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Les Frères Toulon: |
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Chargé de l'enquête par le Comité de Salut Public François
Meunier venait d’avoir trente-deux ans en septembre dernier. C’était un jeune
homme ambitieux, bien fait de sa personne et qui le savait. Il avait obtenu dans
des conditions douteuses un diplôme d’avocat qui lui permettait de prétendre
à un certain rang dans la société de Montluçon. D’origine modeste, son père
gérait un commerce de vins qui ne rapportait guère, il rêvait d’une carrière
politique éminente et la tourmente qui s’était abattue sur la France lui
paraissait un facteur favorable à la réalisation de ses projets. Il se croyait des
dispositions pour l’écriture et donnait, sous un pseudonyme des articles à
des feuilles de chou extrémistes. Son rêve,
c’était de se rendre à Paris et d’y jouer un rôle dans le concert des ténors
de la révolution. En attendant, il avait
réussi, à force d’intrigue, à se faire nommer membre du Comité de
Surveillance de Montluçon, ce qu’il considérait comme un excellent tremplin
pour sa carrière. Il s’était inscrit très tôt au Club local des Jacobins, ce
qui lui avait donné l’occasion de rencontrer Badouiller avec qui il avait
immédiatement sympathisé. Cette affaire l’ennuyait. Il
arrêta sa lecture un instant et s’épongea le front. ..... -- Mais le témoin répète ce
qu’on lui a dit de dire, explosa Charles, manifestement outré. Il dit qu’il a
ouï dire que quelqu'un avait entendu dire. Voilà le charabia que nous avons
entendu et que nous avons même consigné dans les registres officiels. -- Ecoute
citoyen, déclara d’une voix changée, Meunier qui sembla se fermer tout d’un coup comme une huître, si
cela ne te convient pas, tu n’as qu’à te démettre de tes fonctions, tu n’as
qu’à démissionner. Je ferai un rapport dans lequel je donnerai mon avis. Moi,
cela me convient très bien. A toi de décider, insista-t-il d’un ton
clairement menaçant. Vidal, atterré, regarda
son collègue qui venait de l’appeler citoyen. Lui, avec qui il travaillait
depuis des mois, lui qu’il croyait bien connaître. En quelques brèves
secondes, il mesura la gravité de la menace. C’était en fait sa peau qui se
jouait là, à pile ou face. Une mauvaise sueur se mit à perler sur son front,
malgré la température glaciale de la pièce que le poêle qui enfumait l’atmosphère
n’arrivait pas à réchauffer. Il se vit rejoindre les Toulon et avoir à rendre
compte de ses pensées, de ses réticences. Il avait passé les cinquante ans
depuis peu. Il ne se sentait aucune vocation pour le martyre. Il jeta un coup
d’œil furtif à sa fleur séchée, mais n’en reçut aucun réconfort. -- Ne te fâche pas François,
rétorqua-t-il d’une voix légèrement chevrotante. Moi, ce que j’en disais,
c’était pour causer. Si tu trouves cela bien, moi je suis d’accord. Tu sais
bien que je suis toujours d’accord avec toi, François ! -- Alors n’en parlons plus,
Charles, concéda Meunier d’une voix qu’il essayait de rendre plus amicale, si
tu es de mon avis, tout va bien. L’affrontement semblait
terminé, la rébellion avait été étouffée dans l’œuf, Charles ravala son
humiliation. Tout allait bien, la vie continuait. ... -- Cette
affaire commence à me sortir par les oreilles, s’exclama le citoyen Meunier en attisant le méchant
poêle de la salle des interrogatoires. Il était huit heures du
matin, la nuit régnait encore sur la vieille ville de Montluçon, en ce samedi
16 novembre de l’an de grâce 1793. -- Je ne vois pas pourquoi tu
t’énerves comme ça, bougonna Vidal. Pour une fois que nous n’avions pas
d’interrogatoire aujourd'hui, je serais bien resté au lit jusqu’à midi,
moi ! Un samedi en plus ajouta-t-il comme pour lui-même. -- Il n’y a plus de samedi,
citoyen Vidal, le reprit vertement son collègue. Nous somme le sextidi 26
brumaire an 2 et la République a besoin de nous. -- La République a besoin de
nous ? répéta un peu éberlué Charles Vidal. Un bref regard par la
fenêtre lui avait confirmé que l’on était bien en brumaire. Pas moyen de se
tromper avec ce brouillard jaune sale qui rampait encore le long des murs de
la prison. -- Parfaitement, confirma
Meunier d’un ton péremptoire. Cette affaire ne me plait pas du tout. -- Mais quelle affaire ? -- Ne fais pas l’imbécile, le
rabroua Meunier, tu sais parfaitement à quelle affaire je fais allusion. J’ai
rencontré hier soir le citoyen Badouiller au Club des Jacobins. Les membres
du Club sont très inquiets et très mécontents. C’était une manière
assez directe de faire remarquer à son collègue qu’ils étaient, eux aussi,
sous surveillance. -- Ils ne voudraient pas que
l’on recommence le scandale de l’affaire Dulac. -- Mais nous n’y sommes pour
rien, ce n’est pas nous qui nous sommes occupés de ce Dulac. -- Oui eh bien ! tant
mieux parce que c’est un scandale. Ce Dulac était l’homme de confiance de
Jehannot Bartillat, il vit encore sur le domaine et ils l’ont laissé filer.
Ils ne l’ont tenu que quinze jours. Ils l’ont arrêté le 19 octobre et
hop ! Le 3 novembre, il était dehors. -- Qu'est-ce que nous y
pouvons ? se défendit Charles qui avait noté avec un rien de malice
qu’aussitôt qu’il n’était pas en représentation, Meunier revenait à l’ancien
calendrier. -- Pour Dulac, nous n’y
pouvons rien, et c’est bien regrettable, déclara avec beaucoup de dignité
Meunier, ce qui déclencha un imperceptible sourire sur le visage usé par le
temps de Vidal, mais pour les Toulon, nous devons agir. -- Là où je suis d’accord avec
toi, concéda Vidal, c’est que l’affaire n’est pas simple. Ces bougres là
risquent bien de nous filer entre les doigts si nous n’y prenons garde. -- Mais nous sommes là, parada
Meunier, nous veillons aux intérêts de la République. Nous ne laisserons pas échapper des
opposants au régime. Un silence lourd de
menace régna pendant quelques instants, ponctué par les ronflements du poêle
que les efforts de Meunier avaient enfin réussi à faire partir. -- Récapitulons ! déclara
un peu pompeusement celui-ci. Il avait compris que son collègue ne l’aiderait
pas et qu’il devait prendre l’initiative. Badouiller avait été formel :
les membres du Club des Jacobins ne comprendraient pas qu’on laisse filer ces
deux là, surtout après l’affaire Dulac. C’était des enragés qui voyaient des
traîtres partout.
Depuis que les Parisiens
avaient obtenu la condamnation et l’exécution des députés de la Gironde, les
membres du Club de Montluçon rêvaient de les imiter et d’envoyer tous les
suspects à la guillotine. Il leur fallait à tout prix des résultats. |
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