Le fil de la vie n'est pas coupé à la mort; simplement il passe sur une autre navette. Liszt

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Le Syndrome de Fredman

Un interrogatoire musclé

 

 

 

La Violence au quotidien

  Pierre, la conscience en repos, apaisé pour la première fois depuis longtemps, se coucha, pour une fois décidé à passer une nuit sans problèmes.

  Vers quatre heures du matin, il entendit un bruit de bottes dans le couloir qui menait à sa chambre. La porte fut enfoncée sans ménagement. Une troupe de six ou huit hommes fit irruption dans la petite pièce en vociférant. Ils commencèrent à tout casser et à faire voler les meubles en éclats. C'était de jeunes soldats chiliens, armés jusqu’aux dents qui portaient des cagoules noires ne laissant apercevoir que de petits yeux cruels qui le fixaient.

  Le sergent lui braqua sa lampe dans les yeux et lui ordonna de se lever. Il lui envoya dans les côtes, un coup de crosse qui lui coupa le souffle, pour lui faire comprendre qu’il ne s’agissait pas d’une visite de courtoisie. Un autre s’approcha, du côté gauche du lit et lui balança la crosse de son fusil dans la joue, en hurlant « DEBOUT ET VITE ! » La peau éclata et il sentit le sang tiède qui coulait dans son cou. Ils lui attachèrent les mains dans le dos, lui bandèrent les yeux et le traînèrent dehors, en chemise. Le froid vif le saisit et il se mit à trembler, comme une feuille, sans pouvoir s’arrêter, les hommes continuaient à hurler et à le bourrer de coups. Ils le firent monter à l’arrière d’une jeep qui démarra immédiatement. Pierre qui ne pouvait rien voir supposa qu’ils remontaient la route vers le poste de police où, lors de son passage, les soldats lui avaient proposé de l’aider à trouver un camion pour aller à Arica.

  Après cinq minutes seulement, la voiture stoppa et ils le firent descendre en lui donnant des bourrades dans les côtes. Ils entrèrent dans un local surchauffé qui sentait la pisse et la sueur et dans lequel des soldats riaient.

  Deux des hommes le tenaient, chacun par un bras. Ils ouvrirent une porte et le poussèrent dans un escalier aux marches taillées à même le granit qui descendait vers une cave infecte. Pierre, terrorisé, pieds nus, glacé, suffoqué par l’altitude, projeté brutalement, perdit l’équilibre et dévala l’escalier sur les reins, sa nuque heurtant chacune des marches, dans sa chute.

  Il se retrouva à moitié assommé, écorché de partout, sur le sol en ciment. Un des gardiens vint lui retirer le bandeau posé sur ses yeux. Il était dans une cave sordide. Les murs, blanchis à la chaux il y a bien longtemps, étaient d’une saleté repoussante. On apercevait des traces de sang sur les parois et sur le sol. Il fut envahi à nouveau par cette odeur fade d’abattoir qu’il n’oublierait jamais. Ils le firent asseoir sur un tabouret, au milieu de la pièce, une lampe braquée sur lui.

  Un jeune type qui devait être un gradé s’approcha de lui, remonta sa cagoule à la hauteur de sa lèvre supérieure, lui cracha en pleine figure et lui envoya une gifle à toute volée. Il avait sadiquement, en le regardant droit dans les yeux, tourné vers l’intérieur le chaton d’une bague à sa main droite avant de le gifler. La pierre lui déchira la pommette et fit jaillir le sang.

  Il rompit enfin le silence.

-- Nous savons qui tu es. C’est toi qui as assassiné les pauvres paysans dans le Barbecue de Lima. Tu les as massacrés, sans pitié, tu es une ordure et il ponctua son indignation d’une seconde gifle aussi violente que la précédente.

  Il devenait fou de rage devant le silence de Pierre.

-- Avoue salaud ! Nous avons retrouvé ta voiture dans le ravin avec le pauvre gars que tu as tué, lui aussi. Tu ne recules devant rien, ordure. Nous allons te faire ta fête.

  Et il s’approcha de si près que Pierre put sentir son haleine qui empestait l’alcool et voir ses pupilles dilatées par la colère et le cannabis.

-- Nous allons te faire parler, nous en avons brisé d’autres que toi, et il fit un geste à deux des soldats.

  Ils attachèrent, à ses poignets, liés dans le dos, une corde qui pendait d’une poulie accrochée au plafond, et ils tirèrent sur le chanvre pour le soulever. Pierre, pendu par les mains, meurtri par les coups crut que ses bras allaient se détacher de ses épaules.  Il se sentit emporté par un torrent de désespoir et de terreur. Ils le tenaient, définitivement, tout ressemblait aux récits de Maggy et de Tim, c'était les mêmes brutes, employant les mêmes méthodes.

  Ils allaient lui faire avouer tout ce qu’ils voudraient. Ensuite, ils le supprimeraient d’une balle dans la nuque et ils le balanceraient dans un ravin où personne ne le trouverait jamais. Au mieux, il irait pourrir, avec des milliers de pauvres bougres, dans les geôles de haute sécurité, transformées en camps de la mort lente. Il serait, rayé du nombre des vivants et personne jamais n’entendrait parler de lui.

  Quand il fut suspendu, dans le vide, comme un quartier de bœuf, le sergent s’approcha, le cigare aux lèvres qui passait par une fente dans la cagoule et prit, délicatement, entre le pouce et l’index de sa main droite, son mégot incandescent. Il porta l’extrémité rougeoyante vers sa bouche et souffla dessus, à travers la cagoule de laine, pour raviver la braise puis il regarda Pierre et, en hurlant : « Tu vas avouer salaud ! » il lui écrasa son mégot sur l’intérieur de la cuisse.

  Pierre sentit une douleur atroce, sa chair qui brûlait dégageait une odeur ignoble de cochon grillé. Il se mit à hurler, de toutes ses forces, à pleins poumons.

-- NOOON !!!

C’était un cri sauvage, qui n’en finissait pas, la plainte de tous les hommes suppliciés par les hommes sur la planète, au nom de tous les principes, le cri des victimes que l’on torture, sous toutes les latitudes, des femmes que l’on viole et des enfants que l’on martyrise.

  C’est ce cri qui le réveilla en sursaut. Il se dressa, hagard, grelottant de terreur, dans son lit, dans l’obscurité tranquille du petit relais de campagne. Il venait de faire un cauchemar qui le poursuivrait, sans trêve, au cours des mois à venir.

  Il lui fallut au moins vingt secondes pour reprendre ses esprits. Il alluma la lumière et regarda la pendule : quatre heures, la nuit était calme. Il se passa la main sur la joue. Elle était mouillée de sueur, mais il n’y avait aucune blessure. Il se tâta de partout pour se convaincre qu’il avait rêvé cette aventure.

  Soulagé d’abord, il fut très vite envahi par une formidable colère.

  C’était sûr, il ne lui était rien arrivé, à lui, pour cette fois. Mais la bête immonde était là, autour de lui, et chaque jour d’innombrables innocents tombaient entre ses griffes, devenaient sa proie.

  Dans de nombreux pays, des soldats, des policiers, embrigadés par un régime terroriste, se livrent aux pires exactions sans protester.

  En d’autres circonstances, ces mêmes hommes auraient pu devenir professeurs d’université, chercheurs, artistes, écrivains, peintres, violonistes ou simples pères de famille. Mais la vie sordide à laquelle ils étaient contraints les livrait pieds et poings liés à des aventuriers bornés qui ne leur laissaient pour seule possibilité que de servir aveuglément leurs passions délirantes, leurs appétits sans bornes, de jouissance et de puissance.

  Il était, dans un état second et des souvenirs passaient, à toute vitesse, devant ses yeux, comme des nuages devant la pleine lune. Il revit Pablo et son destin lamentable de gamin jeté hors de chez lui, pourchassé sur les routes, son père, ses frères assassinés par des sicaires au service des trafiquants de drogue soutenus par l’armée.

  Il revit le jeune nul, rencontré dans le train vers Luxembourg, refusant toute culture, bétail prédestiné, soumis d’avance à toutes les influences, à tous les extrémismes, à tous les manipulateurs.

  Le mal était partout sur la terre, en Amérique latine, prospérant sur les débris des empires coloniaux qui avaient brisé toutes les structures. Il n’épargnait pas l’Afrique, où les guerres tribales se superposaient aux luttes d’influence des puissances dites civilisées, entraînant dans des génocides qui défient l’imagination, la mort de millions d’enfants affamés, réduits à l’état de squelettes tragiques. L’Asie émergeait à peine de conflits multiples et de révolutions qui avaient broyé des millions d’individus, au nom d’une idéologie de progrès.

  Sa colère augmenta encore quand il se mit à songer aux préoccupations qui étaient celles des nantis. Une bouffée de rage le prit quand il se souvint du petit ballet dérisoire, mené par ses employés marionnettes, pour obtenir de petits avantages supplémentaires et quelques jours de rabe pour fainéanter au lit.

  C’était aussi grotesque que les minauderies et les bals costumés et poudrés de Marie-Antoinette à Versailles, au moment où la France, épuisée par le malheur, la pauvreté, la tyrannie et les guerres incessantes, se préparait à exploser et à installer la guillotine sur la place de la Concorde.

  Il fut soudain heureux et soulagé d’avoir plaqué tout ça, toute cette petite vie mécanique organisée soigneusement pour endormir les citoyens, les anesthésier et les empêcher de voir ce qui se passait autour d’eux.

  Ceux qui tiraient les ficelles organisaient des grandes fêtes, telles que la Coupe du monde de football, les Jeux Olympiques, le Tour de France, les tournois de tennis qui, périodiquement, mobilisaient l’attention de foules immenses et masquaient les véritables problèmes. C’était mieux que les bals de la Cour et permettait en outre de drainer des fortunes considérables.

  Les hommes politiques se montraient, souriants, dans les tribunes, payant leur tribut au public en délire, négligeant le travail véritable pour lequel ils avaient été élus, parce que c’était à ce prix que le peuple oubliait la faim des autres, les génocides, la torture et les assassinats qui continuaient à se perpétrer dans l’ombre. Finalement, sa colère s’apaisa, mais ce n’est que lorsque le jour pointa derrière les volets disjoints qu’il réussit à se rendormir.

 

 

Pour une visite guidée, il vous suffit de cliquer sur le mot suite en bas et à droite de chaque page. Bonne promenade !

 

 

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