Le fil de la vie n'est pas coupé à la mort; simplement il passe sur une autre navette. Liszt

M_Frapech1.jpg (3514 octets)  Frapech_35.jpg (4296 octets)

Le Syndrome de Fredman

Un paradis bancaire

 

 

 

Le Luxembourg, un endroit très spécial

  Si Pierre se faisait tant de soucis depuis son arrivée, c’est que son passage à Luxembourg était somme toute prévisible. Ce pays, en effet, n’est pas à proprement parler un paradis fiscal, mais plutôt un paradis bancaire. Avec plus de deux cents établissements financiers, autant que la Suisse mais moitié moins que les îles Caïman, ce petit pays, dénommé le cœur vert de l’Europe à cause de ses campagnes accueillantes, draine les capitaux des citoyens de la plupart des pays européens qui l’entourent.

  Il pensait donc que ses poursuivants risquaient d'en déduire qu'il y ferait une halte pour y faire le plein d'espèces, même si obéissant à une sorte de prémonition dont il se félicitait aujourd'hui, il avait toujours soigneusement tenu secret, sauf pour Corinne, ses liens avec cette place financière. Il avait toujours prétendu à qui voulait l’entendre qu’il disposait de comptes en Suisse, que la Suisse était son véritable coffre-fort, tout en sachant que le secret bancaire, une tradition nationale protégée par des lois très strictes et scrupuleusement observées, était beaucoup plus efficace ici que dans la patrie de Guillaume Tell, des montres et du chocolat. La mauvaise conscience des banquiers helvètes et les pressions des gouvernements étrangers ont contribué en effet, depuis des années, à relâcher progressivement les pratiques anciennes qui avaient, jusqu'à un passé récent, permis de couvrir les nombreuses exactions des puissants et contribué à assurer la fortune des gnomes de Zurich.

  C'était en réalité dans une banque luxembourgeoise que Pierre disposait d’un compte anonyme. En entrant dans cet établissement, il se dirigea vers le guichet et donna le numéro de son compte. Il fut reçu, après une courte attente qui lui sembla interminable, par un officier bancaire, un petit chauve bedonnant, prénommé Hans, qu’il ne connaissait pas. Son correspondant habituel était, paraît-il, en congé.

  Il montra patte blanche et l’employé devint soudain très cordial. Pierre souhaita obtenir discrètement un conseil sur la meilleure manière de retirer et de transporter les fonds dont il avait besoin pour les semaines à venir. L’argent qu’il avait prélevé dans son coffre à l’appartement ne serait pas inépuisable et il faudrait du temps, avant qu’il puisse avoir accès aux capitaux provenant de la vente de son entreprise, qui devaient être virés à son compte des îles Caïman.

-- Le pluh zuhr ze les zezpesses. Dez doollaars, lui répondit sans hésiter le banquier qui semblait bénéficier dans ce domaine d’une solide expérience.

  Dans son laconisme, Hans résumait parfaitement le problème que Pierre n’avait jamais eu à résoudre jusqu’à ce jour puisqu'il disposait, pour régler ses dépenses sur les cinq continents, d’une impressionnante panoplie de cartes en plastique de toutes les teintes, la plupart tournant vers l’or, couleur qui flatte la vanité des clients.

  Malheureusement, Pierre savait que la commodité de ces outils de paiement modernes comporte une fâcheuse contrepartie. Elles rendent votre trace aussi facile à repérer par les autorités de toute sorte que celles laissées par un putois suivi dans une prairie par un épagneul breton moyennement entraîné. Elles attachent à vos pas comme une lueur phosphorescente qui vous rend aussi visible aux observateurs que les étoiles filantes par une belle nuit d’été.

  En un clin d’œil les ordinateurs géants de Big Brother, interconnectés en un réseau sans faille qui recouvre la planète comme une toile d’araignée, vous ont localisé. Ils peuvent fournir à qui de droit, où même à quelqu’un de simplement habile, ayant les bonnes relations, des indications d’une exactitude redoutable sur tous vos agissements.

  En un rien de temps, l’endroit où vous avez couché, le numéro de votre chambre, le menu de votre petit déjeuner n’ont plus guère de secret pour ces limiers. C’est tout juste s’ils ne peuvent pas déterminer la marque des cigarettes que vous avez achetées au bureau de tabac de l’hôtel, si vous n’avez pas encore réussi à vous débarrasser de cette funeste habitude qui restera bientôt l’apanage de quelques rares pithécanthropes attardés ou de gamins impubères en manque d’affection parentale.

  Avec les zezpesses préconisées par l’expert, ces choses deviennent beaucoup moins faciles à détecter même s’il est difficile aujourd’hui de se couler dans la civilisation moderne avec le même anonymat que celui des poissons évoluant dans la grande bleue.

  Si l’on en croit Spielberg, certains dinosaures étaient incapables de détecter une proie totalement immobile, mais se précipitaient sur elle, sans la moindre hésitation, à son plus léger mouvement.

  Il en est un peu de même dans le monde contemporain, malgré toutes les précautions possibles, les déplacements laissent toujours des traces aussi faciles à repérer, pour les spécialistes, que celles des lucioles tournoyant dans une nuit de juillet ou des électrons dans une chambre à bulles.

  Pierre réalisa qu’une imagination puissante et beaucoup de chance lui seraient indispensables pour ne pas signaler son passage et donner à d’éventuels poursuivants l’opportunité de le retrouver.

  Premier pas, comment déplacer sans trop de risques son petit capital. Il consulta, avec beaucoup de tact, son interlocuteur sur la manière qu’il suggérait pour transporter l’impressionnant paquet de billets de cent dollars que celui-ci venait de déposer devant lui, non sans lui faire signer le reçu d’usage.

  Il apprit ainsi, sans qu’il en soit fait le moindre mystère, que le maroquinier qui tenait boutique à deux pas de la banque, dans la rue principale, vendait des pochettes en flanelle de tailles variées munies de courroies dotées de velcroc qui permettaient de s’en entourer le bas-ventre de telle manière qu’elles passent totalement inaperçues.

 

 

 

Pour une visite guidée, il vous suffit de cliquer sur le mot suite en bas et à droite de chaque page. Bonne promenade !

 

 

Accueil bkbut.gif (444 octets)

Commander

Télécharger

Les romans

Nous écrire

Suite  SUITE.gif (969 octets)