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Le
fil de la vie n'est pas coupé à la mort; simplement il passe sur une autre
navette. Liszt |

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Le Syndrome de Fredman |
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Le Luxembourg, un endroit très spécial Si Pierre se faisait
tant de soucis depuis son arrivée, c’est que son passage à Luxembourg était
somme toute prévisible. Ce pays, en effet, n’est pas à proprement parler un
paradis fiscal, mais plutôt un paradis bancaire. Avec plus de deux cents
établissements financiers, autant que la Suisse mais moitié moins que les
îles Caïman, ce petit pays, dénommé le cœur vert de l’Europe à cause de ses
campagnes accueillantes, draine les capitaux des citoyens de la plupart des
pays européens qui l’entourent. Il pensait donc que ses
poursuivants risquaient d'en déduire qu'il y ferait une halte pour y faire le
plein d'espèces, même si obéissant à une sorte de prémonition dont il se
félicitait aujourd'hui, il avait toujours soigneusement tenu secret, sauf
pour Corinne, ses liens avec cette place financière. Il avait toujours
prétendu à qui voulait l’entendre qu’il disposait de comptes en Suisse, que
la Suisse était son véritable coffre-fort, tout en sachant que le secret
bancaire, une tradition nationale protégée par des lois très strictes et
scrupuleusement observées, était beaucoup plus efficace ici que dans la
patrie de Guillaume Tell, des montres et du chocolat. La mauvaise conscience
des banquiers helvètes et les pressions des gouvernements étrangers ont
contribué en effet, depuis des années, à relâcher progressivement les
pratiques anciennes qui avaient, jusqu'à un passé récent, permis de couvrir
les nombreuses exactions des puissants et contribué à assurer la fortune des gnomes
de Zurich. C'était en réalité dans
une banque luxembourgeoise que Pierre disposait d’un compte anonyme. En
entrant dans cet établissement, il se dirigea vers le guichet et donna le
numéro de son compte. Il fut reçu, après une courte attente qui lui sembla
interminable, par un officier bancaire, un petit chauve bedonnant, prénommé
Hans, qu’il ne connaissait pas. Son correspondant habituel était, paraît-il,
en congé. Il montra patte blanche
et l’employé devint soudain très cordial. Pierre souhaita obtenir
discrètement un conseil sur la meilleure manière de retirer et de transporter
les fonds dont il avait besoin pour les semaines à venir. L’argent qu’il
avait prélevé dans son coffre à l’appartement ne serait pas inépuisable et il
faudrait du temps, avant qu’il puisse avoir accès aux capitaux provenant de
la vente de son entreprise, qui devaient être virés à son compte des îles
Caïman. -- Le pluh zuhr ze les
zezpesses. Dez doollaars, lui répondit sans hésiter le banquier qui semblait
bénéficier dans ce domaine d’une solide expérience. Dans son laconisme,
Hans résumait parfaitement le problème que Pierre n’avait jamais eu à
résoudre jusqu’à ce jour puisqu'il disposait, pour régler ses dépenses sur
les cinq continents, d’une impressionnante panoplie de cartes en plastique de
toutes les teintes, la plupart tournant vers l’or, couleur qui flatte la
vanité des clients. Malheureusement, Pierre
savait que la commodité de ces outils de paiement modernes comporte une
fâcheuse contrepartie. Elles rendent votre trace aussi facile à repérer par
les autorités de toute sorte que celles laissées par un putois suivi dans une
prairie par un épagneul breton moyennement entraîné. Elles attachent à vos
pas comme une lueur phosphorescente qui vous rend aussi visible aux observateurs
que les étoiles filantes par une belle nuit d’été. En un clin d’œil les
ordinateurs géants de Big Brother, interconnectés en un réseau sans faille
qui recouvre la planète comme une toile d’araignée, vous ont localisé. Ils
peuvent fournir à qui de droit, où même à quelqu’un de simplement habile,
ayant les bonnes relations, des indications d’une exactitude redoutable sur
tous vos agissements. En un rien de temps,
l’endroit où vous avez couché, le numéro de votre chambre, le menu de votre
petit déjeuner n’ont plus guère de secret pour ces limiers. C’est tout juste
s’ils ne peuvent pas déterminer la marque des cigarettes que vous avez
achetées au bureau de tabac de l’hôtel, si vous n’avez pas encore réussi à
vous débarrasser de cette funeste habitude qui restera bientôt l’apanage de
quelques rares pithécanthropes attardés ou de gamins impubères en manque
d’affection parentale. Avec les zezpesses
préconisées par l’expert, ces choses deviennent beaucoup moins faciles à
détecter même s’il est difficile aujourd’hui de se couler dans la
civilisation moderne avec le même anonymat que celui des poissons évoluant
dans la grande bleue. Si l’on en croit
Spielberg, certains dinosaures étaient incapables de détecter une proie
totalement immobile, mais se précipitaient sur elle, sans la moindre
hésitation, à son plus léger mouvement. Il en est un peu de
même dans le monde contemporain, malgré toutes les précautions possibles, les
déplacements laissent toujours des traces aussi faciles à repérer, pour les spécialistes,
que celles des lucioles tournoyant dans une nuit de juillet ou des électrons
dans une chambre à bulles. Pierre réalisa qu’une
imagination puissante et beaucoup de chance lui seraient indispensables pour
ne pas signaler son passage et donner à d’éventuels poursuivants
l’opportunité de le retrouver. Premier pas, comment
déplacer sans trop de risques son petit capital. Il consulta, avec beaucoup
de tact, son interlocuteur sur la manière qu’il suggérait pour transporter
l’impressionnant paquet de billets de cent dollars que celui-ci venait de
déposer devant lui, non sans lui faire signer le reçu d’usage. Il apprit ainsi, sans
qu’il en soit fait le moindre mystère, que le maroquinier qui tenait boutique
à deux pas de la banque, dans la rue principale, vendait des pochettes en
flanelle de tailles variées munies de courroies dotées de velcroc qui
permettaient de s’en entourer le bas-ventre de telle manière qu’elles passent
totalement inaperçues. |
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