec une valeur boursière de près de cent cinquante milliards de francs, dépensait chaque année plus de dix milliards pour son budget annuel de recherche dans différents pays. Pourquoi ces trois charlots venaient-ils lui chercher noise ? Parce qu’elle avait procédé à l’installation à Perspective d’un malheureux système de sécurité de huit cent mille francs ? Parce que, comme pour les dirigeants de la plupart des grandes entreprises de la planète, la firme avait payé la facture, tout comme elle payait sa voiture, ses voyages et son chauffeur ? Les circonstances de cette décision, prise il y a plus d’un an, lui revenaient lentement, dans la pénombre de la cellule et, à la réflexion, elles commençaient à lui apparaître sous un jour nouveau. Vers cette époque, sa fille Marlène qui fréquentait la Fac de droit lui avait raconté qu’un individu semblait la suivre à la sortie des cours jusqu’aux abords du Front de Seine. Selon Marlène, il avait une trentaine d’années, le type asiatique et se trouvait là presque chaque jour. Très souvent aussi, elle recevait de curieux appels. Le téléphone sonnait, mais personne jamais ne répondait. Elle avait contacté le commissariat du quinzième arrondissement pour se plaindre. Le fonctionnaire, formel, ne pouvait rien faire en l’absence d’événements plus précis. Aux dires de l'employée de maison également, un curieux agent d’assurances était venu plusieurs fois pour la rencontrer, ne laissant jamais de carte. A la fin, elle n’ouvrait plus. Un dimanche soir, au retour d’un week-end, la porte d’entrée montrait les traces suspectes d’une tentative d’effraction. C’est là qu’elle avait décidé de faire installer un système de sécurité. Elle avait mené l’affaire avec diligence, selon son habitude et demandé une étude aux services comptables. Dès la fin de la semaine, le triplex était puissamment gardé. Il était balayé par des caméras de surveillance susceptibles de détecter jusqu’au déplacement furtif d’un chat et d’alerter automatiquement le commissariat voisin auquel elles étaient reliées. Compte tenu de la surface à couvrir : les deux étages, sans oublier la terrasse en plein ciel et le parking, la note avait été salée. Mais les huit cent mille francs ainsi investis ne ruineraient certainement pas la Ratelca. Il lui devint clair qu’on l’avait en fait poussée à cette décision dont on se servait aujourd’hui contre elle.
Une ponctualité militaireD’une ponctualité militaire, ils revinrent la chercher à treize heures et reprirent leur travail. L’informaticien de service tapait sur un médiocre traitement de texte ses déclarations et celles que lui soufflait le chef. Progressivement, un mauvais roman concernant un dispositif de sécurité a lentement émergé et s’est mis à remplir les nombreuses pages, méticuleusement rédigées, puis imprimées, dont elle avait dû signer les différents exemplaires. Pendant ce temps, un des préposés, sélectionné pour son habileté aux travaux manuels et pour son goût du bricolage, s’affairait pour préparer, selon des règles précises, les scellés correspondant aux papiers et documents saisis. Avec une précision de dentiste perforant la molaire de son client, il perçait des trous dans ses précieux carnets, mémoire de ses instants. Une journée de travail, mais pas plusVers six heures, en fonctionnaires ponctuels et méticuleux, ils lui avaient expliqué que rien n’était terminé, mais qu’il était impossible de continuer plus avant étant donné qu’ils ne pouvaient pas, eux, travailler en permanence, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Ils allaient donc, selon les formules légales, lui « permettre de se reposer jusqu’au lendemain matin ». C’était une formule charmante qu’elle eut l’occasion d’apprécier après avoir vu la manière dont ce repos se passait. Les locaux d’Exelmans n’étant pas organisés pour garder des prisonniers pendant les heures nocturnes, ils étaient confiés aux collègues de la Police Judiciaire au Palais de Justice. Le sens de la garde à vueSuzanne leur avait suggéré qu’elle serait mieux pour se reposer dans son appartement si proche et qu’elle pourrait facilement revenir le lendemain matin pour la suite de leurs entretiens cordiaux. Il lui était vite apparu qu’elle n’avait rien compris aux intérêts supérieurs de la République et qu’il ne pouvait en être ainsi. Une garde à vue est une garde à vue et si l’on perd le citoyen ou plutôt la citoyenne de vue, la règle n’est plus respectée. Donc, la règle veut que l’on vous ait à l’œil, même si la Police nationale doit, pour cela, relayer la Gendarmerie. Ils l’avaient, en conséquence, invitée à se joindre à eux pour une promenade dans un Paris entre chien et loup. En une demi-heure, ils avaient rejoint les quais de la Seine et ce Palais de Justice qui n’avait plus grand-chose d’un palais, mais prenait des allures finalement assez peu sympathiques de nouvelle Bastille et dont la « justice » commençait à lui paraître un peu bancale. En passant sur le quai, elle avait remarqué la partie du bâtiment, côté Place Dauphine qui abrite la Cour de Cassation. Des appartements brillamment éclairés devaient accueillir une sorte de raout qui montrait un air de fête. Dans les locaux de garde, le décor avait rapidement changé. Ils se trouvaient à quelques mètres à peine de la Conciergerie, prison de triste mémoire dans laquelle Robespierre et son complice Fouquier-Tinville avaient envoyé, deux siècles plus tôt près de trois mille personnes à la guillotine pour satisfaire leur folie névrotique. C’était là, notamment, que le mois précédent l’administration pénitentiaire avait été obligée, sous la pression de l’opinion publique, de fermer une section entière, par trop ignorante des règles élémentaires de l’hygiène. Ce terme sonne d’ailleurs assez bizarrement quand on sait comment sont traitées les pensionnaires de ces lieux. Le prénom de son pèreLes cerbères s’étaient enquis, d’un air soupçonneux, du prénom de son père et les trois compères qui l’accompagnaient avaient délivré les papiers au guichet, déchargeant ainsi leur responsabilité qui passait dans l’instant à la Police. Elle n’avait jamais soupçonné que le prénom dont le pauvre Alphonse avait été affublé par ses parents, lui servirait ainsi de passe-muraille. Pourtant, à chaque guichet, un fonctionnaire finalement passablement inquiet, lui annonçait son nom, comme si elle risquait de l’oublier ! et lui demandait ensuite quelques renseignements confidentiels, supposés être connus d’elle seule : sa date et son lieu de naissance. Et surtout le fameux prénom de son père. Plus difficile encore : celui de sa mère et son nom de jeune fille. Il faut reconnaître que l’administration touchait là aux tréfonds de l’intime et que les malfaisantes alentour auraient eu bien du mal, rien qu’en la regardant dans le blanc des yeux, à deviner que sa pauvre mère se prénommait Gertrude. C’est en utilisant des astuces de ce genre que les policiers malins se rassurent et font progresser d’une grille à l’autre, d’un guichet à l’autre, le bétail qu’on leur confie. Ses protecteurs s’en allèrent, non sans lui avoir souhaité, d’un air un peu gêné, une bonne nuit. Ils l’assurèrent qu’ils seraient là, le lendemain matin, après « qu’elle ait bénéficié du repos accordé par l’Administration ». Les flics, ici on disait plutôt les cuffs, s’étaient emparés du sac rouge contenant ses affaires. Rangé dans un placard en fer, elle ne le reverrait plus avant le lendemain. Ils l’avaient fait entrer dans une espèce de cage, assez grande pour contenir une quarantaine de détenues. « Quarante hommes, huit chevaux. » Selon son grand-père, c’était la contenance des wagons de chemin de fer pendant la guerre de 1914. Fillette, elle s’était longtemps demandée si l’ensemble des occupants prévus devaient se trouver simultanément dans le fameux wagon. Elle n’avait compris que bien plus tard que c’était une alternative : quarante hommes ou huit chevaux, mais pas les deux ensemble. En cageLa cage où elle se trouvait n’aurait jamais pu contenir huit chevaux, mais elle accueillait largement plus de quarante femmes par les froides soirées d’hiver comme celle-ci, lorsque les sans-abri se font ramasser intentionnellement pour trouver un toit parce qu’il gèle dehors. Les murs de la salle étaient peints en jaune et le sol carrelé de jaune aussi, c’est une couleur gaie qui rappelle les vacances ; des bancs de bois tailladés d’initiales diverses permettaient de s’asseoir, en attendant que passe le temps et que des nouvelles venues rejoignent le troupeau aux odeurs suspectes. Elle ne trouva, à son arrivée, qu’une demi-douzaine de filles, mais il en vint rapidement d’autres. Elle avait ainsi fait la connaissance de cette engeance de prostituées, de maquerelles sur le retour et de camées en manque. Chacune racontait avec complaisance ce qui lui valait d’avoir été invitée à cette surprise partie. Une faune inquiétanteAux questions sur ce qu’elle faisait là, elle répondait comme les autres : « C’est une erreur. » Elle avait vite remarqué que pour satisfaire son monde il était de bon ton d’accompagner cette déclaration d’une petite grimace canaille, d’une manière de clin d’œil, qui était censé en dire long. Restée dans son coin, elle observait la faune qui débarquait périodiquement, chaque fois que les gardes tiraient les énormes verrous de la porte. Dès son apparition, la nouvelle venue, tout éberluée, regardait les autres, légèrement ahurie. Les détenues présentes scrutaient la nouvelle d’un œil inquisiteur. Un rapide bonjour et un léger sourire suffisaient pour l’inclure dans la grande fraternité des malfaiteurs, victimes de la société et de sa manie répressive. Les gardes prenaient leur temps, suivaient leurs rythmes et leurs rites. Une fois la dernière invitée introduite dans la pièce de réception principale, un mouvement en sens inverse s’était amorcé. La porte s’entrouvrait, toujours avec le même fracas. Un préposé vêtu de bleu, aux manches ornées des insignes de son grade, brandissait une enveloppe en papier ou un sac prélevé naguère sur l’arrivante en criant, sans brutalité mais fermement : -- C’est à qui ? Et toujours, une des intéressées reconnaissait là des bribes de son mince avoir et manifestait sa présence. Si personne ne répondait, le ton montait rapidement de l’autre côté de la porte. Il fallait vite que quelqu’un se dévoue car, autrement, les fonctionnaires de la République risquaient de perdre leur calme. La fouille au corpsL’heureuse élue, extraite de cette sorte d’antichambre subissait la fouille dans le local d’à côté. A poil ! Et que cela saute, accroupissez-vous ! Toussez ! Très bien. Dans la position accroupie, si l’on tousse consciencieusement, les objets et autres brosses à dents que l’on aurait pu avoir l’intention de se dissimuler dans des endroits intimes ne manqueraient pas de choir sur le carrelage. Le bruit alerterait les autorités. En réalité, il sembla à Suzanne, son tour venu, qu’il en faudrait plus pour décourager une personne résolue et entraînée. En toussant modérément, elle arriverait à conserver, là où vous comprenez, les objets contondants ou précieux qu’elle y aurait logés dans un esprit de prévision très professionnel. Suzanne ne s’était pas ouverte de ces réflexions oiseuses et avait compris qu’il s’agissait là, en réalité, d’un rituel administratif jugé suffisant pour, au moins, rassurer la conscience collective des préposés. Elle s’était donc accroupie, comme ses semblables, avait toussé sans conviction et aucun bruit n’avait signalé l’apparition subite d’une quelconque arme de poing. Elle avait donc été réputée bonne pour la phase suivante et autorisée à se rhabiller. L’expression : allez vous rhabiller ! perdait ici tout sens péjoratif et prenait au contraire l’allure d’une récompense accordée au terme d’une bonne conduite codifiée. Elle mit sur la table les trois billets, emportés par prévoyance, qui furent rangés dans une poche en plastique transparent, à côté de sa carte bleue pour dormir dans un casier, à l’abri des mains chapardeuses. On lui avait pris les lacets de ses chaussures de jogging et la ceinture de son jean. Comme elle avait récemment suivi un régime assez strict, il était un peu grand et se mit à glisser sournoisement le long de ses hanches. Elle avait dû signer le gros registre qui, pour les siècles à venir, garderait ainsi la trace impérissable de son passage dans ce lieu d’infamie. Elle avait rejoint ses compagnes nocturnes dans une autre cage, semblable à la première, mais plus exiguë. C’était un endroit de dispatching où l’on espérait une affectation définitive, comme au Club Méditerranée, lorsque les gentils membres sont encore incertains de la case ou du pavillon qu’ils vont vous affecter. L’attenteElle avait longtemps attendu et vu la salle se vider progressivement de son contenu, au fur et à mesure que les minutes s’égrenaient et que la porte s’ouvrait selon le processus maintenant bien connu. Un policier apparaissait dans l’entrebâillement, criait un nom et la bête hagarde grognait une réponse du type « Oui ! C’est moi. » et suivait la fonctionnaire en bleu pour être conduite à sa tanière. En définitive, c’est quand il ne resta plus que deux ou trois compagnes d’aventure qu’elle avait été appelée. Elle n’eut pas cette fois à fournir le prénom de son père. Cette cérémonie n’intervenait que lors des transferts entre l’intérieur et l’extérieur. Ici, on restait entre soi, nul besoin de précautions de ce type. Les compagnes de celluleOn l’avait conduite vers les cellules et ce fut exactement comme dans les films policiers. Elle avait été gratifiée d’une résidence à l’étage supérieur. Sans jamais la perdre de vue, ils l’avaient invitée à gravir l’étroit escalier de fer, retenant d’une main son pantalon fugueur, et à pénétrer dans la cellule sale et froide où l’attendaient deux délinquantes qui partageraient son repos. Une forme occupait déjà les planches du bas. Suzanne se hissa sur celles du milieu, dans un espace d’environ soixante centimètres de haut. La «couchette» supérieure était occupée par une jeune tueuse qui exhiberait fièrement, plus tard dans la soirée, ses cicatrices, causées par les « bastos » reçues au cours de ses actions d’éclat et qui constituaient sa fierté. -- Moi, tu sais, j’ai eu un flingue à quatorze ans et depuis, je n’ai jamais arrêté. Les raisons précises de sa présence étaient restées obscures, mais Suzanne s’était rapidement rendu compte qu’à aucun moment, l’autre ne contestait le bien fondé de sa détention qu’elle déplorait cependant. Elle expliqua longuement ses techniques de tir et comment, elle, qui n’était pas idiote, s’arrêtait pour viser alors que d’autres, inconscientes, tiraient pendant qu’elles roulaient. Suzanne se trouvait progressivement immergée dans cet univers inconnu. Elle n’avait pas donné d’avis ni réellement participé à ce débat d’experts. Pour la fille, formelle à ce sujet, c’est l’application de ces principes qui lui valait d’être encore en vie. « Autrement, il y a longtemps qu’ils m’auraient "dessoudée". » Cette tactique, apparemment très importante pour elle, lui apportait donc une satisfaction légitime. La grosse fille avait été beaucoup moins prolixe et beaucoup plus réservée. Il faut souligner que Suzanne n’avait pas beaucoup cherché à pénétrer les arcanes de sa personnalité intime. Des conseils précieuxPendant qu’elles devisaient ainsi, comme dans un cocktail mondain, une infirmière était venue, très service-service, s’enquérir de leur santé, « Avaient-elles besoin de son aide ? » Sa fonction principale semblait être de respecter le règlement, de distribuer parcimonieusement quelques cachets et de dispenser aux détenues qui l’écoutaient humblement des leçons de morale. Elle expliquait complaisamment qu’elles n’étaient toutes que des bêtes immondes et malfaisantes. Elle, l’infirmière, au contraire, elle avait eu énormément de mérite dans sa vie. Elle avait travaillé dur pour accéder à cette profession dont elle était fière, alors que les autres tombaient, par faiblesse de caractère, dans une délinquance coupable qui, de larcin en larcin, les avait conduites en cet endroit sordide. Ce discours qu’elle avait tenu avec le plus grand sérieux à Suzanne et à la jeune tueuse, elle devait certainement le renouveler de cellule en cellule, tentant ainsi de résoudre les contradictions de son ego tourmenté. Suzanne, qui ne fumait plus depuis bien longtemps, avait trouvé curieux qu’elle passe son temps à allumer les cigarettes des taulardes privées de briquet et d’allumettes par les préposées à la fouille. Ce devait être sa manière à elle d’être humaine et la plupart des gardiennes suivaient également cette pratique nauséabonde qui contribuait à enfumer lourdement l’air des cellules. Bien que jamais la lumière du plafond n’ait été éteinte, toutes comprirent rapidement, la fatigue aidant, que l’heure était venue de « profiter du repos accordé par le règlement de la garde à vue ». Elles avaient devisé encore sur des considérations diverses et mangé les œufs durs et les tartinettes de crème de gruyère accordés généreusement par l’Administration pour l’alimentation coordonnée de ses pensionnaires. Elles avaient, ensuite, regagné leurs couches respectives et joui, enfin, de la dureté du bois brut qui en formait la structure indestructible. Un oreiller pour les oreillesPar suite d’une bienveillance toute spéciale de l’Administration, aucun matelas, aucun oreiller n’atténuaient la sévérité des planches de sapin. Suzanne saisit enfin l’étymologie du mot oreiller qui lui avait échappé jusqu’alors et elle réalisa, par la magie de son absence, qu’un oreiller servait d’abord à caler ses oreilles. En l’absence de cet accessoire dont elle n’avait pas à sa grande honte jusqu’à ce jour senti l’utilité réelle et toute l’ingéniosité, il fallait poser une oreille sur le bois et laisser le poids de la tête l’écraser progressivement. Mais, à la guerre comme à la guerre, il ne s’agissait pas de ronchonner, ni de se plaindre. D’ailleurs, les spécialistes de rencontre avaient été formelles : -- En prison c’est bien mieux ! Ah bon ! Elle avait respiré, voilà qui la réconfortait vraiment. Elles avaient été unanimes et, apparemment, certaines d’entre elles disposaient d’une expérience indiscutable en la matière. -- Ici, c’est vraiment ce qu’il y a de plus dégueulasse ! La prison, c’est complètement autre chose. Rassurée par ces propos plutôt encourageants, elle s’était endormie en essayant de préserver ses oreilles comme elle le pouvait. Elle s’était réveillée plusieurs fois de suite au fur et à mesure que ses crêtes iliaques et ses côtes se couvraient de bleus. La seconde journéeLe matin, le processus de la veille avait été respecté, en sens inverse, pour l’extraction et, ce qui avait été pris fut rendu. Elle s’était trouvée à l’heure dite, éreintée et fourbue pour accueillir les gendarmes venus la quérir à la suite d’une nuit reposante, pour l’emmener dans la caserne cossue du boulevard Exelmans. Là, elle eut droit au café et ils avaient recommencé l’exploitation des scellés et l’analyse minutieuse des ses carnets bavards. Cette fois, ils avaient entrepris de lui mettre sur le dos une histoire rocambolesque de surfacturation à la SNCF. Guidée par une inspiration miraculeuse, Madame le juge d’instruction Abby Mellec avait lancé, la veille, une très opportune perquisition dans les bureaux de la comptabilité de la Ratelca. Au fond d’une armoire, qu’ils avaient décelée infailliblement grâce, sans doute, aux prodiges de la radiesthésie, les policiers avaient découvert un dossier contenant les copies de deux jeux de factures. Certaines étaient calculées au prix normal et d’autres, qui portaient des mentions identiques, mais des montants majorés avaient été adressées à la direction des Chemins de fer. Cette fois, la corde était si grosse et la coïncidence si étonnante que, même les fonctionnaires qui menaient l’interrogatoire, avalaient difficilement cette invention. Le montant de la fraude représentait environ deux millions de francs de différence s’étalant sur plusieurs mois. Il avait fallu, cependant, qu’elle réponde pendant plusieurs heures, aux questions toujours ressassées sur ce dossier et Suzanne était sortie de ses gonds. L’ennemi public numéro unDûment fichée et photographiée au même titre que l’ennemi public numéro un, elle avait de nouveau à l’heure du déjeuner, « bénéficié d’une heure de repos ». Cette fois la cage, dans laquelle ils l’avaient mise comme la veille, lui avait paru, malgré l’obscurité, malgré l’exiguïté des lieux et la puanteur des latrines, un vrai paradis. La solitude, le silence, un matelas si mince soit-il et des couvertures dans lesquelles elle s’était enveloppée lui parurent autant de cadeaux inespérés ! Elle avait plongé dans un lourd sommeil jusqu’à ce que la clé grinçant dans la serrure vienne la réveiller pour qu’elle retourne reprendre leurs travaux. Ils lui avaient laissé présumer un temps que, dans l’après-midi, cette parodie serait terminée. Elle dut très vite, cependant, se rendre à l’évidence. A la fin de la garde à vue succéderait un mandat d’amener. Il serait délivré par Madame le juge d’instruction qui, depuis deux jours, disposait à sa guise de son emploi du temps et de sa destinée physique. Vers six heures, Suzanne avait scrupuleusement signé les papiers imprimés par l’ordinateur, fruit de leur travail acharné de deux jours. Elle avait cru d’abord que Madame le juge, en personne de bonne compagnie, s’empresserait de la recevoir dans la soirée pour bavarder avec elle et lui éviter ainsi de repasser la nuit sur les planches d’un cachot. Elle dut rapidement déchanter, la chère chose avait, paraît-il, des obligations impératives qui l’accaparaient ; mais, pleine de bonnes intentions à son égard, elle la recevrait le lendemain. Au trou et que cela sauteBref, à dix-huit heures, elle était bonne pour retourner au trou. -- Vous comprenez bien qu’elle n’a pas à s’occuper que de vous, lui avait dit l’adjudant chef montrant un certain embarras, avant qu’elle ne quitte le boulevard Exelmans. Ils refirent, dans la voiture de service, le chemin parcouru la veille. A la hauteur du Châtelet, elle avait pu, à la faveur d’un embouteillage, entendre un crieur de journaux qui claironnait :
La Ratelca volait l’Etat et la SNCF.Sa présidente est en prison pour fraudes et pour abus de biens sociaux Ils n’avaient pas perdu leur temps et le secret de l’instruction semblait avoir subi une entorse opportune. Arrivée à destination, elle put constater que l’administration manquait terriblement d’esprit d’invention et que tout se répétait à l’identique, comme dans un film que l’on se repasse plusieurs fois. Seules les invitées avaient changé. D’autres faces perdues faisaient irruption dans la grande pièce à la couleur jaune, jetées là par le destin et le malheur. On trouvait celles qui avaient frappé leurs époux, celles dont l’ancien mari avait battu le nouveau ou réciproquement ; celle qui avait voulu vendre un matelas trop cher à une cliente qui avait protesté auprès de la police. Il y avait également celle qui avait déposé sur son compte un chèque volé pour retirer des espèces. Sans compter celles qui avaient "planté" leur prochain, c’était l’expression employée par les spécialistes pour dire qu’elles avaient perforé une partie quelconque de leurs congénères au moyen d’un couteau. Il y avait aussi celle qui avait été prise, par malchance, en possession d’un pistolet dans sa voiture et celle qui avait volé une Gordini et qui avait été prise à un feu rouge parce qu’elle était « foncdée ». Les exploits de ces damesA l’évidence, elles racontaient complaisamment des événements censés justifier leur présence dans ce lieu de transit, mais souvent ces propos n’étaient destinés qu’à jeter de la poudre aux yeux. Leur seul but : masquer des actes réels qu’elles préféraient ne pas divulguer. Elles appliquaient ainsi, sans le savoir, une des règles du cryptage, bien connue des services secrets sous le nom barbare de stéganographie. Cette technique consiste à cacher un document dans un autre document ou, ici, un acte derrière un autre acte. Suzanne attendait, résignée, le déroulement du cérémonial qui avait perdu pour elle, l’attrait de la nouveauté. On l’avait remise dans une autre cellule qu’elle occupait seule et, cette fois, elle choisit les planches du bas. Pendant des heures, elle avait repassé, dans sa tête, le scénario de ces deux jours de folie. Elle ne parvenait pas à comprendre cette sombre machination concernant les factures. C’était tellement grossier, tellement dérisoire par rapport aux intérêts réels de la Ratelca, qu’elle ne pouvait reconstituer le cours des événements. Il lui manquait un élément essentiel du puzzle. Elle ignorait que Peter Lecor, son mauvais ange, avait rencontré six mois auparavant, dans un restaurant célèbre du quartier latin, Alain Mangefer, un des comptables de la Ratelca. Arrivé à soixante-trois ans, ce dernier approchait de la retraite et Peter n’avait pas eu grand mal à le convaincre que deux millions de francs, opportunément placés, loin des yeux du fisc, lui procureraient de grandes satisfactions. Le civet de lièvre, spécialité de Chez Allard, arrosé d’un Château Latour avait calmé la mauvaise conscience de Mangefer et ils avaient pu mettre au point un scénario dont Peter avait garanti l’impunité. Pendant des semaines, le comptable diligent avait fabriqué des factures majorées et les avaient injectées dans les circuits informatiques, constituant soigneusement le dossier qu’Abby Mellec, informée par Peter, avait su retrouver avec tant d’à propos. Mangefer, admis récemment à la retraite anticipée, avait aujourd’hui complètement disparu de l’image et coulait des jours heureux aux Canaries. Il aurait fallu à Suzanne un véritable don de double vue pour percer à jour cette manœuvre bien conduite. Une visite organiséeVers minuit, la lourde porte s’était ouverte avec un bruit terrifiant et deux harpies avaient été jetées dans la cage. Elles empestaient l’alcool, ce qui parut étrange à Suzanne, étant donné la sobriété obligée des autres habituées de l’endroit. Peut-être étaient-elles aussi droguées. Très excitées, elles se mirent à mener grand tapage dans la cellule étroite. Suzanne les écoutait, immobile. Elles devinrent progressivement agressives et se mirent à la prendre à partie comme des poissardes sur un marché de Provence. Tous les arguments y passèrent et elles semblaient, curieusement bien renseignées sur sa personne, ce qui contrastait avec l’anonymat total de la veille. Le chapelet d’injures ne produisant pas l’effet espéré, elles commencèrent à devenir violentes. Elles allaient lui montrer, à cette dame de la haute, avec ses grands airs, ce que c’était que les vraies gonzesses et elles allaient lui faire passer le quart d’heure de sa vie. Suzanne avait réalisé rapidement qu’il ne servirait à rien d’appeler les gardiennes. Elles ne répondaient déjà pas en plein jour, ce n’était pas à cette heure qu’elles allaient s’empresser d’intervenir pour rétablir l’ordre. D’ailleurs, les deux tigresses n’étaient certainement pas là par hasard et le personnel de garde devait avoir des instructions formelles de regarder de l’autre côté. Tel est pris qui croyait prendreC’était le moment de se souvenir des enseignements de son maître coréen et de profiter des séances de travail avec Charlotte. Sortie comme une chatte du bat-flanc, elle se dressa contre le mur du fond. Appuyée contre la paroi de parpaings, le froid lui redonna ses sensations. Inconscientes du péril, les deux mégères se dirigèrent sur elle en titubant, continuant leurs injures, leurs insultes et leurs menaces d’une grande précision anatomique. D’une manchette rapide, appliquée du tranchant de la main droite sur la gorge de la première, elle lui aplatit la trachée et la fille s’écroula en suffoquant. La seconde, n’ayant pas senti le danger, voulut la prendre à bras-le-corps. D’une clé, sans doute trop appuyée, Suzanne lui cassa le poignet gauche et elle se mit à piauler en s’enfuyant vers l’entrée de la cellule. Les gardiennes qui devaient être aux aguets, dans le couloir, s’inquiétèrent soudain. Elles entendaient bien des cris de douleur, mais ils ne provenaient pas de la bonne personne. Il y avait maldonne. -- Gardes, voulez-vous ouvrir, lança Suzanne d’une voix forte, ces deux là ont perdu l’esprit, elles se sont battues entre elles et je crois qu’il y a eu du grabuge. En la circonstance, il lui parut préférable de permettre aux représentantes de l’autorité de sauver la face. La porte fut promptement ouverte et les deux éclopées, laborieusement extraites, furent dirigées vers l’infirmerie. Suzanne ne devait jamais entendre reparler de cette affaire qui éclairait sa détention d’une lumière bien étrange. Enfin seuleLe reste de la nuit se passa sans encombre et le matin, les détenues furent parquées dans une grande cage. On prit leurs empreintes digitales et leurs photos de face et de profil sous les projecteurs. Ensuite, on les avait réunies dans une pièce lugubre aux murs souillés et l’attente avait repris. A l’étonnement de Suzanne, malgré le vacarme et les hurlements dans les couloirs, personne ne semblait avoir eu connaissance de quoi que ce soit. Les consignes avaient dû être strictes. Elle remarqua cependant une lueur bizarre dans le regard des gardiennes qui la toisaient avec une certaine curiosité. A cinq ou dix minutes d’intervalle, on appelait une prisonnière pour qu’elle voit le « procu » ou l’assistante sociale. Elle partait impatiente et revenait déçue et résignée. Les conversations s’étaient nouées comme dans un salon. Suzanne s’était assise sur un banc dans un coin contre deux murs et s’était appliquée à une méditation tranquille. Rapidement, elle s’était vue au Costa Rica et le point important avait été de savoir si elle choisirait la côte Atlantique et les levers de soleil sur l’océan ou la côte Pacifique aux couchers de soleil sur la mer. C’était finalement cette dernière option qu’elle envisageait de retenir. Les curés aussiEn contemplant ces épaves minables qui l’entouraient, elle pensa tout à coup, sans pouvoir dire pourquoi, au pauvre petit curé de Graham Greene dans sa prison au Mexique qui avait éprouvé un sentiment de camaraderie, de chaleur humaine pour les loques qui croupissaient autour de lui dans leurs excréments. Est-ce qu’elle éprouvait, elle aussi, un sentiment de cet ordre envers ces garces qui lui auraient volé jusqu’à sa petite culotte si elles avaient pu ? Elle se mit à les regarder une à une, se posant chaque fois la même question. Elle n’était plus aussi négative maintenant. Peut-être qu’en approfondissant, elle pourrait trouver quelque chose, une raison de s’attacher. Puis soudain, elle se révolta : « Je ne vais quand même pas me comparer avec ces salopes ! » C’était un peu vite dit en réalité. Elle se demanda ce qui lui conférait une telle certitude. Dans le fond de la pièce, dans le coin opposé au sien, deux filles : une jeune et une moins jeune, indifférentes aux autres, se donnaient du plaisir. Elle les contempla longuement. Pourquoi pas après tout, c’était un endroit comme les autres, bien plus banal qu’elle ne le pensait dans sa candeur de bourgeoise. Elle se révolta cependant : « Elle n’avait rien à se reprocher, elle ! » La naïveté, la prétention et la stupidité de cette pensée la frappèrent soudain et elle se mit à rire. Les filles dans la grande salle à moitié pleine se retournèrent et se mirent à regarder avec une certaine inquiétude cette grande femme sportive élégante qui riait toute seule sans motif. Et puis elles se détournèrent, retournèrent à leurs conversations. Soudain, sans raison précise, elle revit le visage, furtivement entrevu à Royaumont à travers l’œil-de-bœuf souillé de poussière, ces yeux qu’elle n’oubliait pas, ces yeux brûlants qui semblaient vouloir la dévorer. Voilà l’homme qu’elle aurait dû rencontrer, qui aurait pu la sortir de ses pulsions louches, de ses habitudes auxquelles elle ne savait plus résister et qui la troublaient même ici dans cette promiscuité sordide. Ce souvenir l’accompagnait souvent. Parfois elle frissonnait comme si elle sentait encore sur sa nuque le regard de l’inconnu. Elle était certaine de le reconnaître si d’aventure elle le retrouvait. La faune s’agiteElle fut sortie de sa rêverie par l’animation qui grandissait dans la cage. Une jeune droguée, pour attirer l’attention, s’était mise à vomir force de bile en poussant des cris rauques. Les autres tapaient des grands coups de pieds dans la porte sonore qui résonnait dans la galerie en hurlant d’un air convaincu : -- Mais elle va crever ! Elle va crever ! Au bout d’un quart d’heure, délai largement suffisant pour qu’elle crève effectivement, pour peu qu'elle en ait réellement eu l'intention, un maton était venu s’enquérir de la cause de ce vacarme. La mourante était sortie. Elle était revenue dix minutes plus tard, satisfaite et souriante. Elle avait eu ce qu’elle voulait : une certaine notoriété auprès des camarades et deux pilules pour calmer ses nerfs. En l’attendant, une jeune rousse, très maigre, avait raconté ses aventures judiciaires. Il s’agissait d’un poème bien rodé, comme une chanson de geste, raconté souvent, sans y changer la moindre virgule : Lors d’un interrogatoire, elle voulait manifester, de façon énergique et spectaculaire, son désaccord avec les magistrats qui lui avaient précédemment infligé seize mois, ce qui lui paraissait excessif. Elle avait, sans prévenir, sorti de son bas une lame de rasoir coupée en deux, s’était cisaillé les veines du bras et avait ensuite avalé la lame de rasoir. Il y avait du sang partout dans le bureau et le greffier, sorti en courant, hurlait dans les couloirs : « Appelez le Samu ! Appelez le Samu ! » Conclusion philosophique de la conteuse : Finalement c’était tous des salauds parce qu’à la suite de cet exploit, elle avait bénéficié d’une aggravation de peine de huit mois. La morale d’une histoire peu moraleC’était une belle histoire qui plaisait tellement que l’auteur ne se lassait jamais de la raconter ni les autres de l’entendre. Copiant Raymond Devos, elle soignait ses effets et détaillait les circonstances : le sang, les lames de rasoir, les bas. A titre de preuve, elle exhibait fièrement la cicatrice sur le bras. A la fin, une Italienne aux longs cheveux noirs, brillants de graisse, encouragée en cela par une grosse Algérienne bavarde et extravertie, avait cru bon de la mettre en garde. -- Ce n’est pas bon ma vieille, si tu continues ou que tu essayes de te pendre par exemple, les matons n’aiment pas. Si une d’entre nous se suicide, ils ont des tas d’ennuis et ils prennent des mauvaises notes. Alors tu sais, celles qui font mine de se détruire, de se trancher les veines, le soir, ils les prennent et ils les tabassent dans les cellules, histoire de leur passer leurs mauvaises intentions. Je te le dis, ce n’est pas bon, tu devrais te méfier. Coulent les heuresLes heures passaient lentement pour Suzanne qui perdait peu à peu la notion du temps, toujours réfugiée dans un coin de la salle qui se vidait lentement de ses occupantes. A l’appel de son nom, elle venait d’opter, définitivement, pour la côte Pacifique du Costa Rica. Il ne restait plus que trois malhonnêtes dans la cellule redevenue étrangement calme. Nouvelle fouille au corpsC’est un gendarme d’un mètre quatre-vingt-dix qui l’avait prise en charge. Il avait appelé une gardienne afin de lui faire enlever son jean et quitter son collant pour voir si elle ne cachait pas des lames de rasoir sous la plante de ses pieds. Le droit d’abord, puis le gauche. La garde avait soigneusement inspecté ses chaussures de jogging et l’avait ensuite prié de se mettre intégralement nue. Elle scrutait soigneusement, un par un, les vêtements que Suzanne enlevait. Il lui avait fallu s’accroupir et tousser, toujours rapport aux trous corporels, à la brosse à dents et à tout ce que l’on pourrait cacher là, à supposer que l’on soit mal intentionnée. La surveillante pensait silencieusement que ce n’était pas, apparemment, le genre de Suzanne de se foutre n’importe quoi dans ces endroits. Elle suivait, cependant, ses consignes de fonctionnaire et puis on ne savait jamais à qui l’on avait affaire; plus c’est distingué, plus c’est malin. Elle l’avait donc priée de se rhabiller et avait appelé son gendarme qui lui avait passé les menottes, une paume en-dessus, une paume en-dessous. L’acier froid lui mordit les poignets. Le voyage d’OrphéeIls avaient entrepris la longue traversée des souterrains du palais et le périple d’Orphée descendant dans les enfers pour y accomplir sa destinée s’était imposé à elle. Les couloirs avaient succédé aux couloirs et il lui avait fallu veiller à ne pas prendre l’arête d’une voûte ou une lampe trop basse en pleine figure. Elle n’avait pu ni se laver ni se coiffer depuis trois jours et elle ne voulait pas arriver devant la juge affligée d’une plaie ouverte sur la tempe ou sur le front qui aurait produit la plus mauvaise impression. A la suite d’une longue marche sous les voûtes crépies de blanc, ils avaient débouché dans une aile du Palais de Justice. Il avait fallu grimper au trot les marches de pierre en colimaçon : le gendarme, un sportif, tirait sur la chaîne attachée aux bracelets de fer qui lui meurtrissaient les poignets. A mi course, le passage s’élargissant, il avait saisi son coude, pour être sûr qu’elle n’allait pas s’enfuir au dernier moment, malgré ses menottes. Lorsqu’elle émergea de l’escalier, essoufflée, tenue en laisse par son garde, la chevelure en bataille, les traits tirés par la contrariété autant que par la fatigue, elle regardait de tous côtés dans la crainte d’apercevoir un visage connu qui la verrait ainsi. C’était un sentiment confus, bouleversant, elle avait honte d’être dans cette situation peu reluisante, elle avait peur de faire une rencontre inopinée, de se faire voir dans cet équipage, traînée comme une bête que l’on mène à l’abattoir. Elle avait honte aussi d’avoir peur. Elle était la victime, elle n’avait rien à se reprocher. C’était clair pour elle, mais si quelqu’un la croisait, il ne le saurait pas, lui, il garderait, à jamais l’image d’une Suzanne avilie, traînée comme une vulgaire prostituée qui s’est fait prendre à faire le tapin et cette image resterait dans sa mémoire. Mais elle serait aussi incrustée dans le subconscient de Suzanne. Elle ne remarqua pas, dissimulé derrière une armoire dans le fond du couloir, Leroux qui était venu contempler sa défaite et son humiliation. L’affaire avait fait grand bruit dans la presse et il avait obtenu, non sans peine, de Joëlle qui ne comprenait rien à son insistance, des précisions sur l’heure à laquelle Suzanne serait mise en présence de son juge d’instruction. Il avait tout quitté et depuis plus de deux heures déjà, il attendait, dans l’ombre, prenant bien garde de ne pas rencontrer Abby auprès de laquelle il ne devait pas être en odeur de sainteté, ni Joëlle à qui il faudrait expliquer, ni personne d’autre qui pourrait parler. De sa cachette, il la vit arriver dans le couloir qui mène au bureau quarante-six. Il en éprouva une agitation très forte, qu’il renonça à analyser mais qui l’envahit et lui coupa le souffle. Une magistrate fraîche et disposeMadame le juge, la belle Abby, fraîche et pomponnée, avait reçu Suzanne, en présence de Duchamp, l’avocat de la Ratelca, qui l’attendait dans le cabinet. Le gendarme lui ôta ses menottes conformément au règlement et s’assit sagement derrière elle. Les deux adversaires avaient immédiatement croisé le fer et Suzanne avait tenu à résumer sa position longuement développée pendant son interrogatoire : « Elle ne comprenait rien aux accusations fumeuses portées contre elle et aucun des arguments soumis n’était fondé. Il s’agissait d’une basse machination montée de toutes pièces ». Abby, avait attendu cette première confrontation avec anxiété et ne tenait pas à perdre l’initiative. -- Ces histoires de système de sécurité et surtout de surfacturation sont grotesques, avait affirmé d’une voix forte Suzanne qui s’énervait, en ce troisième jour d’épreuve, il s’agit de fables inventées. Savez-vous Madame que la Ratelca a une valeur boursière largement supérieure à cent cinquante milliards de francs et un chiffre d’affaires de plus de quatre-vingt-cinq milliards par an ? Pensez-vous que je serais assez stupide pour laisser établir des factures surévaluées pour une misère de deux millions de francs ? -- Ici, Madame, c’est moi qui pose les questions, contra très sèchement Abby, manifestement dans ses petits souliers, vous pouvez dire ce que vous voulez, les factures existent, nous les avons retrouvées. Duchamp, son avocat devenait nerveux et s’agitait sur sa chaise. Il tenta, au moyen de mimiques muettes, de persuader Suzanne qu’elle faisait fausse route et qu’elle devait impérativement se calmer. Il venait de conclure, un moment auparavant, un arrangement avec Abby qui, ayant obtenu le résultat escompté, s’était montrée encline à la conciliation. Compte tenu de la minceur du dossier, respectueusement signalée au magistrat instructeur par Duchamp, elle avait accepté de relâcher Suzanne immédiatement et de la mettre simplement sous contrôle judiciaire. Pour terminer rapidement cette parodie dont elle n’était pas très fière, Abby avait ciselé, en de belles phrases, dictées à sa greffière, la position de Suzanne et les réserves exprimées. Celle-ci avait pu constater, en relisant les documents sortis par l’imprimante à laser, combien l’orthographe de Joëlle était vacillante, mais elle avait signé les papiers sans broncher. Sous contrôle judiciaireEnsuite, tout avait été très vite, Abby lui avait expliqué le mécanisme du contrôle judiciaire. Elle devrait chaque semaine aller pointer dans un commissariat de son choix, pour signaler qu’elle n’avait pas quitté le pays. Abby avait délivré au grand gendarme un document certifiant que Suzanne devait être remise en liberté au plus vite. Pendant ces instants qui lui parurent une éternité Leroux, toujours dissimulé derrière son armoire, repensa aux clés qu’il avait dérobées lors de sa première rencontre avec Abby. C’était un peu comme si ce geste avait tout déclenché, avait signé son méfait. Il avait froid, Suzanne avait dû se geler dans sa cellule sordide. Il aurait voulu, désespérément pouvoir être auprès d’elle, la prendre dans ses bras, la réchauffer, sentir son corps, son odeur, la réconforter, l’assurer de son amour, lui jurer une allégeance éternelle. Sans rien savoir des incidents de la nuit, il sentait confusément que des menaces avaient dû peser sur elle. Il la vit ressortir du cabinet en la compagnie de son gendarme qui avait renoncé à lui passer les menottes. Il résista au violent désir qu’il avait de sortir de sa cachette, de se faire remarquer par elle, de la regarder dans les yeux, de l’air le plus insolent qu’il pourrait arborer, enfin d’exister pour elle, quelle que soit la manière, d’exister pour elle qui s’obstinait à l’ignorer. Il la laissa repartir, refaire en sens inverse le long chemin vers la liberté, sous les voûtes blanchies à la chaux. Elle récupéra son sac rouge qui n’avait servi à rien et se retrouva dans la rue où l’attendait son chauffeur, prévenu par Duchamp. Leroux, profondément frustré, avait renoncé à la suivre. Le prix de la trahisonLe bureau d’Abby s’était rapidement vidé. Elle ne tenait pas à affronter les interrogations muettes de Joëlle sur les événements qui se succédaient depuis peu, et partit déjeuner. Elle ne rentra qu’assez tard, d’une humeur exécrable, harcelant sa greffière pour qu’elle mette "enfin" à jour des dossiers qui traînaient depuis des semaines.
En gravissant les trois étages menant à son modeste appartement, elle songea au quartier du Marais. Il ne tiendrait qu’à elle maintenant, si elle le souhaitait, de satisfaire cette envie de toujours. Voilà qui versa du baume sur sa mauvaise conscience. Arrivée devant sa porte, elle aperçut, sur le paillasson, un petit objet carré qu’elle ramassa d’un geste vif. Dorées sur fond rouge, les lettres qu’elle redoutait lui sautèrent au visage : "Chez Maître Albert". Elle ouvrit la pochette d’allumettes et, de la même écriture que la première fois, elle lut un seul mot : « Bravo ! » Peter, car elle ne douta pas un seul instant que ce fut lui, avait décidément un style laconique.
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