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Le
fil de la vie n'est pas coupé à la mort; simplement il passe sur une autre
navette. Liszt |

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Le Syndrome de Fredman |
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L'insécurité au Pérou Malgré le dîner excellent, plein de trouvailles, la peinture qu’ils firent de la situation politique lui donna froid dans le dos. La guérilla que le gouvernement prétendait avoir définitivement éradiquée, refaisait ponctuellement surface. Un poste de police, chargé de la protection de l’Assemblée Nationale péruvienne et la maison d’un général, chef militaire d’une région, avaient été bombardés et presque complètement détruits. -- Ils ont prétendu que le chef de la police antiterroriste avait été limogé, confia Alberto ; en fait, il a donné sa démission. Les autorités font état, pour rassurer l’opinion, de fautes lourdes dans l’organisation de la sécurité. Les dernières opérations terroristes ont été particulièrement troublantes, continua-t-il, soigneusement coordonnées, méticuleusement organisées, exécutées avec une discipline rigoureuse, elles étaient dirigées contre des objectifs militaires et gouvernementaux particulièrement sensibles. -- Elles ont provoqué, de la part du régime, une vague de répression sans précédent, confirma Franck. Même le New York Times a rapporté qu’en dix-huit mois 500 000 Péruviens au moins, des prétendus suspects, avaient été arrêtés par la police spéciale. Toutes ces actions ont provoqué des fractures très graves dans les rangs des partisans du gouvernement. Les militaires, également, reconnaissent les échecs du Président et considèrent que la propagande officielle mentionnant la victoire finale et les accords de paix n’ont que de lointains rapports avec la réalité du terrain. -- Les forces armées précisa Alberto sont en pleine désintégration. De nombreux groupes clandestins sont en train de se constituer, à l’instigation de jeunes officiers qui organisent, sous le manteau, une rébellion armée contre la clique au pouvoir. Nous sommes persuadés que quelque chose d’important est en train de couver sous la cendre. -- Ce qui est très grave, intervint Franck, c’est que ce gouvernement est sans aucun scrupule. Son leader n’est qu’un pantin, manipulé par des escrocs qui ne reculent devant aucun crime pour se maintenir au pouvoir et continuer à remplir leurs poches. -- Mais je croyais qu’il avait été élu démocratiquement, à une large majorité s'étonna Anna. -- C’est totalement faux, confirma Alberto avec véhémence. Compte tenu des abstentions massives et des votes nuls, il a obtenu moins d’un quart des voix. Ce n’est pas suffisant pour constituer une légitimité. -- Tu pourras d’ailleurs constater, en te déplaçant dans le pays, l’extrême pauvreté de la population insista Franck. Et malgré cela, un des proches conseillers du président, Carnesinos, son âme damnée en fait, touche chaque mois un traitement de dix millions de dollars. Le journal d’Alberto se prépare à sortir bientôt un papier sur le sujet. S’ils le font, c’est qu’ils ont des preuves irréfutables. -- Je partage votre inquiétude, leur dit Anna, s'apercevant que Claire suivait avec beaucoup de peine cette conversation en anglais et commençait à bailler ferme, mais je suis venue ici pour faire un reportage sur les lignes de Nazca et le Machu Picchu. Je ne tiendrais pas à me retrouver, avec ma fille, en plein milieu d’un putsch militaire. Vous ne me rassurez pas du tout, mes amis. Ils lui répondirent par un petit sourire contraint qui semblait lui dire : « Nous comprenons bien, mais nous connaissons tes opinions et nous savons qu’à l’occasion, tu ne rechignerais pas à faire un bon papier et des photos choc. » -- Tu sais mon trésor, déclara doucement Franck en se tournant vers Claire, mais s'adressant en fait à Anna, c'est quelqu'un ta mère, c’est vraiment dommage qu'elle vive si loin parce que moi, je l'épouserais bien. Et je te prendrais dans le lot, par-dessus le marché, ajouta-t-il avec un grand sourire. Le Drame du Barbecue Une radio qui hurlait lui martyrisait les tympans. En pénétrant dans la pièce étroite, plongée dans la pénombre, Pierre buta sur un corps. Il se baissa. C’était le cadavre déchiqueté d’un enfant de huit ans qui baignait dans une mare de sang, le visage complètement éclaté, les yeux crevés, la mâchoire pendante. Il aperçut le petit récepteur posé sur une étagère en bois brut accrochée au mur crépi à la chaux par des cornières de fer rouillé. S’approchant, il tourna le bouton. Brusquement ce fut le silence. A la lumière incertaine des braises du barbecue, il découvrit progressivement une vingtaine de corps amoncelés sur le sol les uns sur les autres, rouges du sang qui continuait à s’écouler de leurs blessures. Il perçut des gémissements et l’odeur fade, une odeur d’abattoir, le prit à la gorge, lui donnant la nausée. Il se mit à trembler nerveusement comme une feuille frissonnant dans le vent d’automne. Il marcha dans un liquide gluant : du sang, répandu partout, sur le sol, des flaques épaisses qui commençaient à coaguler. Il avait giclé en abondance sur le comptoir, sur les meubles misérables, sur les murs éclaboussés d’où dégoulinaient de longues traînées brunâtres. Le spectacle horrible s’imposa à lui. Des bouches tordues dans un cri qui s’était éteint à jamais, des mains tendues pour repousser la mort, des yeux exorbités qui suppliaient leurs bourreaux. Toute la partie gauche d’un visage avait été arrachée par les balles, laissant apparaître un rictus de haine, abominable, inhumain. Des bras sanglants sortaient de cet amas de chairs mutilées. Il vit une main qui dépassait, vivante, à l’extrémité d’un membre mort. Elle se contracta mécaniquement, à plusieurs reprises, fermant le point, ouvrant les doigts, en un appel pathétique, avant de retomber inerte. La masse des cadavres était agitée de mouvements convulsifs, provoqués par des blessés, à demi étouffés, épargnés partiellement par les balles et qui tentaient de sortir de cet amas martyrisé, dans un effort désespéré vers la vie. Parmi les trois ou quatre survivants, un homme réussit à sortir de dessous cette masse humaine qui avait dû le protéger des balles. Apercevant Pierre, il le supplia de lui donner à boire. Ce dernier réussit à trouver, dans cette semi-obscurité un verre sur le comptoir et le remplit d’eau. Il s’approcha du blessé, un paysan aux vêtements déchirés, et lui soutint la tête pendant qu’il buvait. Il murmurait d’une voix à peine audible, butant sur chaque mot. -- Ils sont entrés, avec leurs cagoules et leurs mitraillettes. Les mots sortaient péniblement, mais le mourant faisait des efforts désespérés pour dire cette ignoble tuerie, pour qu’elle ne soit pas gommée à jamais de la mémoire des hommes. -- C'était des mitraillettes de l’armée. Elles avaient des silencieux. Pierre comprit, alors, pourquoi il n’avait pas entendu de coups de feu, la musique n’aurait pas suffi à masquer le bruit des rafales. L’homme continuait de sa voix rauque que Pierre n’oublierait jamais : -- Ils nous ont fait étendre, par terre, les uns sur les autres, les hommes, les femmes et l’enfant. J’ai cru être étouffé, j’étais en dessous. Et puis, ils se sont mis à tirer, à tirer, sans arrêt pendant de longues minutes, dans cette masse de chairs qui se tordaient de douleur. On entendait le bruit des balles, sortant des silencieux : flop, flop, comme du pop-corn qui éclate. Elles entraient dans les corps, le sang s’est mis à couler, tous ceux du dessus sont morts. Ils suppliaient, hurlaient de terreur et, progressivement plus rien. Ils continuaient à tirer, en riant, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de gémissements, plus rien que la musique. Le gamin de huit ans a voulu s’échapper, il a bondi et s’est mis à courir, ils l’ont abattu, comme un lièvre, avec de grands cris joyeux, avant qu’il n’atteigne la porte. Ils étaient au moins six ou huit qui tiraient sans relâche. En partant, ils ont fait éclater les lampes d’une dernière rafale et tout à été plongé dans le noir. Pierre écoutait ce récit d’apocalypse. Il dénombra au moins quinze morts, encastrés les uns dans les autres, ils semblaient cloués ensemble par les balles. Une forte odeur d’alcool montrait que certains avaient dû être assassinés dans leur ivresse dont ils ne sortiraient jamais. -- Sauve-toi ! lui murmura l’homme dans un souffle, sauve-toi ! s’ils reviennent, ils te tueront et ils diront que c’était toi le coupable. Sauve-toi, mais n’oublie jamais.
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