Le fil de la vie n'est pas coupé à la mort; simplement il passe sur une autre navette. Liszt

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Le Syndrome de Fredman

Le voyageur perpétuel

 

 

 

Une rencontre imprévue

  A peine fut-il installé, près du hublot pour profiter du paysage et de la traversée du Channel, qu’une jeune femme élégante, très blonde, au parfum discret, vint s’asseoir dans le siège voisin. Il lui sourit, surtout pour savoir si la fascination de ses yeux verts était aussi efficace qu’il le pensait. Il fut carrément déçu lorsqu'elle se contenta de répondre poliment à son sourire et se plongea immédiatement dans la lecture du Wall Street Journal.

  Il insista. Il lui fallait absolument renouer, avec ses contemporains, des contacts qui lui manquaient cruellement.

-- Les nouvelles sont bonnes ? demanda-t-il d'un ton qu'il voulait badin, avez-vous gagné beaucoup d’argent ?

  Assez banal en somme. Il la vit esquisser un sourire sans pour autant quitter des yeux les cours de la bourse comme s’ils recelaient des secrets cachés qu’elle s’efforçait de déchiffrer.

  Serait-ce, après tout, l’effet de son nouveau look ? Il poursuivit son léger avantage par des propos assez inconsistants auxquels elle persistait à ne pas répondre.

  Lorsque l’avion s’ébranla doucement, pour se diriger vers la piste d’envol, elle replia brusquement son journal, le fourra dans sa serviette et se tournant vers Pierre, lui dit d’une voix teintée d’ironie :

-- Je crois qu’il vaut mieux que je remette ma lecture à ce soir. Vous n’avez pas l’air décidé à abandonner. Vous me paraissez en manque de... conversation.

  Il lui sourit franchement et elle éclata de rire. Le voyage fut un véritable enchantement et c’est à peine si Pierre pensa à regarder à travers son hublot quand ils se trouvèrent au-dessus de la mer.

  Elle travaillait depuis cinq ans en qualité de conseiller fiscal international chez Arthur Andersen, une des principales firmes juridiques américaines. Son temps se passait à sillonner l’Europe et les Etats-Unis pour porter la bonne parole aux industriels soucieux d’optimiser la pression fiscale que faisaient peser sur eux des gouvernements inconséquents.

  Elle semblait heureuse de faire étalage de ses connaissances devant un homme séduisant aux yeux d'un vert Nil aussi magnifique.

  Pierre se vit présenter en un temps record, tout ce qu’il fallait savoir sur la théorie dite du voyageur perpétuel qui permet aux financiers avisés de ne jamais payer d’impôts dans aucun pays. Cette méthode, réservée à de rares privilégiés prêts à supporter les dépenses qu’exige sa mise en pratique, repose sur des principes simples, mais il y faut des moyens importants pour la mettre en œuvre.

  La jeune femme, elle s’appelait Jenice, lui révéla qu’elle l’utilisait depuis plusieurs années pour différents clients de la firme et notamment pour un milliardaire cubain, un nommé Rapopos. Elle insistait sur le fait que cette méthode était parfaitement légale et que les bénéficiaires n’étaient en rien répréhensibles.

  La curiosité de Pierre était à son comble. Plus de prélèvements fiscaux, en toute légalité ! Le paradis ! Jenice lui expliqua que les principaux états considéraient qu’une personne devait payer l’impôt à leur gouvernement à partir du moment où elle avait résidé sur le sol de leur pays pendant une certaine durée chaque année. A contrario, en l’absence d’un séjour, pendant un temps suffisant, elle ne devait rien au pays considéré. Cette durée est variable selon les états. En France par exemple, elle est de six mois.

  Si donc un citoyen, quelle que soit sa nationalité, ne séjourne que cinq mois en France, chaque année, il sera fondé à prétendre qu’il n’est pas imposable puisque son établissement principal ne se trouve pas dans ce pays.

  Selon Jenice il suffisait donc, si le candidat pouvait se le permettre, de le faire vivre quelques mois ici, quelques semaines là, pour qu’il ne remplisse dans aucun pays la dangereuse condition de résident permanent. L’idéal était évidemment qu’il soit propriétaire d’un yacht lui permettant de naviguer, aussi souvent que possible dans les eaux internationales.

  C’était précisément le cas de ce Rapopos qui ne payait aucun impôt à aucun gouvernement malgré des revenus annuels dépassant ceux de nombre de petites nations inscrites à l’ONU. Ceci lui permettait de financer en toute tranquillité des fondations qui occupaient des centaines de spécialistes œuvrant pour la bonne cause, cherchant inlassablement les solutions les mieux adaptées pour réduire la misère des hommes.

  Jenice savait même qu’il envisageait sérieusement de fonder, avec quelques amis, dans les eaux limpides des Caraïbes un nouvel Etat dans lequel il ferait bon vivre.

  Pierre, émerveillé, se dit qu’il aimerait rencontrer une telle personne, si toutefois elle existait réellement, ailleurs que dans l’esprit surchauffé de sa compagne d'une heure. Celle-ci affichait l’image d’une jeune femme libérée, entièrement vouée à son métier, et totalement heureuse de l’être, mais malgré cette apparence, elle ne sut résister au besoin de faire ses confidences à Pierre et lui fit entrevoir un abîme de contradictions et de doutes qu’il n’aurait jamais soupçonnés.

  Jenice se sentait piégée dans son activité professionnelle, au service de tous ces puissants à qui elle consacrait sa jeunesse et son activité. Elle répéta à Pierre, au moins trois fois, une boutade qui semblait avoir beaucoup servi : « Quand on sait vraiment faire une chose, on la fait, quand on ne sait pas, on conseille les autres. »

  Elle résumait ainsi ce sentiment d’insatisfaction et d’amertume qui la rongeait et qu’elle s’efforçait de dissimuler sous une fausse assurance. Elle recherchait désespérément un meilleur emploi de son énergie et se demandait souvent s’il ne serait pas préférable pour elle, de récupérer son indépendance et de se mettre à travailler pour une cause plus juste.

  Mise en confiance, on ne sait pour quelle mystérieuse raison, comme le vendeur de perruques, elle parlait sans contrainte :

-- Je ferais peut-être mieux de rejoindre Rapopos et de travailler avec lui à mettre en place les fondements d’un monde meilleur et vraiment libre, plutôt que d’aider tous ces gros lards à cacher leurs sous.

 Confondu par cette franchise, Pierre ne savait que répondre et elle continuait :

-- Je gagnerais, peut-être moins d’argent que maintenant - elle lui confia qu'elle allait faire environ deux millions de francs français cette année - mais, au moins, je pourrais me regarder en face, le matin sans éprouver de remords sur la manière dont je conduis ma vie.

  Le voyage passa si vite qu’ils arrivèrent à Heathrow sans même s’en rendre compte. Pierre aurait souhaité continuer à perfectionner sa culture juridique en si bonne compagnie, mais Jenice était attendue. Elle lui remit sa carte et ils jurèrent de se revoir.

 

 

 

Pour une visite guidée, il vous suffit de cliquer sur le mot suite en bas et à droite de chaque page. Bonne promenade !

 

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