Le fil de la vie n'est pas coupé à la mort; simplement il passe sur une autre navette. Liszt

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Le Syndrome de Fredman

La prison de Yanamayo

 

 

 

Le viol des Droits de l'Homme

  Elle allait à la prison de Yanamayo au bord du lac Titicaca pour tenter de voir une de ses amies de collège, Marge Arbenson.

-- Nous avons fait nos études ensemble au Massachusetts Institute of Technology et je l’ai retrouvée au Pérou au cours de mes pérégrinations. Elle a effectué deux stages d’étudiant au Salvador en 1988 et 1989. Le pays était en pleine guerre civile et elle a été tellement bouleversée par tout ce qu’elle a vu là-bas qu'elle a abandonné ses études.

-- Et comment vivait-elle ? questionna Pierre.

-- Ses parents lui ont envoyé des subsides. Elle a commencé à travailler pour un groupe étroitement lié aux Forces Populaires de Libération. Elle voulait participer au changement social dans le pays. Cela l’a conduit à s’opposer violemment à la politique des Etats-Unis qui soutenaient l’aile droite. De 1990 à 1994 elle a passé l’essentiel de son temps au Salvador et au Nicaragua, dans les milieux révolutionnaires. Maintenant que la paix est revenue au Salvador, Marge est passée au Pérou. Il lui a fallu retrouver un autre terrain d’action et elle a immédiatement épousé la cause des Tupac Amaru et cela ne lui a pas tellement réussi.

-- Que lui est-il arrivé ? demanda Pierre les yeux toujours rivés sur la piste qui continuait à s’élever dans la montagne.

-- Elle s’est fait prendre par l’armée, en compagnie de terroristes. La police l’a accusée d’avoir aidé les Pro-cubains à élaborer un plan qui visait à investir le Congrès péruvien et à prendre tous les députés en otage. Ce n’était pas très vraisemblable, mais elle a pourtant été jugée par un des tribunaux aux juges sans visage qui sont la triste honte de ce pays.

-- Les juges sans visage ?

-- Oui, pour faciliter la répression de la rébellion, une majorité fantoche a voté des lois particulièrement scélérates. Ce sont des militaires qui composent ces tribunaux dérisoires. Leur identité est inconnue des prévenus et ils portent des cagoules pendant le procès pour qu’on ne puisse les identifier. La défense est inexistante, les avocats n’ont pas accès aux preuves et ne peuvent interroger les témoins. La sentence est pratiquement toujours la même : prison à vie pour trahison, sans possibilité de libération conditionnelle.

-- Et c’est de cette peine que votre amie a écopé ?

-- Hélas oui. Je suis en relation avec ses parents que je connais depuis longtemps. Ils ont un droit de visite de trente minutes chaque mois. Ils m’ont supplié d’aller la voir et de lui apporter des livres. Voilà pourquoi je me rends à Puno. C’est là que se trouve la prison dans laquelle est enfermée Marge. Les conditions de détention sont intolérables et que le but est de se débarrasser purement et simplement des prisonniers.

-- Mais n’y a-t-il aucun espoir ?

-- A mon avis non. Après son arrestation, la police de Lima a convoqué la télévision. Marge est apparue, blanche comme un linge. Elle a crié devant la caméra qu’elle n’était pas coupable, mais qu’elle voulait aider le peuple du Pérou à sortir de sa misère. Elle a levé le poing en signe de protestation en criant : « Le MRTA (Mouvement Révolutionnaire Tupac Amaru) n’est pas un groupe de terroristes. Il veut simplement lutter contre la faim et la pauvreté. J’aime ce peuple et, même si je dois être condamnée à la prison, je ne cesserai jamais de l’aimer. Je ne perdrai jamais l’espoir que la justice règne un jour au Pérou. »

-- Je vois d’ici l’effet qu’elle a dû produire, murmura Pierre.

-- Désastreux, confirma Maggy, l’ancien Président Jimmy Carter est pourtant intervenu pour qu’elle obtienne un véritable procès et non pas le simulacre dérisoire auquel elle a eu droit.

-- Et alors, que s’est-il passé ?

-- Au Pérou, une grande partie de l’opinion ne lui est pas favorable. Fujimori a déclaré au Miami Herald : « Il n’y a aucun doute possible. C’est une terroriste et elle a eu le châtiment qu’elle méritait. »

  Un sentiment d’impuissance envahit Pierre. Il réalisa que c’était sûrement le sort qui l’attendait si d’aventure la police péruvienne mettait la main sur lui et venait à lui reprocher une participation quelconque dans l’affaire du Barbecue.

  Soudain, comme pour traduire son angoisse, un pneu de la voiture malmené par les bosses de la route explosa. Le véhicule dérapa dangereusement, puis s’immobilisa en plein milieu d’un virage, juste au bord d’un gouffre qui plongeait à près de mille mètres dans les abîmes du ravin au fond duquel coulait un maigre torrent. Il arrêta le moteur et soudain, un silence d’un autre âge les envahit. Seuls de rares oiseaux piaillaient dans les branches des grands pins qui les dominaient. Au dessous d’eux coulait une cascade bondissante dont les eaux passaient sous la route pour aller rejoindre le rio en contrebas.

...

  Pierre regarda Maggy. Depuis son retour de la prison, elle était prostrée. La journée avait été terrible pour elle. Yanamayo s’était révélée pire que tout ce qu’elle avait pu imaginer. Les gardes lui avaient refusé l’autorisation de voir son amie Marge, sans explication et malgré l’accord obtenu avant de venir. Il semblait y avoir un rapport avec les événements de Lima. Ceux-ci avaient causé un regain de tension dans les établissements pénitentiaires du pays dans lesquels pourrissaient les Tupac Amaru condamnés. Elle avait laissé les livres apportés, mais sans être sûre qu’ils seraient jamais remis à Marge.

  Au retour, elle s’était effondrée en pleurs dans les bras de Pierre, exprimant son désespoir à travers ses sanglots.

-- C’est abominable, elle va mourir. Elle vit dans une petite cellule dont elle ne peut sortir qu’une demi-heure chaque jour. Elle n’a pour lit qu’une dalle de béton, sans couvertures. Un trou dans le mur, muni de solides barreaux ouvre directement sur la montagne. Ce sont des familles de détenus rencontrées à la prison qui m'ont fourni ces informations. Elle doit mourir de froid. La nuit il fait moins cinq degrés en cette saison et en juin, pendant l'hiver austral, la température descend aux alentours de moins vingt-cinq.

-- Je pense qu’ils le font à dessein, lui avait déclaré Tim, ils ont transformé Yanamayo en camp de la mort lente.

  Pour Pierre, ce phénomène n’était malheureusement pas propre au Pérou. Ce pays était particulièrement caricatural, mais les violations des droits de l’homme et les exactions de ce genre étaient monnaie courante dans la plupart des nations, y compris celles dites civilisées.

-- Je suis tout à fait d’accord avec vous, appuya Tim. Même un pays comme la France n’est pas exempt de critiques. Quarante pour cent des personnes incarcérées dans ce pays n’ont pas été condamnées, mais attendent leur jugement ce qui est proprement inadmissible.

-- Mais il n’y a aucun rapport avec le Pérou, se défendit Pierre.

-- Bien entendu, concéda Tim, ici, trente mille personnes ont été tuées depuis la rébellion du Sentier lumineux et je dois dire que l’armée s’est livrée à un véritable génocide. Des milliers de gens ont été accusés de trahison et mis en prison. La plupart n’avaient commis d’autre crime que de faire le ménage ou la cuisine pour des péruviens convaincus de terrorisme. Depuis 1995, le gouvernement a relâché environ 250 personnes emprisonnées à tort, mais il doit en rester des centaines.

L'égoïsme

-- Ce qui me rend folle, hoqueta Maggy à travers ses sanglots, c’est que tout le monde s’en fout. C’est incroyable ce que les gens sont égoïstes. Ils ont le nez dans leur petit boulot et ils ne s’intéressent à rien d’autre. Même pas à ce qui est autour d’eux, alors vous pensez, à des milliers de kilomètres. Quand on les met en face des ces problèmes, ils les considèrent distraitement et, très vite, ils retournent à leur routine.

-- Pourtant, acquiesça Tim, l’égoïsme est le pire des conseillers, surtout à long terme. C’est leur myopie qui va perdre les anciennes puissances coloniales.

  Pierre dressa l’oreille. Ce discours rejoignait ses préoccupations des derniers jours. Tim se faisait l’écho de ses doutes et l’on sentait qu’il avait longuement médité sur ces problèmes.

-- Les Occidentaux ont délibérément refusé de s’intéresser à ce qu’ils appellent, avec mépris et condescendance, le Tiers monde, continua Tim, ils ont laissé les hommes vivre avec un revenu de deux cents francs par mois, sans lever le petit doigt pour leur venir en aide.

-- Vous avez raison, intervint Pierre, l’égoïsme est le pire des calculs. Il isole les hommes et suscite des réactions en chaîne qui reviennent comme un boomerang pour détruire ceux qui s’en sont rendus coupables.

-- C’est exactement ce qui est en train de se produire. Aujourd’hui les économies, paupérisées par le mépris et les actions imbéciles des puissances coloniales, commencent à relever la tête et à émerger de leur misère. Elles seront sans pitié et il suffit de se mettre à leur place pour le comprendre. Ces nations émergentes, Corée, Viêt-nam, Chine, etc. sont parties pour une croissance très rapide et vont ravager nos économies décadentes. Elles contribuent à créer en Occident des armées de chômeurs, de clochards et à les réduire à la misère qui était la leur et que nous avons méconnue. Le résultat est particulièrement choquant dans la mesure où il s’accompagne d’une cohabitation avec les vestiges d’une richesse et d’une puissance économique héritée du temps de la domination coloniale.

  Pierre revit en un éclair la faune hirsute qui hantait les abords de la gare de l’Est le jour de son départ.

-- Nous constatons ce phénomène, mais apparemment, nous n’avons rien appris et nous sommes en train de continuer les mêmes erreurs.

  Il pensait aux génocides qui se succèdent en Afrique, perpétrés par des roitelets débiles, incultes et cupides dont l’un des objectifs principaux est apparemment de voir leur portrait à la télévision et dans les grands journaux internationaux. Les anciennes puissances coloniales, empêtrées dans la mauvaise conscience de leurs exactions passées regardent sans intervenir. Elles laissent ainsi les grands trusts capitalistes mettre la main sur l’économie et les richesses immenses de ces pays. Ces multinationales se feront les complices des gouvernements locaux et fermeront les yeux sur les violations évidentes des droits de l’homme dans la mesure où ceux qui s’en rendent coupables servent leurs intérêts.

-- C’est exactement ce qui se passe ici au Pérou explosa Maggy. Le pays est gouverné par une clique de gangsters qui tiennent en main un président fantoche et qui sont soutenus et payés par les Etats-Unis.

-- Pourtant, le Président a été élu démocratiquement à une large majorité, supérieure à cinquante pour cent.

-- Vous savez, intervint Tim, ce n’est que la croûte des choses. J’ai couvert pour mon journal les élections de 95 et je peux vous dire que la réalité est toute autre.

-- ( ?)

-- Si l’on prend les chiffres réels, cette élection n’a, en rien, confirmé la légitimité de l’actuel gouvernement, tout au contraire. Elle a mis au jour la corruption du régime et, malgré les fraudes électorales, la complicité de l’ONU et des services secrets américains, celui-ci n’a recueilli, en réalité, que 18% des voix.

-- C’est incroyable.

-- En tout cas, continua Tim, ce sont les chiffres publiés par le ministère de l’intérieur et reproduits dans la presse péruvienne. On a recensé plus de onze millions de votants inscrits. Dans ce pays où le vote est obligatoire et où l’absentéisme est puni d’amendes et de peines de prison, il y a eu trente pour cent d’abstentions et en outre près de cinq millions de bulletins blancs ou nuls à la suite de la campagne de boycott menée par les partis d’opposition. Le Président n’a recueilli que deux millions de voix malgré la fraude organisée, les urnes trafiquées, laissées sous la surveillance de l’armée pendant la nuit etc. Et l’opposant, Perez de Cuellar, l’ancien secrétaire de l’ONU, a obtenu autour de dix pour cent.

 -- Effectivement, deux millions de voix, sur onze, cela ne fait que dix-huit pour cent, constata Maggy.

-- C’est ce que le régime a appelé une majorité écrasante, moins d’un électeur sur cinq, triompha Tim.

 

 

Pour une visite guidée, il vous suffit de cliquer sur le mot suite en bas et à droite de chaque page. Bonne promenade !

 

 

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