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L'Affaire Siegfried Tome 1
Kidnappés ?

Extraits du roman

 

 

 

Prologue

 

 

Mais, dès à présent, nous pouvons conclure que l’écrivain a choisi de dévoiler le monde et singulièrement l’homme aux autres hommes pour que ceux-ci prennent, en face de l’objet ainsi mis à nu, leur entière responsabilité. La fonction de l’écrivain est de faire en sorte que nul ne puisse ignorer le monde et nul ne s’en puisse dire innocent.

 

Sartre : Qu’est-ce que la littérature ?

 

 

Les yeux de Sally devinrent lourds puis se fermèrent, son corps se détendit progressivement. Elle venait de plonger dans le sommeil hypnotique.

  La voix douce mais autoritaire de Gordon la guidait, lui intimait des ordres :

-- Vous allez vous souvenir de ce jour ! Votre voiture vient de s’arrêter au bord de la route. Que ressentez-vous ? Que voyez-vous ?

  Loretta qui n’avait pas l’expérience de l’hypnose observait sa patiente, littéralement fascinée.

  La tension dans la pièce était extrême. Soudain, Sally d’une voix chargée d’émotion, différente de sa voix habituelle, se mit à parler.

-- Il fait nuit, mon moteur toussote et s’arrête. La voiture continue pendant quelques mètres. Je me gare près d’un énorme buisson de cactus.

-- Que s’est-il passé ensuite ? Que voyez-vous ?

-- J’aperçois une lumière intense. Maintenant, il fait clair comme en plein jour. Comme si des projecteurs très puissants éclairaient la scène. La voiture vibre de partout. Je vois des formes grises, des êtres qui s’approchent.

-- Pouvez-vous les décrire ? Combien sont-ils ?

-- Trois. Il y en a trois. De petite taille, peut-être un mètre quarante, en combinaisons grises avec des têtes énormes, des bras filiformes.

-- Que font-ils ?

-- Ils s’approchent et la porte s’ouvre.

-- Qui a ouvert la porte ?

-- Je ne sais pas. Ils me font descendre. (La voix était un peu haletante.) Deux d’entre eux se mettent à côté de moi, un à droite, un à gauche. Oh ! C’est incroyable ! Sally avait presque hurlé.

-- Qu’y a-t-il ?

-- Ils s’envolent … et … je les suis. C’est insensé !

-- Où allez-vous ?

-- Je ne sais pas.

-- Concentrez-vous !

-- J’aperçois un gros hélicoptère. Non, c’est plutôt une immense soucoupe. Elle semble flotter à quelques mètres du sol, au-dessus du désert à cinq cents mètres environ de la voiture. Nous nous dirigeons vers elle. La partie inférieure de mon corps est comme paralysée. Je me retourne. Je vois, au loin, ma voiture immobile, tous feux éteints auprès des cactus. Elle est toute petite.

-- Que se passe-t-il ensuite ?

-- Il y a une grande ouverture qui vient de se faire dans la paroi de l’engin. Nous entrons. J’ai peur.

  Il se fit un grand silence dans le cabinet de travail de Loretta qui écoutait médusée. Gordon l’interrogea du regard et elle lui sourit. On n’entendait que le chuintement très faible du magnétophone qui enregistrait l’intégralité de la séance.

  La terreur se lisait sur le visage de Sally. Des gouttes de sueur perlaient à son front.

Implacable, Gordon l’exhortait :

-- Que voyez-vous ?

Elle hésita un peu :

-- Ils me transportent dans une grande pièce. C’est obscur, je distingue mal. Il y a comme un dôme tout blanc qui dispense une faible lumière. Une galerie court tout autour de la salle à mi-hauteur. J’aperçois plusieurs silhouettes grises, elles ressemblent à ceux qui m’ont amenée ici.

-- Voyez-vous d’autres êtres ?

-- Oui il y en a un, plus grand, très mince, il porte une tunique orange, presque fluorescente. Il me regarde en silence. Je suis morte de peur, qu’est-ce qu’ils vont me faire ?

-- Voyez-vous un autre visage ?

-- Non… puis, hésitante : Si, je vois un visage d’homme derrière une sorte de hublot… C’est drôle !

-- Qu’y a-t-il ?

-- Il me semble que je reconnais ce visage, mais je n’arrive pas à me souvenir des circonstances où je l’ai vu.

-- Quelle est cette personne ? demanda Loretta à Gordon à voix basse.

Il esquissa une mimique qui signifiait : « Je n’en ai pas la moindre idée » puis continua la séance.

-- Ne craignez rien. Vous êtes en sûreté ici, il ne vous arrivera rien, essayez de vous souvenir, c’est important.

  Gordon regarda Loretta qui semblait avoir oublié sa question et écoutait avec une attention passionnée les propos de sa patiente « Elle ne peut pas tout inventer, ce n’est pas possible ! pensait-elle, ma parole, elle dit la vérité, c’est horrible ! Que lui est-il arrivé ? » Elle prenait conscience du fait que ses convictions bien ancrées, ses opinions les mieux établies étaient en train de voler en éclats devant l’évidence. Sally avait bel et bien vécu une telle expérience. Elle ne savait pas démêler si le plus insupportable c’était cet univers terrifiant que laissait entrevoir Sally ou le fait que toutes les conceptions qui assuraient son confort intellectuel étaient en train de s’écrouler.

-- Que se passe-t-il ? reprenait la voix chaude et douce de Gordon. Racontez !

-- Il y a une grande table au milieu de la pièce, comme dans une clinique. Ils me déposent sur la table. Oh ! Non !

  Sally se débattait furieusement sur le divan, elle agitait ses jambes dans tous les sens, comme pour échapper à une étreinte.

-- Rassurez-vous ! Il ne peut rien vous arriver, dit calmement Gordon posant sa main doucement sur l’épaule de Sally, que se passe-t-il ?

L’intervention de Gordon réussit à calmer un peu la jeune femme.

La voix déformée par l’angoisse, elle continuait.

-- Ils m’attachent les chevilles, et les poignets. Je ne peux plus bouger. Mon Dieu que j’ai peur !

  Elle resta silencieuse quelques instants puis, criant presque :

-- Oh ! Que j’ai mal ! Pourquoi est-ce qu’ils me font cela ? Ils m’enfoncent une espèce d’instrument carré dans le ventre, je le sens qui pénètre en moi. C’est affreux ce que j’ai mal ! Je ne peux plus le supporter, aidez-moi.

  Gordon l’apaisa de la voix :

Ce n’est qu’un souvenir, il ne vous arrivera rien de mal ici, nous sommes là pour vous protéger.

Elle continuait :

-- Je les vois autour de moi. Comme ils sont différents de nous, avec leurs grosses têtes un peu ridicules. J’ai peur de leurs yeux qui me pénètrent, prennent possession de moi. J’ai toujours aussi mal.

Loretta regardait Gordon, ne sachant plus quelle conduite tenir. Il continuait à diriger Sally :

-- Et maintenant, que se passe-t-il ?

-- Je suis complètement nue, ils m’ont enlevé tous mes vêtements. J’ai les jambes écartées, ils se penchent sur moi, j’ai honte, j’ai mal. Ils n’ont pas le droit !

Son visage était tordu par l’angoisse, ses sourcils froncés, son visage grimaçait sous l’effet de la douleur qu’elle semblait ressentir.

-- J’ai mal sur mon côté droit, à la hauteur d’un ovaire. C’est comme s’ils entraient en moi, qu’ils prélevaient quelque chose. C’est horrible. Il faut qu’ils arrêtent, je ne peux plus le supporter. Ils sont tous autour de moi qui m’observent. Leurs yeux me font peur. Je ne veux pas les regarder, mais ils m’obligent à regarder leurs yeux.

  Peu à peu, elle se détendit. Gordon s’efforçait de l’aider de la voix :

-- Calmez-vous ! Vous allez vous calmer ! Que se passe-t-il ensuite ?

-- La douleur est en train de diminuer, on dirait que je m’assoupis. Je vois encore leurs yeux.

-- Et ensuite ? demanda Gordon.

Je n’ai pas l’impression qu’ils me parlent, mais je sens qu’ils veulent me communiquer quelque chose, je ne sais pas quoi.

-- Concentrez-vous, que vous disent-ils ?

-- Ils parlent d’un homme âgé et puissant avec lequel je vis.

-- Voyez-vous de qui il s’agit ?

-- Il me semble qu’ils parlent de Ronald.

-- De Ronald, mais pourquoi ? s’exclama Loretta.

-- Vous connaissez ce Ronald ? lui demanda Gordon en chuchotant, se retournant vers elle, un doigt sur la bouche.

-- Mais c’est son parrain, mon client, celui qui me l’a adressée, lui répondit-elle sur le même ton.

-- Que vous disent-ils, reprit Gordon de sa voix normale.

-- Je ne comprends pas bien, ils parlent d’un secret que je devrais découvrir, je devrais leur fournir des informations. C’est très important, il y va de l’avenir des hommes.

-- Que veulent-ils de vous ?

-- Ils m’expliquent : je dois interroger Ronald, le faire parler.

-- Et c’est tout, rien de plus ? demanda Gordon.

-- Non simplement le faire parler, le questionner, gagner sa confiance.

-- Mais comment seront-ils informés ?

-- Je ne sais pas, ils ne me disent rien à ce sujet, simplement le faire parler.

Gordon se tourna vers Loretta marquant son incompréhension par une mimique expressive.

-- Et ensuite ? demanda Gordon.

-- Il n’y a plus rien. Ils ne me parlent plus, mais j’ai la sensation qu’ils m’ordonnent d’oublier ce que je viens de vivre, d’effacer toute cette aventure de ma mémoire.

-- Ensuite que voyez-vous ?

-- J’ai dû m’endormir quelques instants. Je me réveille, toujours sur la table, mais ils m’ont détachée, ils m’ont rhabillée.

-- Est-ce que vous souffrez toujours ?

-- Beaucoup moins. Je me sens tout engourdie. J’ai mal à la base du cou. J’ai le nez qui saigne un peu.

-- Que font-ils maintenant ?

-- Les trois qui m’ont amenée ici s’approchent de moi. Ils se mettent à côté de moi comme ils l’ont déjà fait, ils m’enlèvent dans les airs, je vois ma voiture, la porte est fermée, je suis comme dans un rêve, je somnole un peu.

-- Comment êtes vous rentrée dans la voiture ?

-- Je ne sais pas, je me réveille sur le siège du conducteur, j’ai mal partout, comme si on m’avait battue, je pense que j’ai dormi cinq minutes au plus. Je regarde ma montre, il est plus de huit heures.

Gordon lui posa une dernière question :

-- Avez-vous la certitude d’avoir vécu cette expérience, de ne pas l’avoir rêvée ?

D’une voix indignée, sincère Sally s’écria :

-- Bien sûr que je l’ai vécue cette scène ! Comment en douter ?

Gordon se tourna vers Loretta :

-- Nous n’apprendrons plus rien de neuf. Du moins aujourd’hui.

Et il donna l’ordre à Sally de se réveiller.

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