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L'affaire Siegfried : |
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Chapitre 7-- A notre bonne
entente ! Gordon leva devant lui une
coupe taillée dans du cristal de Bohème, toute emperlée de bulles de
champagne qui progressaient lentement vers la surface avant d’éclater en
d’inoffensives explosions nucléaires. Loretta leva son verre
à son tour et lui sourit. Il approcha sa coupe d’un geste vif de celle de
Loretta et l’on entendit un léger tintement dans la salle ouatée du
restaurant Chez Tante Chilada. -- Savez-vous d’où vient cette
coutume ? lui demanda-t-il. Elle le regarda d’un air un
peu moqueur : -- Non, mais je sens que je
vais bientôt le savoir. -- Elle remonte aux anciens
Grecs. -- Aux Grecs ? -- Ce sont eux qui ont inventé
le vin, du moins si l’on veut bien croire leurs poètes. Ils avaient déjà des
coutumes bien arrêtées pour déguster ce breuvage des dieux : Ils
voulaient réjouir les cinq sens. Alors, ils levaient dans la lumière le verre
contenant le précieux nectar pour le voir et admirer sa belle couleur.
Ensuite ils l’approchaient de leurs narines pour en humer le parfum. Puis ils
trempaient leurs lèvres dedans et le liquide touchait leur palais. Enfin, ils
avalaient une gorgée pour goûter le vin. Mais l’expérience n’était pas
parfaite, il n’y avait rien pour flatter l’oreille. Alors, ils ajoutèrent
cette coutume de faire tinter les verres pour que le cinquième sens soit
aussi de la fête. Et pour bien conclure
son anecdote, il choqua de nouveau sa coupe contre celle de Loretta. Celle-ci avait fait reconduire
Sally au Ranch de Ronald par son masseur. Maria, sa femme de ménage, suivait
au volant de la voiture de la jeune fille. C’était plus sage que de la
laisser repartir seule dans la nuit après les émotions intenses de la
journée. Elle avait passé une robe
élégante, pendant que Gordon prenait une douche et, bras dessus bras dessous,
ils étaient descendus par l’ascenseur intérieur au parking privé prendre la
Porsche qui attendait sagement, luisant faiblement dans l’obscurité du
sous-sol. Elle lui avait dit avec son plus beau sourire : -- Maintenant c’est moi qui
serait votre guide, êtes-vous prêt à me faire confiance ? Gordon semblait parfaitement
coopératif.
Bruce avait souri sous
le déluge et s’était efforcé de satisfaire son élève dont il connaissait
l’insatiable tempérament : -- Je crois qu’il est d’une
origine assez modeste. Il m’a raconté un jour qu’il avait dû payer ses études
en livrant des pizzas. Il me semble qu’il a eu beaucoup de mal à se dégager
de ses origines. -- Comment était sa
famille ? -- Son père était ouvrier
d’entretien au City Hall de San Diego. Il était, parait-il, un peu trop porté
sur la boisson. Je ne pense pas qu’il se soit beaucoup occupé de lui. -- Et sa mère ? -- Là, c’était plutôt
l’inverse : une mère très protectrice, malheureuse dans son foyer de plus,
qui reportait toute son affection sur son fils qu’elle a bien failli
étouffer. En revanche, c’est elle qui l’a poussé à faire des études
supérieures pour sortir de l’ornière. Je crois qu’il lui doit beaucoup. -- Il semble qu’il a bien
réussi, même s’il n’hésite pas à défendre des positions assez contestables. -- C’est devenu une sommité,
confirma Bruce qui avait décelé une certaine admiration dans sa voix. Au départ,
il s’est cantonné dans la psychiatrie traditionnelle, mais très vite, il
s’est passionné pour ces problèmes d’enlèvements. -- Apparemment, il est
vraiment mordu. -- Effectivement, répondit
Bruce qui avait perçu un zest de moquerie dans la voix de Loretta et compris
ainsi qu’ils n’avaient pas réussi à la convaincre réellement, il s’est
progressivement investi dans son travail. Après une seconde
d’hésitation, Bruce ajouta : -- Parfois, je me demande même
s’il ne croit pas qu’il a été lui-même victime d’un kidnapping, s’empressant
immédiatement de tempérer cette assertion : « Ce n’est qu’une
opinion toute personnelle, à ne pas mettre en circulation. » -- Est-il marié ? Bruce perçut, au ton de
Loretta, légèrement changé, quelle abordait là une question sensible. -- Non, pas à ma connaissance
du moins, lui répondit-il avec un sourire dans la voix, dans le fond, je
crois que c’est un grand timide avec les femmes. Elle avait remercié Bruce,
elle en savait assez. Le moteur de la Porsche
ronronnait comme un tigre prêt à bondir, mais Loretta n’était pas disposée,
ce soir, à des exploits sportifs qui lui valaient parfois quelques
difficultés avec la police municipale. C’est en musardant qu’elle parcourut
les grandes artères de Phœnix et qu’elle atteignit « Baseline
road ». Gordon aperçut l’enseigne du restaurant dont les néons
brillaient dans la nuit : Chez tante Chilada - Cuisine mexicaine. Quand ils pénétrèrent
lentement sur le parking, deux jeunes garçons musclés, bronzés à souhait
s’approchèrent pour ouvrir les portes, les aider à descendre et garer l’auto
dont Loretta leur abandonna les clés. Ils avaient roulé en
silence, glaces baissées, savourant la douceur du soir. Gordon nota
l’empressement des jeunes gens et les regards d’envie qu’ils jetaient sur la
Porsche et sur Loretta. Il remarqua aussi les deux billets de vingt dollars,
une somme assez rondelette pour un simple parking, qu’elle avait sortis de
son réticule pour les glisser dans leurs mains tendues. En psychologue
entraîné, il fut sensible à la tension qui naissait tout naturellement dans
le sillage de sa compagne. Il s’effaça pour la laisser passer la première sur
le petit pont de pierre qui traversait un bassin éclairé de l’intérieur dans
lequel évoluaient des poissons d’or et des carpes de bonne taille. Ils furent accueillis
avec chaleur par la directrice du restaurant qui les conduisit elle-même à
une table située un peu à l’écart d’où ils auraient une vue complète sur la
grande salle aux lumières discrètes. Au passage, Gordon
remarqua que Loretta semblait connaître la plupart des dîneurs et qu’elle
laissait derrière elle comme un bruissement de rumeurs et de papotages
flatteurs. Elle distribuait, de droite et de gauche, de petits signes, des
sourires complices et il eut un peu l’impression de suivre une reine passant
au milieu de sa cour. Depuis la disparition
tragique de Rupert son second mari, elle jouissait d’une réputation un peu
sulfureuse et l’on ne comptait plus le nombre de ses conquêtes, mais les
machos du voisinage avaient bien appris leur leçon, pas question de mal se
conduire ou gare à l’enfer. Ils choisirent leur
repas dans le menu où trônaient en bonne place le chili aux haricots rouges,
la salade d’avocats aux crevettes, les travers de porc et la sauce au
guacamole. Il dînèrent au champagne dont le maître d’hôtel déclara,
curieusement trouva Gordon, qu’il était offert par la maison. La maison ne
plaisantait d’ailleurs pas car ses employés se relayaient pour emplir
immédiatement les verres vides et renouvelèrent à deux reprises la bouteille,
apportant chaque fois un nouveau seau empli de glace, sous l’œil envieux des
autres dîneurs. -- Croyez-vous que je pourrais
moi aussi pratiquer l’hypnose avec la même maîtrise que vous ? C’était une question qui
brûlait les lèvres de Loretta depuis qu’elle avait vu les résultats obtenus
par son confrère. -- J’en suis persuadé,
répondit Gordon, il n’y a pas de truc, rien de magique, il faut une certaine
disposition et aussi pas mal d’entraînement. Il la fixait avec insistance
et elle soutenait son regard. -- Je suis convaincu du fait
que vous avez toutes les aptitudes requises. Je pourrais vous enseigner la
technique, si vous êtes intéressée. Compte tenu de l’expression
de Gordon, Loretta se demanda s’il pensait uniquement aux techniques
vulgarisées par Mesmer ou s’il n’avait pas d’autres projets en tête à son
égard. Elle se promit d’en savoir plus avant le prochain lever du soleil. Pendant le dîner, la
conversation roula tout naturellement sur l’expérience extraordinaire qu’ils
avaient vécue avec Sally au cours de l’après-midi. -- Vous ne pouvez pas savoir
combien je serais heureux que vous changiez d’attitude vis à vis de ces
problèmes, lui déclara Gordon. L’attaque était
directe, mais on le sentait sincère et Loretta y fut très sensible, comme un
prospect de qualité que l’on cherche à convaincre. Elle en rosit de plaisir,
mais sa réserve montrait bien que rien n’était gagné. -- Au début de ma carrière et
encore maintenant d’ailleurs, continua Gordon qui fit semblant de ne rien
remarquer, j’ai été l’objet de critiques virulentes sur mes travaux. Elles
sont venues de toute part : de mes confrères, de l’université où
j’enseignais, des médias spécialisés et même de la grande presse à scandale.
Vous ne pourriez même pas imaginer les tonnes de boue qu’ils ont pu déverser
sur moi. La notoriété venue a calmé le jeu, mais au début j’ai été l’objet
d’une véritable chasse aux sorcières. -- Je comprends ça très bien,
répondit-elle sans se départir du ton de l’ironie, j’ai une tendance
naturelle à être dans les mêmes dispositions. Dans ma rage contre l’inconnu,
l’inadmissible, je suis prête à perdre tout contrôle. -- J’en suis conscient,
répondit-il avec un léger sourire moqueur, toujours le
« misonéisme », mais c’est une attitude catastrophique. C’est même
dramatique car l’incrédulité des professionnels de santé et des psychologues
qui refusent d’admettre la réalité des enlèvements cause de véritables
ravages. Ils veulent à tout prix imputer les désordres qu’ils constatent à
des troubles psychiques normaux. Ils en viennent à prescrire, soit
l’internement en asile psychiatrique, soit une chimiothérapie qui abrutit les
malades et ne fait qu’aggraver leur état. Loretta lui confia
qu’elle avait été plusieurs fois sur le point de céder à cette tentation avec
Sally, et qu’elle se demandait encore aujourd’hui, malgré ce qu’elle avait
entendu, si elle n’aurait pas eu raison de le faire. -- Heureusement, aujourd’hui,
vous semblez être passée du bon côté. Prenez garde aux rechutes, les
sceptiques sont puissants et ils ont parfois des armes redoutables. Il la contemplait avec
une satisfaction évidente à laquelle le champagne qui coulait à flot ne
devait pas être totalement étranger. Il ne put s’empêcher de lui dire : -- Vous avez la chance d’être
une jeune femme indépendante, vous vous moquez, j’en suis sûr de l’opinion
d’autrui. Il ne croyait pas si bien
dire, pensa-t-elle. Tout en parlant Gordon
examinait la salle. A certaines tables, des convives s’impatientaient un peu
de la lenteur du service, faisant parfois de grands gestes pour attirer
l’attention des garçons que ceux-ci ignoraient le plus royalement du monde,
comme la plupart des serveurs de restaurant de la planète. Par contre, deux
personnes semblaient affectées au service exclusif de leur table et plusieurs
fois, la responsable de l’accueil était venue voir si tout se passait bien
pour eux, négligeant totalement les appels désespérés de dîneurs qui
réclamaient la suite de leur repas. Loretta qui observait
son compagnon, avait vite remarqué son léger étonnement. Pour le taquiner,
elle dit : -- C’est un des meilleurs
restaurants de Phœnix, il y a toujours une grande affluence à cette heure de
la soirée. L’attente rend parfois les gens nerveux. -- En tout cas, je constate
que nous bénéficions, nous, des petits soins de la direction. -- Depuis quand
croyez-vous aux extraterrestres ? demanda-t-elle éludant sa remarque et
revenant aux problèmes qui la passionnaient. -- Mais je ne crois pas aux
extraterrestres, répondit-il en la regardant d’un air ironique. -- Que voulez-vous dire ?
Vous moquez-vous de moi ? Sa voix trahissait une
certaine irritation. -- Pas du tout, répliqua-t-il
calmement. Saint Paul définit la croyance comme étant, je
cite : « La certitude en quelque chose que l’on ne voit
pas ». Si je dis que je crois en Dieu, j’affirme que je n’ai jamais vu
Dieu mais que je pense qu’il existe. -- Vous ne jouez pas un peu
sur les mots ? -- Pas du tout. Quand on dit
de quelqu’un qui a observé l’évolution d’un OVNI qu’il croit aux OVNIs, on
dit une sottise. Il n’y croit pas puisqu’il l’a vu. C’est la même chose avec
Sally. On ne peut pas dire qu’elle croit aux extraterrestres. Elle les a vus
et ils l’ont même marquée dans sa chair. Loretta passionnée entrait
dans son jeu : -- Donc, selon vous, les
croyants sont ceux qui s’obstinent à réfuter des faits prouvés qui dérangent
leurs belles théories sur le monde, la société, la matière, l’univers. -- Parfaitement. Lorsque l’on
repousse des faits avérés sous le prétexte qu’ils ne s’insèrent pas dans le
cadre explicatif de théories admises par tous, on se fait les complices de
l’ignorantisme. Elle l’écoutait avec la
plus grande attention : -- Vous devriez écrire un
livre sur le sujet. -- Je suis en train d’en
préparer un, répondit-il, je pense qu’il servira à aider un grand nombre de
personnes qui s’estiment isolées et que la société empêche de s’exprimer. -- Il devrait également aider
les lecteurs à changer leurs visions du monde qui se trouvent souvent un peu
étroites, continua-t-il après un court silence. Elle avait fait mouche
et elle le réalisa avec une sorte de plaisir physique qui ressemblait à
l’émotion que l’on ressent à faire jouir intensément son partenaire en amour.
Comme à chaque fois qu’elle évoquait le plaisir charnel, elle pensa à Victor
son frère jumeau. -- Je suis pourtant persuadé
que je vais m’attirer d’innombrables ennuis de toutes natures, poursuivit-il,
inconscient du trouble de Loretta, mais c’est pour moi comme un devoir à
accomplir. Pendant qu’elle
l’écoutait parler de ses projets, l’esprit de Loretta était reparti dans ses
vagabondages, elle étudiait en connaisseuse les mâles qui soupaient aux
tables voisines. Gérald son masseur commençait à l’ennuyer. Elle gardait
rarement longtemps ses amants, ne supportant pas qu’ils s’incrustent et
qu’ils se comportent en propriétaires, en maîtres des lieux. Elle avait en ce
domaine comme en bien d’autres un appétit féroce, une envie irrépressible de
mordre dans la vie. L’image des deux petits machos du parking flotta un
moment devant ses yeux, mais elle revint bien vite à la conversation et quand
Gordon eut fini d’exprimer ses craintes, elle le relança sur son sujet
préféré : ses patients. -- Le cas de Sally m’a
bouleversée au-delà de tout ce que je croyais possible. Vous aviez l’air, au
contraire, de vous trouver en terrain de connaissance, alors que moi, je
vivais ma première vision de l’enfer. Il réfléchit un
instant, reprit quelques crevettes, en piqua une au bout de sa fourchette, la
plongea dans le guacamole et lui dit la tenant en équilibre à quelques
centimètres de ses lèvres : -- Pour bien comprendre, il
faut savoir que j’ai, depuis des années, entendu de très nombreux récits dont
certains étaient encore bien plus terrifiants et plus horribles que celui de
Sally. -- Peut-être n’avez-vous
aucune envie d’en parler ? demanda Loretta. C’était une invitation assez
claire, elle voulait en savoir plus. -- Vous êtes bien sûre que
vous tenez à ce que je vous parle de ces expériences douloureuses. Il engloutit la
crevette et regarda la salle du restaurant qui avait un air de fête. Les
humains dînaient, tranquillement, oubliant leurs préoccupations, riaient
entre eux de plaisanteries insignifiantes, heureux, détendus, insouciants des
menaces qui risquaient de s’abattre sur eux à l’improviste. Il eut quelques
scrupules à gâcher cette belle euphorie. Cependant, en regardant sa compagne,
il comprit qu’elle voulait savoir. -- Je me souviens notamment d’une
patiente, c’est sans doute une de celles qui m’ont le plus marqué. Loretta était devenue
extrêmement attentive. Elle avait les yeux rivés sur ses lèvres qu’elle
trouvait assez sensuelles. -- Quand elle s’est réveillée,
elle était en pleurs, très choquée, ce qui n’avait rien d’étonnant étant
donné le récit qu’elle m’avait fait. Elle avait été enlevée plusieurs fois
depuis sa jeunesse ; quand vous rencontrerez d’autres kidnappés, vous
verrez que c’est un phénomène très fréquent. Loretta réalisa alors que
Gordon avait déjà formé des projets pour la faire entrer plus avant dans ce
monde qui lui faisait peur. Elle en fut à la fois fière et heureuse, mais
aussi un peu inquiète, tandis qu’il continuait le récit de son analyse : -- Les faits qu’elle m’avait rapportés
avaient eu lieu lorsqu’elle avait treize ans. Elle avait été emmenée dans un
vaisseau gigantesque, beaucoup plus grand, apparemment, que celui dont Sally
a fait mention. Elle a décrit des caractéristiques voisines : le dôme
brillant, la galerie circulaire autour. Ils l’ont déshabillée complètement,
elle se débattait, indignée. Puis, ils l’ont emmenée dans une pièce immense
dans laquelle il y avait déjà des dizaines de tables sur lesquelles de
nombreux humains étaient attachés et subissaient des interventions qu’elle ne
comprenait pas bien. Elle a été conduite sur une de ces tables et ils se sont
mis à l’ausculter. Un être de grande taille s’est approché d’elle et a plongé
son regard dans le sien. Elle a voulu fuir ses yeux, sans y parvenir. Il s’est
tourné vers ses assistants et a déclaré : « Je crois qu’elle est
prête ! » -- Prête à quoi ? ne put
s’empêcher de demander Loretta en interrompant Gordon dont elle buvait
littéralement les paroles. -- En se souvenant de ce qui
s’était passé là, ma patiente haletait sur le divan, se débattait, continua
Gordon sans lui répondre directement, je l’ai exhortée à continuer et elle
l’a fait : « Ils m’ont introduit dans le vagin un objet en
métal. » Elle sentait qu’ils essayaient de sectionner quelque chose en
elle et puis ils ont sorti de son ventre une masse de chair. Horrifiée, elle
a réalisé que c’était un fœtus dont elle a évalué l’âge à environ trois mois. -- Mais qu’est-ce que c’est
que cette histoire ? A quoi ressemblait ce fœtus ? Gordon la regardait fixement. -- Il semble que ce soit un
hybride d’être humain et d’extraterrestre. Les yeux notamment ressemblaient
aux leurs. Elle protestait violemment, demandait pourquoi on agissait ainsi,
justement avec elle. Ils lui ont dit qu’elle était loin d’être la seule et
que de très nombreux humains étaient impliqués de force dans ce programme. -- Quel programme ?
demanda Loretta qui transpirait un peu. -- Un programme d’hybridation
avec la race humaine. -- Et ensuite ? -- Ensuite, ils l’ont fait se
rhabiller et lui ont intimé l’ordre d’oublier totalement ce qui venait de se
passer. -- Elle a vraiment pu
oublier ? -- Totalement, ce n’est que
sous hypnose, comme Sally, qu’elle a pu se remémorer les faits. Gordon se tut et un réel
malaise s’était installé. Il prit l’initiative de le rompre : -- Allons ! Je suis fou
de vous raconter toutes ces histoires, je suis en train de gâcher notre belle
soirée. Loretta resta, un instant,
silencieuse puis d’une voix douce, elle lui répondit, l’enveloppant d’un
regard qui le fit légèrement frissonner. -- Vous êtes tout simplement
en train de la rendre inoubliable, mon cher. -- Vous savez, enchaîna-t-il,
admirant sa force, il n’y a pas que des implications négatives dans ces
phénomènes. Elle parut très étonnée : -- Que voulez-vous dire ? -- J’ai constaté que ces
expériences, si dures à supporter, ont aussi pour effet de forger les
caractères et de modifier les esprits et les conceptions des victimes d’une
manière souvent déconcertante. Loretta allait
d’étonnement en étonnement. Quels effets positifs pouvaient bien avoir ces
horreurs ? Répondant à son interrogation muette, il poursuivit et elle
sentit qu’il était en train de lui livrer là les thèmes d’une méditation très
personnelle, de lui dévoiler des conceptions auxquelles il était fortement
attaché : -- Elles ont tout d’abord pour
effet d’étendre notre conception du monde matériel. -- C’est le moins que l’on
puisse dire, fit remarquer Loretta d’une voix où perçait maintenant une
certaine ironie. -- Ne plaisantez pas, c’est
très important. La question se pose de savoir dans quelle réalité se
produisent ces événements. Est-ce que c’est dans l’espace temps tel que nous
le connaissons dans notre univers ? Pour certaines victimes
d’enlèvements, les extraterrestres viendraient d’une autre dimension,
d’univers parallèles, pour faire des incursions dans notre temps. Loretta était devenue
songeuse, elle pensait aux impressions vagues qu’elle éprouvait parfois
d’approcher un monde différent de celui qu’elle contemplait. S’agissait-il
d’un phénomène du même ordre ? Elle écouta Gordon avec une attention
redoublée. -- Certains parlent même
d’endroits où les esprits se retrouveraient entre deux incarnations
terrestres. Il y a aussi une interférence très étroite avec les rêves.
Certains kidnappés veulent désespérément qu’il s’agisse d’un rêve. Ils sont
terrifiés et horrifiés lorsqu’ils réalisent qu’ils ont effectivement vécu ces
évènements dont il leur reste des traces matérielles indiscutables, comme
l’implant que l’on a retiré du cou de Sally. -- Sait-on d’où viennent les
extraterrestres ? demanda Loretta d’une voix qu’elle s’efforçait de
rendre neutre. -- Non. Depuis Roswell et les
travaux des militaires qui commencent à transpirer dans les milieux
spécialisés, leur existence matérielle ne fait plus de doute que pour ceux
qui sont de mauvaise foi ou qui veulent à tout prix se masquer une vérité qui
les dérange. A ma connaissance, cependant, on ne sait pas de façon précise
d’où ils viennent, ni qui ils sont vraiment. Le nom de Raoul
traversa soudain l’esprit de Loretta comme un éclair dans un ciel d’orage.
C’était l’ami de Victor, son ami d’enfance aussi qui était devenu journaliste
et s’était spécialisé dans les OVNIs. Il avait adopté une position résolument
sceptique, tournant en dérision dans la presse les opinions
"ridicules", selon lui, de ceux qui « croyaient » aux
OVNIs. Pourtant, elle n’avait pas gardé de lui l’image d’un imbécile, il
faudrait qu’elle en ait le cœur net, elle l’appellerait dès demain. C’est en
pensant à Raoul qu’elle répondit : -- Pourtant, il y a une telle
levée de boucliers dans les milieux officiels. Pour l’homme de la rue, est-ce
que leur position ne risque pas de prévaloir longtemps. Gordon s’amusait de sa
coquetterie, de son élégance. Il avait remarqué sa manie de sortir de son sac
à main un objet plat en or mat, de l’ouvrir et de se contempler à la dérobée
avant de le refermer avec un claquement étouffé et de le remettre dans une
des pochettes. Prise par le récit de
Gordon, comme envoûtée, elle avait posé son poudrier sur la table et,
mécaniquement l’avait fait tourner d’un quart de tour puis d’un autre, comme
pour occuper ses doigts qui agissaient maintenant sans le contrôle de son
cerveau. Instinctivement, il jeta un regard furtif sur l’objet dont il
n’avait jusqu’alors aperçu que le fond plat tant elle était prompte à le
ranger dans sa cachette. Il eut soudain une intense bouffée de chaleur en
apercevant, là, sous ses yeux, à portée de sa main qui se mit à trembler
légèrement, la gravure noire qui lançait des éclairs rouges et blancs. Il
s’efforça de garder une voix égale pour qu’elle ne s’aperçoive de rien. Ce dessin, qu’il
n’avait jamais vu nulle part ailleurs, correspondait de façon tellement
précise à une description qui lui avait été faite sous hypnose par une de ses
patientes qu’il ne pouvait s’agir d’une coïncidence. Il se souvint mot pour
mot des paroles de Sonia, une kidnappée qu’il avait soignée deux ans
auparavant : « Ils sont plusieurs autour de moi, je les vois, penchés
au-dessus de mon ventre, avec leurs longs yeux en amande que je n’arrive pas
à éviter. Le grand chef (ce ne peut être qu’un homme important, lorsque l’on
voit la déférence des autres) s’approche. Je sens ses pensées qui
s’infiltrent dans mon cerveau, il prend possession de moi. Je ne puis
résister. » C’est à ce moment qu’elle
avait mentionné le signe du loup. « Je vois, accrochée à
une chaîne passée autour de son cou, une sorte de gourmette qui se balance
comme un pendule, régulièrement de droite à gauche et de gauche à droite. Je
distingue un dessin gravé sur la barrette d’or : on dirait la tête d’un
gros chien. Non, c’est plutôt une tête de loup, cruel, terrifiant. Ses yeux
rouges brillent dans la lumière, on dirait des rubis. Ses dents aussi jettent
des éclats terrifiants, des dents qui scintillent comme des
diamants. " C’était l’exacte
description de l’ornement du poudrier de Loretta. Quel lien mystérieux,
incompréhensible pouvait-il y avoir entre ces deux images, gravées à
l’évidence par le même artiste, dont un exemplaire se trouvait là devant lui
et dont l’autre avait été vu en possession de l’un des chefs d’un grand
vaisseau spatial qui conduisait, indifférent, loin de ses bases, sa campagne
de collecte systématique de fœtus hybrides et d’organes humains, semblable
aux capitaines des chalutiers hauturiers qui dévastent méthodiquement les
hauts fonds de Terre Neuve pour alimenter de leurs prises les marchés au
poisson de Concarneau et les grandes usines frigorifiques du littoral. Ayant pressenti l’intérêt
pour son talisman, Loretta, d’un geste vif s’en empara et le soustrayant
définitivement à sa curiosité, l’enfouit dans les profondeurs de son sac
Hermès d’où elle ne le ressortit plus de la soirée. Cette manœuvre rapide ne
fit que conforter Gordon dans son étonnement, accroître sa perplexité et
augmenter encore le nombre des questions qu’il se posait à son sujet. Comme
s’il ne s’était rien passé, il enchaîna sa réponse à Loretta : -- C’est un vaste problème,
répondit-il, mais la désinformation est une technique que les gouvernements
ne réservent pas à ce genre de phénomène. Ils sont passés maîtres dans l’art
de brouiller les cartes. Loretta sentit qu’il ne
tenait pas à aborder ce problème et qu’il était temps de changer de sujet,
de le relancer sur son domaine favori. -- Mais, dans toutes vos
histoires, vous n’en avez donc aucune qui soit un peu différente, qui puisse
me remonter le moral ? lui demanda-t-elle. Il la regarda en
souriant, emplit lui-même de champagne leurs verres vides et lui dit : -- Si. Je vais vous parler
d’une expérience qui nous changera un peu. -- Je me demande si je dois
vous la conter, c’est assez scabreux, dit-il après un instant d’hésitation. -- Raison de plus !
l’encouragea Loretta en le regardant par en-dessous. -- Mon sujet est un jeune
homme d’environ dix-huit ans. Ce sont ceux que je préfère,
pensa Loretta qui garda pour elle cette remarque révélatrice, se contentant
de prendre un air attentif de bonne élève devant son professeur. -- Alors qu’il campait dans
les montagnes au nord de Los Angeles, il a été enlevé selon un scénario
identique aux autres et s’est retrouvé attaché nu sur une table, mort de
peur. Il était entre les mains d’une entité féminine qui s’est approchée de
lui. Loretta commençait à
pressentir un scénario d’un genre nouveau. -- Pendant la séance
d’hypnose, continua Gordon, il me parla avec émotion de cette femme, il me
décrivit sa poitrine épanouie, il trouvait qu’elle ressemblait un peu à sa
mère qu’il avait longtemps désirée physiquement, avec de longs cheveux blonds
argentés très fins, il était d’origine nordique. Il réalisa que
progressivement sa peur avait disparu et qu’il était très excité. Elle lui a
dit qu’elle devait prélever de son sperme, que c’était nécessaire pour des
expériences concernant la création d’êtres nouveaux, mais qu’il ne lui serait
fait aucun mal. -- Elle ne l’a pas brutalisé
au moins ? demanda Loretta légèrement ironique. -- Non, au contraire, continua
sur le même ton professionnel Gordon qui sentait un certain trouble monter en
elle, elle lui a envoyé par une sorte de télépathie des trains continus
d’images érotiques qui contribuèrent à le mettre dans un état conforme à ses
projets. Il sentait qu’elle contrôlait sa volonté. Soudain, il a ressenti des
caresses très douces, très subtiles sur son pénis et très vite, il sentit
qu’il éjaculait. Elle le contrôlait toujours et le félicitait, le remerciait,
restant très maternelle, de ce qu’il lui permettrait de poursuivre son
programme. Gordon ne quittait pas Loretta
des yeux. Il la voyait qui avalait sa salive un peu convulsivement. -- Et puis ? demanda
Loretta d’une voix de gorge. -- Ils l’ont rhabillé et quand
il est reparti, ils l’ont fait passer dans une grande pièce dont les murs
étaient couverts de casiers très nombreux aux portes vitrées. Sur chacune des
portes, il y avait une étiquette qu’il ne put lire et, à l’intérieur, dans un
liquide ambré flottaient des corps étranges. Ils lui révélèrent que c’était
des fœtus en gestation et qu’il allait contribuer à entretenir ce programme
indispensable à la survie des races dans l’univers. Il y avait selon lui, des
centaines de casiers, rien que dans la pièce qu’il avait traversée. Il en
avait été profondément bouleversé. Elle avait
manifestement été remuée par ces récits que Gordon racontait très bien, mais
elle répugnait profondément à l’admettre. Ce qu’elle ressentait fortement
c’est que les paroles de Gordon, manifestement sincères, donnaient une
réalité nouvelle et inquiétante, aux informations qu’elle avait rassemblées,
notamment sur le Web, et qu’elle avait toujours voulu tourner en dérision. C’était un peu comme
les affaires de viol qui, pour certains esprits forts, sont des gaudrioles,
des histoires de corps de garde qui alimentent les conversations d’après
dîner entre gens de bonne compagnie. Mais le contact direct avec la victime
pantelante, écroulée dans son sang, rouée de coups, hoquetant misérablement
dans des sanglots qu’elle ne peut réprimer, donne une toute autre image de
l’évènement. Après cette journée
éprouvante, elle ne voulait cependant toujours pas rendre les armes. Elle
ressentit une montée d’adrénaline et demanda à Gordon, sans dissimuler son
ironie, pour l’embarrasser, pour lui montrer son érudition aussi : -- Votre commandant, était-ce
un représentant du groupe A, celui des « Homo Sapiens » qui ne sont
pas nés sur la Terre ou du groupe C, celui des Terriens qui ont été
génétiquement modifiés ? Les hommes d’équipage ? étaient-ce des « Gris »
de pure souche ou bien des produits de l’hybridation entre les Gris et les
Terriens. Devant sa surprise,
elle voulut exploiter son avantage, occuper le terrain : -- Et votre séductrice à
quelle catégorie appartenait-elle ? Etait-elle originaire des Pléiades
ou d’Orion ou de Sirius ? Elle l’enveloppa de son
sourire moqueur : -- Mais non, suis-je
bête ! Vous m’avez dit qu’elle était blonde. Elle ne peut donc venir que
des Pléiades, les femelles originaires d’Orion sont brunes et celles de
Sirius sont rousses. Les spécialistes sont formels. Gordon réalisa qu’elle
se défoulait, s’amusait à le confondre, à le déconcerter en étalant cette
connaissance toute livresque. -- Est-ce qu’elle portait bien
les trois sphères, ce symbole irréfutable des gens de sa race ? -- Vous avez fini ? se
borna à répondre Gordon en la regardant fixement. Il mesurait tout le chemin
qui restait à parcourir pour gagner sa confiance, briser le mur de
scepticisme qui la séparait de lui. Gordon consulta sa
montre. Il se faisait tard et il réalisa que sa compagne, malgré ses
remarques acides, avait dû être très éprouvée par cette expérience et
notamment par ses dernières révélations. -- Je crois que la journée a
été longue et qu’il est temps pour vous de rentrer vous reposer. Je vais me
faire conduire à l’aéroport, je trouverai bien une chambre pour attendre le
départ de mon avion. Loretta ne broncha pas,
ne laissant en rien voir qu’elle avait d’autres projets. D’un geste en zigzag de
sa main droite, Gordon réclama l’addition au maître d’hôtel ce qui déclencha
un psychodrame dont il devait se souvenir longtemps. Le chef de rang jeta un
regard interrogateur à Loretta qui resta impassible. Il se dirigea ensuite
d’un pas incertain vers la caisse. Il en revint avec la directrice qui
s’était montrée si prévenante pendant tout le dîner. Elle déclara avec
quelques périphrases délicatement choisies que l’addition avait déjà été
réglée. Gordon s’emporta
presque : -- Mais c’est une
plaisanterie, je n’ai pas l’habitude de ne pas régler mes additions. Il s’empêtrait : -- Pouvez-vous
m’expliquer ? Et surtout n’oubliez pas, s’il vous plait, de compter les
trois bouteilles de champagne. Se rendant compte qu’il semait
le trouble, il crut bon d’ajouter : « Il était excellent,
d’ailleurs. » La directrice, brune
dans son tailleur rouge, commençait à se dandiner d’un pied sur l’autre,
s’efforçant de ne pas trop attirer l’attention des autres tables. Elle jetait
des regards implorants à Loretta qui finit par avouer, en posant doucement sa
main sur celle de son compagnon. -- Je suis désolée, Gordon,
j’aurais dû vous prévenir. Il éclata : -- Mais Loretta, ce n’est pas
à vous de régler la note. -- Je vous assure que je ne
l’ai pas réglée. -- Enfin, allez-vous
m’expliquer. Avec un sourire, et au grand
soulagement du personnel, elle finit par vendre la mèche : -- Ne vous fâchez pas !
Je ne peux décemment pas vous faire payer notre dîner. -- Mais pourquoi s’il vous
plait ? -- Je suis la propriétaire de
ce restaurant. Sur un petit signe de sa part,
les employés se retirèrent et Gordon exprima sa surprise : -- Vous êtes la propriétaire
de cet établissement ? Elle répondit avec une
certaine coquetterie : -- De celui-là et de quelques
autres dans Phœnix, et tout cela grâce à feu Rupert, mon défunt mari. Gordon se souvint
immédiatement de Bruce et du récit terrifiant qu’il lui avait fait de la mort
de Rupert. Décidément, cette femme lui réservait bien des surprises. -- Oubliez donc aussi votre
hôtel de l’aéroport ! enchaîna-t-elle, profitant de son léger désarroi. Elle le regarda bien dans les
yeux et lui lança : -- Je nous ai fait réserver
une suite au Grand hôtel du Golf qui est à cinq minutes d’ici, et elle avait
légèrement détaché le "nous". Elle constata avec plaisir que
l’agacement de Gordon avait disparu et lut le désir sur son visage. Elle sut
qu’elle avait vu juste et ne répondit que par un acquiescement rapide de la
tête quand il lui demanda d’un ton résigné : -- Je suppose que cet hôtel
vous appartient aussi. |
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