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Le
fil de la vie n'est pas coupé à la mort; simplement il passe sur une autre
navette. Liszt |

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Les Frères Toulon : |
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Mon ancêtre 66guillotiné pour trois livres Texte
présenté par © Michel Frapech 2001 Prenez garde à vous-mêmes. On vous livrera aux tribunaux, et vous serez battus de verges Marc 13.9 Lorsque par un email du 28 octobre 2000 notre cousin Jean Damour nous a signalé en deux lignes qu’il nous adressait des informations concernant l’ascendant 66 Jean-Baptiste Toulon nous ne nous doutions pas de la galère dans laquelle il venait de nous embarquer. Les documents montraient sans équivoque que Jean-Baptiste Toulon et son frère cadet avaient été guillotinés à Paris le même jour pendant la Terreur. Le parcours d’obstaclesC’était le début d’une course d’obstacles bien connue de tous les généalogistes : le CARAN résistera quelque temps avant de nous livrer la cote W366. Les motifs habituels seront invoqués : dossier indisponible, grève larvée des services concernés (dans l’intérêt des utilisateurs bien entendu), un devis qu’il faudra attendre cinq semaines pour un travail qui demandera une heure aux spécialistes, la grève des transports, les retards des PTT, le jeu habituel et perfide de la vie moderne ne nous aura rien épargné. Enfin, nous disposions du dossier complet de cette affaire de basse police qui a secoué les fondements mêmes de notre famille pendant la période troublée de la Révolution. Il a fallu se rendre à l’évidence : l’ancêtre 66 avait bel et bien été guillotiné à Paris sur la Place publique de la Révolution, pendant la Terreur, le 27 floréal an II de la République française une et indivisible. Le 16 mai 1794. Lors d’un pèlerinage à La Conciergerie, nous avons pu voir les lieux même où Jean-Baptiste Toulon 36 ans (né en 1758 à Saint Martinien 03380) et son frère François 33 ans (né en 1761 également à Saint Martinien) ont vécu les dernières heures de leurs jeunes vies de martyrs, sacrifiés pour rien sur l’autel de la folie révolutionnaire. Ce n’est pas sans émotion que nous avons suivi la visite détaillant les misères et les abominations subies par les occupants très temporaires de cette prison maudite. Nous avons pu voir dans la petite pièce qui contient, gravée dans le marbre, la liste des 2639 victimes de la guillotine parisienne, les noms de nos ancêtres, sur le mur de droite, faisant face à ceux de Louis XVI, de Marie Antoinette et de nombreuses gloires qui ont contribué à faire l’histoire de la France. Mais pas seulement car plus des deux tiers de ces noms étaient ceux de gens du peuple pris, comme les frères Toulon, dans une tourmente qui ne les concernait guère. Il a fallu déchiffrer le dossier de plus de cinquante pages manuscrites, le plus souvent illisibles, qui ont progressivement dévoilé leur secret, nous ont fait pénétrer dans une tranche d’histoire qui nous concernait directement. Et peu à peu, ligne à ligne, presque mot à mot, le dossier a commencé à nous livrer son mortel secret. La dénonciationLa première pièce officielle est la « copie de la dénonciation inscrite sur le registre tenu à cet effet au Comité de surveillance de Montluçon contre Jean et François Toulon frères, gardes, habitant les communes d’Archignat et Nocq. » Cet acte est daté du 23 octobre 1793 : le deuxième jour de la première décade du second mois de l’An deux de la République française une et indivisible. Premières questions qui nous viennent à l’esprit : Qui est ce citoyen Badouiller qui a pris le risque et l’initiative de dénoncer deux de ses voisins, deux hommes jeunes dans la force de l’âge qu’il devait côtoyer régulièrement et quelles intentions ont bien pu l’animer ? Une première remarque : le bougre n’a pas perdu de temps. La loi des suspects, le décret ordonnant l'arrestation de tous les suspects ne date que de quelques jours. Elle a été promulguée le 17 septembre 1793. L’acte de dénonciation fournira quelques réponses, tout en masquant ce qui se révélera comme l’essentiel. Il nous éclaire sur les motifs invoqués. Après les horreurs de l’occupation nazie et les dénonciations similaires de l’époque, on ne peut qu’être saisi d’un sentiment de nausée en lisant ce document vieux de plus de deux siècles : « Le citoyen Badouiller dénonce les Toulon frères d’avoir détourné les jeunes gens du canton de voler au secours de la République. » Autre pièce maîtresse de l’accusation : « François, l’un d’eux a dit en outre que si les ennemis avaient tué les Français à l’exception de deux, son fusil à deux coups lui servirait à tuer les deux autres. » Ces propos assez obscurs seront repris, encore et encore, tout au long de la procédure et c’est sur des ragots de cet acabit que le tribunal révolutionnaire justifiera sa décision de couper la tête des deux frères Toulon. S’il s’en était tenu là, le « Citoyen Badouiller » aurait brouillé les pistes et nous aurait transmis un grimoire à jamais indéchiffrable. Cependant, comme bien souvent, dans le désir de trop bien faire, il a livré ses intentions cachées quand il ajoute : « De plus, les deux frères ont dit que les officiers municipaux de Nocq qui ont fait toutes les démarches nécessaires pour empêcher les dégradations commises depuis longtemps dans les bois de Chambérat n’étaient que des voleurs qui cherchaient à en chasser d’autres. » En lisant ces lignes qui seront, elles aussi, reprises dans toutes les pièces de procédure, nous n’avons pu nous empêcher de dresser l’oreille. Pourquoi l’honorable citoyen Badouiller était-il tellement ému des déclarations traitant de voleurs les « officiers municipaux de Nocq » ? Il n’y avait rien là qui devait le viser personnellement. Le dossier révélera que Badouiller était un modeste commis au bureau du district de Montluçon. Alors, pourquoi tant de haine ? Pour achever sa dénonciation, et jeter de l’huile sur un feu qui ne demandait qu’à brûler clair et fort, Badouiller signale le trait qui classera définitivement les Toulon dans le mauvais camp et les perdra dans l’esprit de leurs juges : « Le dénonciateur observe que les nommés Toulon étaient gardes du nommé Jehannot de Bartillat. » Le réquisitoire de Fouquier-Tinville mettant les points sur les ‘i’ précisera : « Le ci-devant Marquis Jehannot de Bartillat émigré en fuite ». Badouiller, le dénonciateur comme il est nommé dans les actes de procédure, s’est contenté lui, d’ «observer». L'enquête : L'audition des témoins à chargeDès le lundi 4 novembre 1793, une enquête est diligentée par les citoyens Meunier et Vidal qui vont entendre pas moins de huit témoins ainsi que Jean-Baptiste Toulon arrêté la semaine précédente. Son frère François sera entendu le lendemain. Compte tenu de la faiblesse des motifs, on ne peut que s’étonner de la promptitude des enquêteurs et de l’ampleur de leurs auditions. Le sieur Badouiller devait avoir le bras long et disposer de puissants appuis ou être animé par une grande ambition. Chacun des témoins cités vient répéter les mêmes phrases stéréotypées, comme si le travail avait été soigneusement distribué entre eux par un metteur en scène avisé. Un certain Blaise Couraud vient affirmer ; « qu’il a ouï dire par différentes personnes que les dits Toulon avaient dit que les officiers municipaux de Nocq qui empêchaient les dégradations dans les bois de Chambérat étaient des voleurs qui en chassaient d’autres.qu’il a entendu dire par différentes personnes que les dits Toulon frères avaient dit … » Pierre Lavergne qui s’intitule ‘notable de la paroisse de Nocq’ a dit que « François Toulon le jeune lui a dit que si les jeunes gens faisaient bien, ils ne partiraient pas, que c’était aux riches de marcher, qu’il ne voulait pas être patriote, qu’il était aristocrate et voulait que la Convention nationale fut écrasée, que c'était tous des voleurs ». Antoine Boulanger fondeur, demeurant à Bourzeau, commune de Nocq, dépose que « François Toulon lui a dit à lui-même que les jeunes gens ne devaient pas partir pour aller à la Vendée, qu’on les embêtait, qu’on les conduisait à la boucherie et qu’il ne fallait pas y aller … » Tout ce galimatias sera magnifiquement exploité par les enquêteurs qui en concluent sans sourciller : C’est ainsi qu’il est prouvé. De ce long travail est résulté un document qui prend vite des airs accablants et officiels, même s’il ne fait que répéter inlassablement les mêmes comptines fondées sur des on-dit de certaines personnes mal identifiées qui en ont entendu d’autres. Détail sordide qui évoque irrésistiblement la trahison de Judas, chacun des témoins, a suivant la formule de l’acte, « requis taxe que nous avons octroyée et pour la somme de trois livres. » Trois livres qui leur seront scrupuleusement versées par les enquêteurs. L’audition des frères ToulonLe même jour et dans la foulée, les enquêteurs procèdent à l’audition de Jean-Baptiste Toulon. Le lendemain, ce sera le tour de son frère François. Soudain, leur profession change. Ils ne sont plus gardes des bois nationaux, mais gardes à Jehannot de Bartillat, ce qui contribue immédiatement à les marquer comme hostiles à la Révolution. Les enquêteurs reprendront et transcriront scrupuleusement les accusations toujours les mêmes, faites par les témoins et à chacune des questions visant à savoir si Toulon avait bien dit ceci ou cela, ils enregistreront la même réponse catégorique : A répondu que non ! Interrogés s’ils ont quelques reproches à faire à leur dénonciateur ainsi qu’aux témoins qui ont été entendus, les Toulon répondent qu’ils n’ont rien à reprocher au dénonciateur, mais que par contre ils sont en procès ou en litige avec pratiquement tous les témoins ce qui commence à éclairer l’affaire d’un jour assez glauque. Ils révèlent ensuite, ce qui sera confirmé par une longue note manuscrite remise aux enquêteurs et figurant au dossier, que les ‘notables’ de Chambérat et notamment certains des témoins qui sont venus déposer se livrent ouvertement à un véritable pillage des bois nationaux dont ils avaient, eux, la garde. Ils évoquent d’innombrables charrois tirés à quatre bœufs qui transportent les arbres abattus, les livrent sur la place du marché pour être vendus ou les déchargent dans les sous-sols de certaines maisons. De nombreux témoins à décharge seront cités. Ils ont vu comme eux les transports et ont assisté aux exactions manifestes des pillards. Pour certains d’entre ces derniers, les Toulon déclarent : « Ils n’ont pratiquement vécu que du bois volé. » Cette fois, il nous a semblé que la vraie dimension de l’affaire éclatait et que la manœuvre devenait évidente. Les notables de la municipalité avaient organisé ou toléré un fructueux trafic reposant sur la mise à sac des biens nationaux. Les Toulon ayant refusé de fermer les yeux, il fallait donc qu’ils disparaissent et qu’ils disparaissent tous les deux, sans laisser de trace. On peut imaginer ces conciliabules : « Ce sont eux ou nous, ces enragés vont causer notre perte. » En effet, comme il s’agissait de bien nationaux, les coupables risquaient gros et même sans doute la peine de mort. Et ils ont voulu allumer un contre feu. Ils ont lancé la bombe Badouiller et n’ont pas ménagé l’infanterie. Pas moins de huit témoins prenant le risque de se démasquer et de venir témoigner. Il fallait qu’ils se croient invulnérables et malheureusement le fanatisme révolutionnaire leur a donné raison. Ces problèmes n’ont pas troublé les enquêteurs qui ont conclu leur interrogatoire en écrivant pour chacun des frères : « Lui avons démontré qu’il ne disait pas la vérité attendu qu’il réfute les dépositions des témoins, dépositions qui sont à nouveau reprises pour étoffer encore l’acte. Ces dépositions sont considérées, sans aucun examen, comme la Vérité absolue. » Il est à noter que jamais, à aucun moment, les témoins à décharge cités par les Toulon ne seront entendus bien que leur identité ait été parfaitement communiquée. Ce n’est pas faute de temps puisque pendant près de quatre mois, les frères Toulon pourriront dans les prisons de Moulins. La lettre de François ToulonNous avons trouvé un long document particulièrement touchant dans ce dossier rempli de pièces officielles. Malgré le style parfois déplorable et l’orthographe qui prête à sourire, cette lettre démontre que les frères Toulon savaient écrire, contrairement à leurs accusateurs qui ne pouvaient même pas signer leurs noms. La lettre a été écrite dans les jours qui suivent l’audition. François croit, sans doute encore, que les faits accablants et précis qu’il indique seront pris en considération et le sauveront de la guillotine dont le spectre a dû hanter ses pensées dès le jour de son arrestation. En réalité, ces faits seront purement et simplement ignorés de tous. Ce n’est que plus de deux cents ans plus tard, que la pauvre vérité des frères Toulon devait refaire surface et les déclarations qu’ils articulent méthodiquement reprendre vie. Elles nous dévoilent les turpitudes d’une sorte de mafia qui mettait depuis des mois et sans doute des années en coupe réglée les bois de Chambérat. Les griefs contre ses accusateurs sont méticuleusement exposés, la lettre cite des faits, donne des noms de témoins qui pourraient confirmer ses dires … pour peu qu’on veuille les entendre. Il n’est pas question de reproduire ici les six pages d’un texte serré écrit la rage au cœur par le plus jeune des frères Toulon. Il offre le témoignage de Jean Vasseur, maire de Nocq, qui a pu comme lui constater le trafic. Il fournit de même des précisions concernant le constat effectué par le citoyen Gervais Guedable notaire et deux officiers municipaux de Nocq, qui ont relevé de nombreux délits ayant tous trait à des prélèvements frauduleux de bois, montrant ainsi clairement l’ampleur des opérations et le fait qu’elles impliquaient de nombreux complices. Il n’est donc pas étonnant qu’à la suite de l’arrestation des frères, on ait assisté à une véritable levée en masse des témoins à charge animés par un désir de vengeance. Pourquoi le maire de Nocq, le notaire n’ont-ils pas été entendus ? Pourquoi n’ont-ils pas témoigné spontanément ou l’ont-ils fait sans être entendus officiellement ? Autant de questions sans réponses. Seules des hypothèses sont permises : la complicité ou tout simplement la peur d’être à leur tour dénoncés et jetés dans le grand brasier révolutionnaire ont-elles retenu les interventions des témoins à décharge ? Qui peut juger en 2001 de ce qu’il aurait fait, de ce qu’il convenait de faire dans une société en folie qui profitait des « événements » pour régler de sordides comptes personnels et où la seule ambition, la seule règle était de tenter de survivre ? Et tant pis pour les pauvres Toulon qui avaient voulu, contre vents et marées exercer leur profession de gardes forestiers. Des empêcheurs de voler en bande, espèce en voie de disparition, attachés sans doute à des valeurs d’une autre époque. On ne peut s’empêcher de sourire, malgré le tragique de la situation, quand on constate que le 10 novembre 1793, le lendemain même du jour ou François a daté sa pauvre lettre, la Convention nationale a promulgué la Loi de la Raison, affichant ainsi des ambitions qui nous semblent aujourd'hui très au-dessus des possibilités réelles du temps - et sans doute également du nôtre. Faute de réponses à ces questions, il nous a fallu nous en tenir aux pièces du dossier : Note des Toulon contestant la validité des témoinsLes citoyens Toulon ont déclaré qu’ils récusaient tous les témoins attendu qu’ils avaient tous participé ou profité des dégradations du bois de Chambérat et autres bois dont ils étaient gardes, et que tous ceux du village de Bourzeau étaient en procès avec l’un au moins des Toulon. Arrêté du 26 brumaire 1793 (Samedi 16 novembre)Le comité de Montluçon a manifestement voulu se débarrasser de la patate chaude et décide le transfert au siège du département de l’Allier. Là-bas, les prisonniers seront loin de leur base et ne risquent plus de recevoir de soutien quelconque. Le texte est sans ambiguïté : « Nous avons trouvé cette affaire trop importante pour y porter décision. D’après l’examen des informations, interrogatoires et pétitions, vous statuerez sur leur sort ainsi que vous le jugerez à propos. Nous vous prions de vouloir nous accuser réception du tout. Salut et Fraternité Meunier et Vidal » Les citoyens Meunier et Vidal ont dû renifler une odeur de malpropre et ont voulu se défaire au plus vite de ce dossier qui risquait de devenir encombrant, voire explosif. Ils se défaussent purement et simplement, ne voulant même pas esquisser un avis : « Vous statuerez sur leur sort ainsi que vous le jugerez à propos. » On croirait entendre les propos de Ponce Pilate. Une longue période de silenceDu 16 novembre 1793 au 24 mars 1794, on perd la trace des Toulon qui doivent pourrir dans un cul de basse fosse dans une prison de Moulins. Pendant plus de quatre mois, personne ne s’occupe apparemment d’eux et les questions s’accumulent : Combien de jours a duré le transfert de Montluçon à Moulins ? Comment ont-ils été 'transportés' d’une prison à l’autre ? Où ont-ils été logés et dans quelles conditions ? Ont-ils pu avoir des contacts avec leurs familles ? Comment celles-ci ont-elles survécu à ce traumatisme ? Quels étaient leurs moyens de subsistance ? 24 mars 1794 - Demande du transfert des Toulon de Moulins à ParisOn apprend seulement que leurs charges se sont simplifiées, mais aussi aggravées puisqu’ils sont désormais prévenus « d’avoir tenu des propos tendant à dissoudre la Convention. » Cela ne ressort bien entendu en rien des déclarations recueillies au cours de l’interrogatoire, mais en germinal An II, cela devait être plus tendance, plus lapidaire et aussi beaucoup plus efficace. Le 24 mars, c’est la fin du procès des Hébertistes et ce devaient être les mots à employer pour envoyer sûrement quelqu'un à la guillotine. Comment s'est passé ce transfert à Paris ? D'après tous les récits de l'époque, c'était un calvaire effroyable : Les prisonniers étaient enchaînés dans des charrettes, à même le fond, à peine nourris, battus à la moindre récrimination, malades, exposés aux intempéries de la route, accueillis par des injures dans tous les pays qu'ils traversaient, soumis à la vindicte populaire pendant des jours et des jours. L'ordre de transfert est daté du 4 germinal an II (24 mars 1794). Le premier interrogatoire parisien est daté du 25 germinal (Lundi 14 avril 1794). L'enfer aura donc duré près de trois semaines. Interrogatoire de Jean-Baptiste ToulonA lieu le 25 germinal an II (Lundi 14 avril 1794) en présence de l'Accusateur Public, le sinistre Fouquier-Tinville D'entrée, la profession de Jean-Baptiste est énoncée de manière à le rendre suspect : garde bois de la République ci-devant chez Jehannot de Bartillat ci-devant Marquis de Bartillat. Cette étiquette qui lui a été accolée va contribuer à le perdre et le conduire à l'échafaud. L’Accusateur Public fait état des témoins qu'il a convoqués. On lui adjoint un avocat : un nommé Guillot dont il ne sera fait mention nulle part et qui apparemment n'a jamais entendu parler de l’affaire avant cette minute et dont aucune parole ne sera consignée dans les actes qui nous sont parvenus. Indignés, nous n’avons pu nous empêcher de grogner : « Mais qu'est-ce qu’il attend pour intervenir, cet avocat, pour simplement faire son métier ? Etait-ce l’indifférence ou la peur qui le retenait ? » Le frère François est interrogé ensuite et il lui est attribué le même avocat. Apparemment, les deux frères seront jugés comme une seule et même entité, dans un même lot. Comme deux jumeaux qui devaient tout naturellement partager la même malédiction ! Assignation des témoins aux débatsLe 20 Floréal an II (9 mai 1794), une semaine avant le procès, un huissier s'est présenté au domicile des témoins pour leur enjoindre d'être présents à Paris sept jours plus tard pour déposer au procès des frères Toulon. On apprend par ce texte que le dénonciateur, le nommé Badouiller est commis au bureau du receveur du district de Montluçon Notre Dame. C'est donc un expert que la municipalité menacée avait choisi pour lancer l'accusation et l'on peut imaginer sans peine comment il a dû piloter l'opération. A nouveau le jeu des questions. Tous les témoins n'ont pas été cités. Pourquoi ? Avaient-ils disparu ? Leur conviction avait-elle faibli et Badouiller craignait-il qu'ils reviennent sur leurs déclarations préfabriquées ? Marcel Gilleton, laboureur et notable du village des Meilleraux commune de Nocq s’était montré d’une extrême prudence. Il avait déclaré « qu’il ne savait absolument rien des faits dont il avait été enquis », ce qui ne l’avait pas empêché de requérir la taxe et de toucher les trois livres comme les autres. Il n’est pas convoqué cette fois et l’on comprend mieux sa prudence quand on lit dans la lettre de François Toulon : Quant au nommé Gilleton je l'ai trouvé le 25 mars avec ses deux fils et deux charrettes, attelées de chacune quatre bœufs, qu'ils avaient chargées dans la dite forêt de Chambérat. Badouiller et les "notables" ont dû conclure qu’il valait mieux ne pas citer ce témoin encombrant. En a-t-il été de même pour Blaise Couraud qui n’avait pas fait preuve de retenue lui, pendant l’enquête ? Il avait déclaré : « que Jean et François Toulon frères lui ont dit qu’ils soutiendraient les émigrés jusqu’au péril de leur vie. » Propos au venin mortel en cette époque. Compte tenu des accusations précises portées contre lui par les frères Toulon, peut-être a-t-on jugé plus prudent de ne pas l’exposer à des questions indiscrètes ? L'acte d'accusationC’est une intéressante pièce d'histoire portant la signature du trop célèbre Fouquier-Tinville, mais il ne nous apprendra pas grand chose de neuf concernant notre affaire dans la mesure où il se borne à reprendre sans les remettre en cause les déclarations rabâchées par les témoins, ignorant totalement les arguments avancés par la défense et ne s'étonnant nullement que les témoins à décharge n'aient jamais été entendus. Après les têtes illustres qu'il a fait tomber au cours de mois passés, que pèsent deux malheureux gardes des bois qui ont eu l'insigne malchance d'être, par le passé, au service d'un ci-devant Marquis ? La cause est entendue, bien avant que d'être jugée. « Que, énoncé fait de toutes les pièces par l’Accusateur Public, il en résulte que les sus nommés se sont montrés tant par leur conduite que par leurs propos les ennemis de la République et les partisans de la tyrannie » On procède d'ailleurs par amalgame : on juge, en même temps que les Toulon un Ancien Dominicain et curé constitutionnel. Les opinons (réputées fanatiques) et les fautes de l'un rejailliront sur les autres qui seront englobés dans un même opprobre, permettant d'aboutir en spirale à la forte conclusion, merveilleuse formule qui résume l'état d'esprit de l'époque : « En un mot, il est prouvé que Jean-Baptiste Toulon n’a cessé avec son frère d’avilir la Convention et les autorités constituées par les propos les plus contre révolutionnaires » Il était en effet plus prudent de s'en tenir à un seul mot car s'il avait fallu en employer plusieurs, la démonstration n'aurait pas été aussi limpide. A la suite du savant amalgame, on retrouve les frères Toulon méthodiquement ficelés par une prose létale déclarant qu’ils sont : « convaincus d'avoir conspiré contre la République, la liberté et la sûreté du peuple français en tenant des propos contre révolutionnaires et en provoquant par leurs propos la dissolution de la Représentation nationale, l'avilissement des autorités constituées et le rétablissement de la royauté, ce qui est contraire à la loi de la République. » C'était aller bien au-delà des espoirs de ses dénonciateurs et oublier notamment que les Toulon n’ont en fait rien provoqué du tout et certainement pas la dissolution de la Représentation nationale. L'énoncé des motifs laisse rêveurs : « Les frères Toulon ont prouvé par leurs propos contre révolutionnaires qu'ils ont tenus dans différentes circonstances qu'ils regrettaient les abus dont ils avaient profité sous le règne du tyran et ont manifesté le désir de voir renaître avec la tyrannie, les vexations qu'ils avaient prononcées sur le peuple. » Compte tenu de la vie précaire menée par les habitants des cantons de Nocq et d’Archignat pendant la Révolution, il fallait bien le lyrisme échevelé de l’Accusateur Public Fouquier-Tinville pour évoquer les « abus dont ils avaient profité sous le règne du tyran ». La suite implacable est épelée en quelques mots terribles : « Le Tribunal, après avoir entendu l’Accusateur Public sur l'application de la loi condamne Jean-Baptiste et François Toulon à la peine de mort conformément à la loi du 13.12.1792 (vieux style) dont il a été fait lecture laquelle énonce que quiconque se proposerait ou tenterait d'établir en France la royauté ou tout autre pouvoir attentatoire à la souveraineté du peuple sous quelque dénomination que ce soit serait puni de mort. » C'est à peine si les juges se sont donnés le mal de les distinguer l’un de l’autre. Pour eux, ils n'étaient qu'un seul et même gibier abstrait, une marchandise qu'il fallait, dans le respect des règles et pour obéir à l'air du temps, envoyer dans la charrette d'infamie vers une mort programmée. Les frères Toulon qui avaient été incarcérés à la Maison Egalité, rue Jacquier, seront écroués à la maison d’arrêt de la Conciergerie utilisée comme Maison de Justice et exécutés le jour même, conformément au jugement qui stipule : « Ordonne que le présent jugement sera à la diligence de l’Accusateur Public mis à exécution dans les 24 heures sur la Place publique de la Révolution, imprimé publié et affichés dans toute l'étendue de la République. »
EpilogueUne fois le couperet tombé, le dossier refermé, nous sommes restés seuls à nous interroger. Comment avaient survécu dans la tourmente leurs familles sinistrées, sans ressources puisque le jugement avait « ordonné que le bien de Jean-Baptiste et François Toulon soit acquis à la République conformément à l'article 2 du titre 2 de la loi du 10 mars dernier dont il a été fait lecture» ? Comment avaient-elles supporté la vindicte des voisins, la peine immense causée par ces disparitions tragiques ? Nous manquons cruellement de documents pour nous éclairer. La petite Anne Toulon, qui assurera la continuité de notre famille, avait 7 ans au moment de l’arrestation de son père. Elle ne devait jamais le revoir. Sa mère Hélène Béchet a dû souffrir pour assurer la survie de sa tribu. Nous avons retrouvé sa trace, huit ans plus tard en 1802. Elle semble avoir trouvé refuge auprès de la famille Deschez vivant à Archignat. Le 24 février 1802 (5 Ventose de l’an 10) à 42 ans, elle épouse en effet Louis Deschez, veuf également, âgé de 48 ans et sa fille Anne, épouse le même jour Antoine Deschez, le fils de Louis. Elle avait 15 ans et lui 26. Bien des épreuves attendaient sans doute encore cette famille paysanne qui a traversé l’épopée napoléonienne, bien des guerres et bien des révolutions. * Dans la seconde moitié du vingtième siècle, Jacqueline Deschez, descendante à la sixième génération de Jean-Baptiste Toulon, le grand-père de son arrière arrière-grand-père, son ancêtre 66 selon la codification Sosa, décidait d’opter, sans savoir quel atavisme irrésistible l’y poussait, pour la profession d’avocat pénaliste et de militer farouchement pour l’abolition de la peine de mort. Pendant plus de vingt-cinq ans, elle a arpenté les couloirs et les dédales du Palais de Justice de Paris, passant vingt fois par semaine dans la Salle des pas perdus, sans jamais se douter un seul jour qu’elle était à la verticale exacte de la Conciergerie cette prison maudite où Jean-Baptiste a connu l’angoisse des dernières heures, la peur atroce de mourir dans la force de l’âge, décapité sous les insultes d’une foule haineuse déchaînée. Les frères Toulon étaient-ils croyants, la certitude d'une vie meilleure les a-t-elle soutenus au moment où le couperet qui a tranché le cours de tant de destinées célèbres les a projetés dans l'au-delà. Se sont-ils réincarnés depuis ces événements et frémissent-ils, sans comprendre pourquoi, chaque fois que dans un film ils aperçoivent une charrette chargée de bois, cahotant dans les sentiers bourbeux d'une forêt, tirée par quatre bœufs ? L’avocate a-t-elle rencontré, dans ses courses pressées, le fantôme de son ancêtre Jean-Baptiste, errant comme une âme en peine ? Qui pourra jamais le dire ?
Ce texte est
paru dans le numéro spécial n° 23 de la revue
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