Le fil de la vie n'est pas coupé à la mort; simplement il passe sur une autre navette. Liszt

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Le Syndrome de Fredman

Sans domiciles fixes

 

 

 

Aux abords de la gare de l'Est

  Sous les voûtes de la gare, la misère qui s’affichait, bruyante et malodorante le ramena sur terre. Des clochards en bandes, avec leurs molosses aux yeux rouges dont les babines retroussées montraient des crocs impressionnants, riaient trop fort dans le petit matin, éclusant dès le réveil les bouteilles de mauvais vin rouge, achetées la veille avec les quelques pièces extorquées aux passants excédés.

-- Ils n’ont pas à se priver, dans nos villes, le poison est en vente libre pour presque rien, il faut bien que les vignerons prospèrent, commenta un voyageur, à côté de Pierre en regardant comme lui la faune hirsute. Sinon, continua-t-il, ces producteurs vont revendiquer, envahir les préfectures et les inonder de lisier.

-- C’est d’ailleurs pour des motifs semblables, poursuivit-il après quelques secondes d'un silence méditatif, que les cultures de coca envahissent les hauts plateaux de la Cordillère des Andes et que des centaines les gamins de Los Angeles, meurent à huit ans terrassés par une overdose.

-- Je vous trouve vraiment pessimiste, risqua Pierre.

-- Pas du tout. De toute manière, c’est la même chose dans tous les pays du monde. Nos sociétés sont incapables de préserver de la déchéance et de la misère profonde ceux qui chutent sur le chemin.

-- Vous semblez bien connaître le sujet.

-- C’est le moins que l’on puisse dire !

-- Il y a quelques années, confia-t-il comme à regret, après un nouveau silence, j’ai fait une grosse dépression, et très vite, je suis tombé tout en bas de l’échelle. Pendant dix-huit mois, j’ai traîné comme eux, dans la fange. J’ai dormi dehors, comme ceux que vous voyez là, ajouta-t-il, montrant à Pierre, d’un signe de tête, les formes recroquevillées sur elles-mêmes dans des chariots à bagages.

-- Vous avez pu remonter la pente ?

-- Oh ! vous savez, on peut se sortir de n’importe où, à condition de le vouloir.

-- Mais combien en ont encore envie ? Ils ne veulent plus rien ceux-là, ils se contentent de trimbaler leur maigre avoir dans des caddies volés aux supermarchés voisins.      

  Ils contemplèrent tous deux les clochards qui s’éveillaient, insultant, au passage, sans conviction, par un réflexe acquis, les bourgeois qui les dévisageaient.

  Pierre observait ce malheur, toute cette sous-humanité, d’un regard profondément modifié. Le grouillement sordide de ces déchets humains qui avaient quitté le combat n'aurait pas attiré naguère un seul regard du P.-D.G. indifférent et pressé qu’il était encore, si peu de temps auparavant.

-- Le vrai problème, continua son compagnon, c’est qu’ils refusent de s’en sortir. Dans leur état, on se fout de tout, on ne vote plus, on ne s’intéresse à rien, la vie sociale disparaît. Ils cessent d’être des citoyens à part entière.

  Par un curieux dédoublement, Pierre eut soudain l'impression étrange de se voir étendu là, dans la défroque pitoyable d'un de ces clochards dormant à côté de son chien. L'angoisse qui rodait diffuse autour de lui refit son apparition. Il soupçonna qu'elle n’allait plus jamais lâcher son étreinte, et que pendant des jours et des semaines, elle le rendrait, curieusement, sensible à la misère de ces hommes, le rapprocherait d’eux, d’une certaine manière, lui montrant sa solidarité avec cette population qu’il méprisait naguère en bloc. Ce devait être la conséquence de la précarité de sa situation, de sa fuite, au cours de laquelle il lui faudrait éviter soigneusement la police et même ses anciens amis.

  Il n'y avait pourtant rien de comparable, il était riche, très riche même, mais il était en marge.

  Il se demanda soudain si cette peur viscérale n'allait pas avoir pour effet de le rendre solidaire de centaines de millions d’hommes - un quart ou un tiers des habitants de la planète - qui, sous toutes les latitudes et dans tous les pays, vivent dans la précarité pendant que les autres s’inquiètent de leurs congés payés et de la couleur de leur nouvelle voiture.

-- Mais que faudrait-il faire pour eux ? dit-il se tournant vers son compagnon.

-- Il faudrait d’abord oser les regarder en face, admettre que ce sont encore des hommes et pas des animaux enragés, malgré l’hostilité qu’ils manifestent.

-- Mais vous-même ? fit Pierre découragé par l’immensité de la tâche en se retournant vers son interlocuteur.

Il s'aperçut que l’homme avait disparu dans la nuit.

 

 

 

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