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L'affaire Siegfried :
Tome 1 Kidnappés ?

Chapitre 22

 

 

 

L'assemblée des kidnappés

   Celui qui, en dehors des mathématiques pures, prononce le mot IMPOSSIBLE manque de prudence.

Arago 

-- Combien peut-il y avoir de gens comme nous dans le monde ? demanda Sally.

-- Dans le monde je ne sais pas, mais rien qu’aux Etats Unis, on évalue à plus de trois millions le nombre des personnes qui auraient souffert d’un enlèvement par des extraterrestres au cours des cinquante dernières années.

  La réponse de la monitrice : une jeune femme rousse, mince, moulée dans une robe de velours vert, avait claqué précise, incroyable, invraisemblable.

-- Trois millions, mais c’est insensé, s’exclama Sally, plus d’un Américain sur cent.

-- Je sais, répondit la monitrice, mais ce n’est pas une estimation en l’air, c’est le résultat d’un sondage effectué en 1992 par l’institut Roper et les chiffres détaillés ont été analysés par plus de cent mille professionnels de la santé mentale qui les ont validés.  

  Loretta avait compté rapidement : Il y avait bien une quarantaine de personnes dans cette annexe d’une école située dans la banlieue de Las Vegas. Une trentaine d’entre eux avaient été victimes d’enlèvements par des extraterrestres ou du moins le prétendaient. C’était une de ces nombreuses réunions périodiques que tiennent les kidnappés, suivant l’exemple des Alcooliques Anonymes qui éprouvent le besoin de se retrouver entre eux pour évoquer leurs problèmes que les "autres", les "normaux" ne peuvent ou ne veulent pas comprendre.

  Elle observa cet endroit mal tenu : une salle de gym dans un lycée de la périphérie de la capitale du jeu. Au mur étaient fixées plusieurs de ces échelles de bois ciré qui servent à la musculation des athlètes. Elle aperçut des agrès : un cheval d’arçon et une barre fixe. La gymnastique lui avait toujours fait horreur et la salle, que par une curieuse aberration elle avait fait installer à côté de sa piscine de Phœnix, était surtout réservée à ses invités ou à ses amants de passage. Des ballons de cuir traînaient dans un coin sous un panneau de basket. Les participants étaient assis en cercle sur des chaises inconfortables rangées à la diable. Une climatisation poussive dispensait plus de bruit que de fraîcheur. La pièce, sombre même en plein jour, était éclairée par des néons poussiéreux.

 Lorsqu’ils étaient entrés avec Raoul, Ryan et Gordon, elle avait aperçu immédiatement Sally en grande conversation avec Peter, le compagnon qu’elle lui avait présenté la veille au César Palace. Elle s’était interrompue quelques secondes, lui avait fait un petit signe de connivence, puis était revenue à son ami. Cette ambiance lui faisait apparemment du bien. Elle paraissait beaucoup moins agressive, Loretta la trouva décidément profondément changée.

  Ryan qui se trouvait assis en face de Loretta l’observait tout en contemplant ce cadre un peu sordide. Il semblait écouter, avec un étonnement grandissant, les confessions à bâtons rompus des personnes présentes qui éprouvaient le besoin de se confier, de se raconter pour se persuader qu’elles n’étaient pas des exceptions monstrueuses :

-- Nos ravisseurs nous ont dit, expliquait Charlie, que leur planète avait été ravagée par des explosions effrayantes dont ils ignoraient la nature exacte. Toutes les installations ont été détruites, il y a de nombreuses années et depuis, ils vivent enfouis dans des cités souterraines. Il est impossible d’aller sur la surface sans un scaphandre spécial, à cause des radiations. C’est pour cette raison qu’ils sont partis à la découverte, pour rechercher une possibilité de vivre sur cette planète bleue qu’ils voyaient de leur patrie lointaine. 

  Loretta put constater que les assistants buvaient les paroles de Charlie. C’était un grand type roux, la quarantaine. Un début de calvitie dégarnissait son front, lui donnant des allures de penseur. Il avait noué ses cheveux en une longue natte terminée par un petit ruban qui battait sur sa veste de cuir. Un vêtement qui avait dû lui aller très bien quelques années auparavant. « Quand il n’avait pas encore pris cette habitude déplorable de boire autant de bières le soir avec ses copains », pensa Loretta. Elle observa qu’il avait de petites mains rondes, grassouillettes qui contrastaient étrangement avec son physique puissant. Il les agitait nerveusement pendant qu’il continuait :

-- Je crois qu’ils m’ont raconté cette histoire pour que je revienne parmi les hommes pour les avertir qu’ils ne doivent pas commettre les même erreurs.

-- Mais, demanda Raoul, est-ce qu’ils envisagent de s’établir parmi nous, de vivre avec nous ?

Des intentions plutôt hostiles

-- Malheureusement je ne le crois pas, je pense que leur intention est bien de s’établir sur Terre, mais uniquement lorsque notre espèce aura pratiquement disparu. Selon ce qu’ils m’ont dit, c’est l’affaire de quelques décennies. Il y aura de grandes maladies comme le Sida, elles prendront des proportions comparables aux pestes du Moyen Age qui ont détruit la moitié de la population du globe. C’est ce qui se profile dès maintenant en Afrique où le Sida se répand sans contrôle, comme un feu de brousse. Ils pensent aussi que de grands massacres auront lieu qui détruiront massivement les populations, comme au Cambodge où la moitié des hommes et des femmes du pays ont été assassinés, sans que personne n’intervienne ou comme au Rwanda.

« C’est exactement la politique adoptée par les Yankees dans leurs rapports avec les Indiens », pensa Loretta qui sentait sa peur viscérale de la mort s'agiter à l'écoute de ces récits apocalyptiques, mais elle n’osa pas formuler cette réflexion. Il y a des choses qui sont bien difficiles à admettre.

  Jeanne, une jeune femme timide qui militait depuis son expérience dans un mouvement écologiste et semblait encore effrayée de ce qu’elle avait vécu, intervint d’une voix douce :

-- Ils pensent que nous sommes une espèce dangereuse et ils n’ont guère envie de cohabiter avec nous. Ils sont persuadés que le seul remède est de nous éliminer parce qu’autrement, non seulement nous essaierons de les détruire, mais encore que nous détruirons également toute trace de la vie sur notre Terre s’ils nous laissent faire.

  D’un geste inconscient, elle frottait compulsivement la base de son cou avec deux doigts de sa main gauche et Loretta se demanda si elle aussi, comme Sally, avait reçu un implant.

-- Ils n’ont pas confiance, ajouta Peter l’ancien conseiller financier. Ils ont compris que nous ne supportions pas la différence et que nous ne sommes pas disposés à composer avec une autre race. Nous avons massacré les Indiens d’Amérique du Sud au nom de la Sainte Eglise et ceux de l’Amérique du Nord au nom du profit. L’Inquisition a brûlé des millions d’hérétiques en prétendant qu’ils ne pensaient pas selon les normes et nous avons réduit en esclavage des millions de noirs pour satisfaire notre esprit de lucre. Nous avons fait brûler les Juifs dans des fours crématoires en invoquant la pureté raciale et envoyé au Goulag des millions de Russes de toutes conditions sous prétexte qu’ils n’étaient pas de bons communistes. Ils savent pertinemment que s’ils se montrent, nous trouverons une excellente raison de les exterminer, parce que nous aurons peur d’eux ou simplement parce que la destruction de l’autre est inscrite dans nos gènes et que nous ne pouvons agir autrement.

  En les écoutant Loretta, qui n’avait pas encore rendu totalement les armes malgré les révélations faites la veille par Fleury, se demandait combien de personnes sincères il y avait dans cette assemblée hétéroclite et combien de simulateurs. Lors d’un congrès de psychiatrie auquel elle avait assisté récemment avec Gordon, les conférenciers les avaient mis en garde. Combien dans cette assistance venaient ici conter une histoire inventée pour se faire admettre dans une nouvelle famille, se faire plaindre, se rendre intéressants ? Bien difficile de le dire. Pour Sally c’était différent. Du moins, c’est ce que Loretta commençait à penser, elle avait assisté à la séance d’hypnose et il lui semblait exclu que la jeune fille ait pu tout inventer. Mais pour les autres, ceux qu’elle ne connaissait pas aussi intimement, comment être certaine ?

  Tout à coup, elle réalisa que les propos optimistes de Gordon ne semblaient pas du tout cadrer avec les discours assez négatifs qu’elle entendait.

  Loretta, que la chaleur incommodait un peu, commençait à éprouver un certain trouble au milieu des ces hommes et de ces femmes qui annonçaient la fin du monde. Elle ressentait confusément comme des pensées subliminales qui traversaient son cerveau déconcerté par un tel afflux d’informations inquiétantes : « Si une catastrophe brutale doit intervenir, quelle conduite tenir ? Comment employer au mieux le temps qui reste ? » Ces évènements n’étaient certes pas pour demain, mais la question s’insinuait irrésistiblement dans son subconscient.

  Jacques, un architecte d’environ quarante ans, prit à son tour  la parole :

-- Ils m’ont montré des images terrifiantes : des vues de la planète bleue sur une manière d’écran panoramique géant.

  Il avala sa salive. Loretta voyait sa pomme d’Adam qui montait et descendait sous l’empire d’une émotion intense. Elle observa ses oreilles. Il avait des lobes très longs qui faisaient songer à ceux des bouddhas de Thaïlande. Manifestement il avait du mal à poursuivre :

-- Des explosions innombrables, des villes détruites, comme à Nagasaki, des tremblements de terre déclenchés par ces déflagrations atomiques, des tsunamis qui ravageaient des provinces entières.

-- Mais pourquoi cette démonstration ? interrogea la monitrice.

-- Pour nous alerter, je suppose, pour que je vienne vous dire ce qui risque de se passer, ce qui va se passer, si nous ne changeons pas notre comportement.

 -- Mais c’est de l’intox pure et simple, intervint violemment Raoul.

-- C’est très possible, je ne fais que vous raconter ce que j’ai ressenti, répondit très simplement Jacques. Il n’y avait dans son attitude aucun souci de polémique, simplement un besoin de rendre compte de partager une expérience.

  La question réapparut pourtant dans l’esprit de Loretta, tandis qu’elle regardait Jacques. Simulateur ou sincère ? Et puis immédiatement derrière, la légère angoisse qui prenait forme : « Que faire si l’apocalypse… ? » Ce n’était encore qu’une inquiétude légère. Soudain, elle frémit. Elle éprouva un long frisson qu’elle connaissait bien qui traversa le bas de son ventre. Elle comprit que son corps répondait pour elle. Devant les menaces qui s’accumulaient, elle choisirait de suivre sa pente. Le sexe avait toujours été pour elle un remède à l’angoisse.

-- Tout ce que je peux ajouter, intervint Wayne qui jusqu’alors était resté sur la réserve, c’est que le Dalaï Lama prend ces risques très au sérieux. Il affirme que les destructions de l’environnement qui interviennent, sur une échelle toujours plus impressionnante, toucheraient également les endroits mystérieux dans lesquels se réfugient les esprits entre deux réincarnations. C’est parce que ces esprits se sentent gravement menacés qu’ils interviennent auprès des humains pour les inciter à arrêter leurs folies.

-- T’y crois vraiment toi, à la réincarnation ? chuchota Raoul en se tournant vers Loretta. La mimique de Loretta exprima un doute prudent, un scepticisme professionnel qui n’apporta pas de réponse bien précise.

« La race divine touche pour jamais à sa fin. » La petite phrase musicale accompagnant cette prédiction des Nornes dans la Tétralogie de Wagner vint s’insinuer dans le cerveau de Ryan qui écoutait bouleversé.

  Il vivait au quotidien, depuis si longtemps et avec une telle intensité, le monde de Wagner, que la vie courante et le traintrain habituel de l’existence le déconcertaient et l’angoissaient. Ils se révélaient, en effet, si différents du monde des légendes qu’il se refusait à refouler dans l’imaginaire. 

  Depuis qu’il était entré dans cette salle banale aux murs lépreux, il écoutait ces hommes et ces femmes aux apparences ordinaires. Il les entendait rendre compte de leurs expériences, relater ce qu’ils avaient l’air de considérer comme un vécu. Il croyait évoluer dans un rêve.

  Il réalisait soudain que tout ce qui peuplait le monde de Wagner : Les êtres qui transformaient leurs apparences, les guerriers qui volaient dans les airs, passaient à travers les murs, se riaient des flammes et de la pesanteur, lisaient dans le passé et dans l’avenir, circulaient d’une planète à l’autre, d’un monde à l’autre, du présent au futur comme en se jouant ; tout cela, les hommes devant lui, sans rien connaître des fantasmes du musicien allemand, prétendaient l’avoir vu, l’avoir vécu, en rendaient compte comme de réalités tangibles. Il en fut frappé de stupeur.

  Jamais il n’avait pu se résoudre à ranger ces images qui le touchaient si profondément au rang des pures inventions d’un artiste de génie.

  Mais maintenant, une question lancinante prenait lentement possession de son esprit : « D’où le Maître de Bayreuth tenait-il toutes ces visions ? Dans quelles lointaines contrées, au cours de quels voyages inimaginables, était-il allé les chercher ? Qui avait bien pu le mettre ainsi dans les secrets de l’Univers et par qui avait-il été mandaté pour écrire ses opéras qui semblaient bien être destinés à diffuser ce message venant d’ailleurs ?

  Il en éprouva comme un vertige qui ne l’empêcha pas cependant de suivre ce qui se passait autour de lui.

  Soudain, il sentit la sueur perler sur son front, une idée inouïe l’avait envahi insidieusement, pendant que son visage rougissait sous l’émotion, ce que personne apparemment ne remarqua. « Mais non, se raisonna-t-il, c’est impossible, je connais à fond la vie de Wagner, rien ne vient étayer une pareille hypothèse. Il est inconcevable que… et il hésitait même à formuler la pensée folle : il est impensable que le Maître ait été enlevé, lui aussi, par des extraterrestres. »

  Il voulut se rassurer et chasser cette pensée sacrilège sachant bien toutefois qu’elle n’avait pas fini de hanter ses nuits sans sommeil.

  Il eut brutalement comme un éblouissement et vit aussi nettement que s’il y était vraiment, le festival de Bayreuth du vivant de son idole, pendant une représentation de Crépuscule des Dieux : un immense vaisseau spatial stationnait au-dessus de la ville et un commando de petits hommes gris traversaient le plafond du théâtre, se dirigeaient sans bruit vers le grand homme et, le prenant dans leurs bras graciles, l’élevaient dans les airs pour le conduire chez eux, chez lui peut-être, pendant que l’orchestre jouait la petite phrase et que les Nornes psalmodiaient : « La race divine touche pour jamais à sa fin. »

  Une quinte de toux de la monitrice le ramena sur terre. Il se secoua. « Il faut vraiment que je me surveille, murmura-t-il, je me surmène un peu trop ces temps-ci. »

  Il regarda autour de lui et constata avec une certaine surprise que Loretta le dévisageait d’un air qui n’avait rien d’innocent. « Ma belle cousine à l’air bien émue, pensa-t-il » et il ne put s’empêcher de repenser à la brève scène dans la cabine étroite et confinée où il avait nettement perçu le trouble de Loretta.

  L’intérêt qu’elle lui portait généra tout naturellement son intérêt en retour et il se mit à l’observer sous un jour nouveau.

-- Mais pourquoi tous ces enlèvements ? intervint Raoul qui réagissait mal devant les évidences. Ils n’ont pas le droit.

  Amusé par la réflexion, Ryan sourit : « Pas le droit ! » C’était bien une réaction saine et tout d’une pièce, un réflexe de cow-boy devant une injure, une parade de bretteur devant un assaut. Ce qu’il entendit l’intéressa au plus haut point.

-- En ce qui me concerne, intervint doucement Jennifer, une jeune femme très brune à l’allure décidée, ils m’ont raconté une histoire à dormir debout.

  Dans ce contexte, dans ce cadre étrange, de telles précautions oratoires ne présageaient rien de bon. Le silence se fit et tous concentrèrent leur attention sur Jennifer qui tripotait nerveusement, d’une main devenue moite, un collier de verroterie en poursuivant son récit :

-- Ils m’ont dit qu’ils ne comprenaient pas notre étonnement. En effet, d’après eux, et je ne vous demande même pas de me croire tant j’ai été surprise moi-même par cette théorie…

  Ces détours ne faisaient qu’attiser la curiosité et la tension était telle dans la salle que Ryan n’entendit plus que le grésillement d’un néon défectueux dans le fond de la pièce et, de temps à autre, la monitrice rousse qui se raclait la gorge nerveusement en un tic irrépressible.

-- Ils m’ont dit que de nombreux êtres de leur société extraterrestre, qui avaient vécu dans des bases militaires lointaines sur Mars ou sur la Lune, s’étaient réincarnés après leur mort dans le corps de Terriens, des gens qui vivent parmi nous et qui ne gardent plus aucun souvenir de leur vie passée, pas plus que vous n’avez souvenance de vos vies antérieures.

-- Et qu’est-ce que cela change ? demanda Raoul qui ne put s’empêcher d’intervenir.

-- Beaucoup de choses, en tout cas pour eux, répondit la jeune femme qui tirait désespérément sur son collier. Ryan se demanda si elle allait réussir à le casser. Il voyait déjà toutes les perles brillantes se répandre et rebondir sur le sol en ciment brut. Lorsqu’ils rappellent dans un de leurs vaisseaux de tels êtres, ils n’ont pas le sentiment d’enlever des humains, mais bien plutôt de reprendre contact avec certains des leurs qui sont en transit temporaire parmi nous.

-- Mais comment ces personnes - la monitrice hésitait maintenant à dire ces hommes - s’en souviennent-elles ?

-- Ils pratiquent une régression comme le font certaines écoles spécialisées et ces êtres revivent leurs expériences passées qui les confortent dans l’idée qu’ils appartenaient bien à une civilisation extraterrestre et qu’ils avaient effectivement vécu ces péripéties.

  Raoul renouvela sa mimique à Loretta, l’air de lui dire : « Ils y tiennent vraiment à leur foutue réincarnation. »

-- Alors, voilà pourquoi ils prétendent avoir le droit de nous enlever, explosa Mabel une décoratrice qui travaillait dans les studios de la Warner à Los Angeles.

-- C’est comme au Viêt-nam ou pendant la guerre de Corée, intervint Brad, un solide gaillard aux mains puissantes, aux veines saillantes, bâti comme une armoire à glace. Quand on récupérait des prisonniers américains qui avaient subi un lavage de cerveau en règle, il fallait parfois des semaines, des mois pour qu’ils se reprennent et comprennent qu’ils étaient des nôtres.

  Ryan qui écoutait passionnément admira que l’on puisse toujours ramener ces phénomènes étranges à des situations bien réelles qui se produisaient parmi nous. Il ne quittait plus Loretta des yeux et il se surprit à lui sourire. Il eut un brusque retour sur lui-même. « C’est ma cousine, ce serait presque de l’inceste ! »

 

  Il faisait chaud dans la pièce dont la climatisation fonctionnait mal. Loretta percevait par intermittence le bruit d’une ailette métallique qui cognait contre le châssis d’un ventilateur. Son esprit décrocha quelques instants.

  Elle se rendit compte que progressivement, elle basculait de l’autre côté de la croyance. Elle sourit en pensant à l’indignation qui aurait été la sienne si on lui avait présenté de telles opinions il y a seulement quelques semaines.

  Elle regarda autour d’elle. Elle avait l’impression de sortir d’un tunnel. Elle pensa à la caverne de Platon où les âmes enchaînées ne peuvent apercevoir que les ombres de la réalité. Elle se demanda si certains de ces hommes et de ces femmes, qui exposaient posément leurs expériences inouïes comme s’ils racontaient leurs dernières vacances en canoë-kayak dans les gorges du Verdon, n’avaient pas eu l’opportunité de passer de l’autre côté du voile, le légendaire voile d’Isis, de sortir pour un temps de la fameuse caverne.

  Ce qu’elle vit la ramena aussi à ses fantasmes. Depuis cette pensée qui lui était venue, comme imposée par son corps toujours en quête de caresses, de tendresse, elle avait entrepris une manière d’inventaire des personnes présentes, surtout des hommes d’ailleurs, elle n’avait jamais été attirée par les prêtresses de Lesbos. Elle s’était surprise à contempler le visage régulier de Ryan et y trouvait un certain charme qui l’avait fait sourire.

  Quand elle émergea de ses pensées philosophiques, elle aperçut le regard de ce dernier posé sur elle et lui répondit avec sa coquetterie naturelle, puis détourna les yeux pour suivre les lèvres de celui qui parlait.

  Elle força son attention sur ce qu’il disait et ce qu’elle entendit lui causa un nouveau choc. Sortant de ses songes, elle se demanda si elle avait bien compris. Mais il n’y avait aucun doute. Quant au récit du moins. Savoir s’il correspondait à une quelconque réalité, c’était une autre histoire. Elle éprouva comme un découragement. Juste au moment où elle se sentait prête à admettre un certain nombre des idées insensées de Gordon et de ses protégés, voilà que de nouveaux paysages s’ouvraient déjà. Et ceux-là, elle sentit qu’elle résisterait longtemps avant d’en admettre même la simple possibilité.

-- Ce qu’ils veulent nous faire comprendre en nous mettant en contact avec des reptiliens, expliquait Alan, c’est que les humains ne sont en réalité qu’une forme du vivant parmi d’autres. C’est sans doute la raison pour laquelle ils nous font rencontrer des êtres qui ont de nombreux traits venant des reptiles, des sauriens. Des personnages terrifiants qui semblent sortis tout droit d’un conte fantastique.

-- Vous en avez vraiment rencontré ? intervint la monitrice d’une voix changée.

  On sentait que c’était un point très important pour le groupe. Comme si nombre d’entre eux, mentalement bloqués par leur éducation, n’osaient même pas aborder le sujet tant il les effrayait, tant ils avaient peur de se faire rabrouer.

-- Moi aussi, j’en ai aperçu dans le vaisseau, confirma Brad.

C’était comme un soulagement, comme un tabou qui tombait et libérait ses victimes qui pouvaient maintenant s’exprimer, formuler l’inavouable.

-- Vous savez, j’ai fait des recherches, surenchérit un grand garçon qui portait de petites lunettes de professeur aux montures d’acier, c’est bien loin de la science officielle qui a toujours voulu l’ignorer, mais au début du siècle, Edgar Dacqué, un paléontologiste allemand, a prétendu que l’homme n’était pas le terme d’un développement organique comme l'affirmait Darwin, mais au contraire une « forme originelle » dont se sont détachées, au cours de l’histoire de la Terre les principales espèces animales. La forme actuelle de l’homme se serait purifiée progressivement. Il n’aurait pas fait son apparition à l’époque glaciaire, mais aurait été présent lors des âges antérieurs, sous d’autres formes et notamment sous la forme de reptiles. Ce n’est qu’à l’âge tertiaire qu’il aurait pris la forme mammifère. Les fameuses légendes des dragons évoqueraient tout simplement le souvenir des temps où l’homme vivait parmi les sauriens de l’âge secondaire, le temps où l’homme était incarné sous forme de saurien.

  Ryan, qui connaissait de longue date cette théorie des cycles successifs de l’évolution humaine, éprouva un long frémissement le long de sa colonne vertébrale. Il songeait aux dragons qui jouent un rôle si déterminant dans les élucubrations de Wagner.

  Devant l’attention fervente de l’auditoire, l’intervenant continuait ses révélations qui confirmaient les expériences vécues :

-- J’ai retrouvé des informations sur le Stenonychosaurus. C’était un saurien qui avait de nombreux traits comparables aux formes humaines : il mesurait de un mètre vingt à un mètre cinquante, avec une peau d’un gris vert et trois doigts en forme de griffes avec un pouce opposable. Comme vous le savez c’est, avec la capacité intellectuelle, la possibilité de prendre des objets grâce à un pouce opposable qui est déterminante dans la conquête de la suprématie sur terre. C’est cette capacité qui a manqué à de nombreux animaux, comme les dauphins par exemple, très intelligents par ailleurs, pour disputer sa suprématie à l’homme.

-- Tout ceci explique vraisemblablement l’importance prise par le culte du serpent dans notre culture, intervint Peter.

-- Moi, déclara très calmement Marjorie, ce n’est qu’à mon troisième enlèvement que j’ai rencontré des reptiliens.

-- Un troisième enlèvement, éructa Raoul que le ton calme et simple de cette déclaration semblait avoir mis hors de lui, vous prétendez que vous avez été enlevée trois fois, mais c’est insensé.

  Comme pour lui, à voix basse, sans se rendre compte du caractère injurieux de sa remarque, il continua : « Comment peut-on dire des c… pareilles ! »

La jeune femme le regarda en souriant. Elle n’avait nullement l’air d’une mythomane ou d’une détraquée. Elle lui répondit d’une voix très calme, douce et mélodieuse :

-- Je comprends fort bien votre réaction, mais croyez-moi, je ne suis pas la seule dans ce cas.

  Au grand étonnement de Loretta, plusieurs voix s’élevèrent pour confirmer ces déclarations. Raoul se tourna vers Gordon et lui demanda :

-- Mais quelle explication donner ? Je pensais… et il s’en tint là.

-- Personne ne connaît vraiment la réponse, mais vous pouvez voir d’après les réactions exprimées ici que ce n’est pas un fait isolé. Certaines personnes ont été enlevées pour la première fois vers l’âge de deux ou trois ans, puis, de nouveau pendant leur puberté et ensuite pendant leur âge adulte.

-- Mais quelle est l’explication ? demanda Raoul d’une voix lasse.

-- Encore une fois, il est difficile d’être affirmatif. Tout ce que l’on peut dire, c’est que c’est conforme en de nombreux points aux méthodes suivies par certains savants, les ornithologues par exemple, qui marquent des oiseaux migrateurs en leur greffant un implant, une minuscule balise pour pouvoir les retrouver et qui les capturent périodiquement pour effectuer des mesures ou des analyses.

  Loretta sentit que le fait que ses congénères, des individus à son image, pouvaient être traités par des inconnus venus d’ailleurs comme de vulgaires oies sauvages, devait choquer  profondément Raoul. Elle le vit qui se contentait de bougonner sur sa chaise de plastique sans demander plus d’explications.

-- Le résultat de ces pratiques, intervint la monitrice qui jusqu’alors s’était contentée de suivre les débats, c’est que très souvent, je rencontre des kidnappés qui affirment avoir retrouvé dans les vaisseaux des personnes qu’elles avaient déjà rencontrées lors d’enlèvements précédents.

-- C’est un peu comme au Club Med, murmura Raoul, on retrouve toujours les mêmes Gentils Membres quand on y va chaque année.

  Il avait fait cette déclaration un peu mécaniquement. Tout d’un coup, il fut envahi par une immense vague d’angoisse qui le submergea presque totalement. Il se vit dans une formidable impasse. Toutes ses certitudes avaient été en quelques heures bafouées, balayées. Rien de ce à quoi il tenait, aucune de ses théories personnelles ne tenait plus debout. Que ce soit à cause de Ryan et de ses arguments culturels, de Fleury et de son expérience irréfutable de militaire ou de cette assemblée d’êtres à la dérives marqués dans leur chair et leur esprit par une réalité qui les dépassait complètement, tout était sens dessus-dessous. Et c’est avec cette blessure ouverte qu’il allait lui falloir affronter cette mission confiée par Schwarzmann qu’il avait considérée comme son grand œuvre et qui, en trois jours, était devenue le plus fabuleux cauchemar de toute son existence.

  Il se tourna vers Loretta, l’amie d’enfance, le recours, comme pour lui demander de l’aide. Ce qu’il vit le glaça. Elle était en train de minauder, de faire du charme à Ryan. A son propre cousin se répéta-t-il plusieurs fois, comme pour bien imprimer cette nouvelle injure dans son esprit. Il eut devant lui l’image d’un fer rouge qui s’enfonçait dans sa chair en grésillant et en produisant une odeur nauséabonde. Il se leva brusquement et quitta précipitamment la pièce dans l’indifférence générale pour aller vomir.


  Un parfum d’inceste, pensa Ryan qui n’avait rien remarqué et dont l’attention passait alternativement des propos qui s’échangeaient à ses lubies personnelles, pourquoi pas après tout ? Il la trouvait de plus en plus désirable. Wagner n’avait pas de ces pudibonderies déplacées et, dans ses opéras, l’inceste était plutôt un piment qu’un interdit. La notion de fruit défendu ne fait qu’attiser le désir.

-- Le plus clair, intervenait Gordon, c’est que ces expériences constituent une épreuve terrible pour notre intolérance congénitale. Ce n’est pas facile d’accepter la puissance et la connaissance de créatures qui se posent en gourous, qui ont une allure aussi étrange et qui bousculent si violemment notre sens des réalités.

  Loretta comprit que Gordon enfourchait son dada, essayant inconsciemment de tirer une première conclusion des propos échangés. Elle se sentit irrésistiblement aspirée par ses fantasmes et trouva qu’il avait vraiment le don de l’ennuyer avec ses théories toujours les mêmes. Elle était, elle aussi, profondément troublée par les torrents d’impressions, d’informations contradictoires qui n’avaient cessé de déferler sur elle depuis la veille.

  Elle songeait aux mondes parallèles évoqués par Gordon, et dont l’existence semblait confirmée par les révélations de Fleury et de Rapopos. Dans son esprit s’enchevêtraient, se liaient puis se séparaient les strates d’un monde hostile grouillant de forces contradictoires, s’agitant dans différentes dimensions dont la hiérarchie mal définie lui donnait le vertige. L’espace symbole de pureté, le vide interstellaire lui-même, se remplissait de présences menaçantes qui risquaient d’envahir son univers. Jusqu’au temps qui perdait toute réalité, puisque certains venaient d’émettre l’hypothèse qu’il pouvait en surgir soudain des forces hostiles qui, leur forfait accompli, se replieraient en bon ordre, regagnant leurs bases situées dans une époque différente de la nôtre. Même les endroits impalpables où se retiraient les âmes mortes étaient exposés à tous les dangers.

  Elle retrouva cette impression de gêne et de malaise qu’elle avait ressentie le jour déjà lointain de son anniversaire, du haut de son trente-cinquième étage. Elle se demandait toujours si elle n’avait pas été le jouet d’une illusion ou si au contraire elle avait aperçu une réalité qu’elle ne savait comment interpréter. Elle était lasse, fatiguée, inquiète. Sa vie repassait devant ses yeux comme un vieux film souvent visionné : trente ans déjà, mariée deux fois, un gentil mari pour la frime, un vilain qui l’avait battue mais l’avait rendue indépendante. Comme si cette indépendance devait être conquise de haute lutte par une suite d’épreuves initiatiques.

  Et maintenant ? C’était une question incommode. Elle papillonnait d’un homme à l’autre, les grappillant selon son bon plaisir, les séduisant, les achetant au besoin. Et les enfants ? Une question piège qu’elle évitait d’aborder : nombre des amies de son âge (avait-elle seulement des amies ?) avaient déjà un, plusieurs moutards. A trente ans rien n’était perdu. Trente ans déjà pourtant, bientôt, plus vite qu’elle ne le pensait peut-être, il serait tard (trop tard ?). Elle aperçut le spectre d’une vieillesse solitaire. Ah bah ! Je m’en moque bien, je n’ai besoin de personne. Voire ! C’était peut-être vite dit. « Il faudra que j’y pense » se dit-elle, sans conviction.

Très vite, elle céda à sa pente, à ses fantasmes. « Nous rentrerons avec Ryan, nous dînerons sagement ce soir en tête-à-tête à une petite table pendant le spectacle. Il boira un peu de champagne, mais pas trop. Je retiendrai une de ces chambres… » Elle voyait avec une précision effrayante une de ces suites spéciales de la « Fantasy-Island » du César Palace, avec la grande baignoire Jacuzzi en marbre blanc, au beau milieu de la pièce pour les ébats nautiques en commun, le grand lit rond, équipé de vibromasseurs, les miroirs au plafond qui reflèteront leurs corps enlacés, décuplant leur plaisir. L’apocalypse pourrait bien venir alors, elle saurait la tenir à l’écart, lui interdire l’accès de leur refuge. Elle ne serait pas plus dangereuse qu’une luciole dans une nuit d’été.


Sortant de sa longue, longue rêverie qui n’avait peut-être duré que quelques secondes, elle revint sur terre et chercha le regard de Ryan qu’elle ne trouva pas. Il semblait absorbé par les discours de la monitrice rousse. Elle ressentit un pincement au cœur et l’angoisse la reprit. Elle se tourna vers Gordon et Raoul qui avaient entamé à voix basse une polémique sur ce qu’ils venaient d’entendre.

Elle réalisa clairement que chacun cherchait à fuir une réalité dérangeante, ô combien ! Que malgré les évidences accablantes, chacun resterait sans doute encore longtemps sur ses positions. Que rien jamais n’était résolu et qu’il allait falloir recommencer à vivre avec cette épine plantée dans la conscience !

 

 

 

Pour une visite guidée, il vous suffit de cliquer sur le mot suite en bas et à droite de chaque page. Bonne promenade !

 

 

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