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Le
fil de la vie n'est pas coupé à la mort; simplement il passe sur une autre
navette. Liszt |

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Le Syndrome de Fredman |
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La rencontre avec le Nul Pierre, dans le
cahotement régulier du train qui parcourait une campagne de boue et d’eau,
défigurée par les inondations, finit par sentir sa fatigue lui tomber sur les
épaules. La nuit avait été rude et l'effet des pilules anti-sommeil
commençait à s'estomper. Il s’endormit lourdement. Quand il reprit
conscience, le train quittait la gare de Reims et il avait de la compagnie.
Plusieurs personnages montés à cette station, étaient entrés dans le
compartiment pendant qu’il dormait. Il n’ouvrit pas
franchement les yeux, mais laissa filtrer son regard à travers les paupières
mi-closes pour observer ses nouveaux compagnons. Il aperçut un type,
épais, costaud, qui lisait le Monde de la veille. A côté de lui, un
couple de retraités. Elle, très bourgeoise de province, en manteau de drap
vert qui semblait venir des surplus de l’armée. Lui, très colonel en retraite
en redingote vert bouteille. Ils étaient accompagnés d’un jeune garçon joufflu
qui devait avoir seize ans, l’âge ingrat, leur petit-fils et, à l’évidence,
leur désespoir permanent. Pierre comprit qu’il
était en vacances chez eux et qu’ils allaient voir une cousine à Charleville.
Il avait oublié, le chéri, le livre qu’il devait lire pendant ses congés pour
emplir le vide de son esprit. Leur conversation révélait que c’était Candide de Voltaire. -- Je voulais
l’emporter, répéta-t-il au moins dix fois à ses grands-parents de plus en
plus excédés, je voulais l'emporter, mais malheureusement je l’ai oublié. Il croyait montrer sa
bonne foi en ressassant inlassablement la même phrase : -- Je vous assure, je voulais
l’emporter. Mais au dernier moment, je ne l’ai pas trouvé et je l’ai oublié. -- Nous allons le racheter en
arrivant à Charleville, avait décrété fermement la grand-mère en femme
pratique, il y a une grande librairie sur la place de la gare. -- Mais non, ce n’est pas la
peine puisque je l’ai déjà, répliquait le gamin à qui le fait d’acheter deux
fois un livre ennuyeux qu’il n’avait de surcroît aucune envie de lire
paraissait si absurde qu’il en venait presque à se trahir. -- Oui mais tu ne l’as pas,
ici, et il faudrait que tu profites de tes vacances pour le lire. Tu ne lis
déjà pas tellement. -- C’est vrai, acceptait-il
conciliant, mais je l’ai oublié. Le grand-père, le
regardait, sans complaisance, et semblait penser que ce serait, tout
simplement, foutre de l’argent par les fenêtres. Il paraissait persuadé du
fait que, s’il l’avait laissé une première fois, il ne servirait de rien de
lui en acheter un nouvel exemplaire, puisque à la moindre occasion, il
s’empresserait de l’abandonner à nouveau, voire de le perdre même, si besoin
était, et qu'en tout cas il ferait tout pour ne jamais le lire. Les deux ancêtres, la
soixantaine grincheuse, maugréaient sur leur banquette, en face de leur
crétin de petit-fils. Ils lui ressassaient que c’était important l’éducation
et que, passer son bac à vingt ans, ce serait quand même dommage et néfaste
pour son avenir. Eux, ce qu’ils en disaient, c’était dans son intérêt à lui,
pas dans le leur, parce que pour eux, c’était terminé et depuis longtemps. Il fallait qu’il
comprenne au moins ça, sous-entendu, à défaut d’autre chose. Le pauvre benêt
semblait prêt à comprendre tout ce que l’on voudrait pourvu qu’on le laisse
enfin en repos et il ne variait en rien son système de défense. -- Oui, je sais, c’est
dommage, mais je l’ai oublié. Pierre aurait préféré
une réaction vraiment virile de sa part, une réaction du type : -- S’il vous plaît, lâchez-moi
la grappe avec vos conneries. Ce n’est pas la lecture de Candide qui va
m’empêcher d’être chômeur comme les frères et les soeurs de tous mes copains. Mais non, le gamin,
accablé sous un océan de mépris ne se rebellait même plus. Il attendait que
passe l’orage. Les adultes vieillissant finissent toujours par changer de
sujet. Il se contentait de répéter, toujours aussi mécaniquement, la même
rengaine. Pierre, en un éclair,
réalisa soudain que le gamin faisait en réalité preuve d’une très grande
habileté dans ses rapports humains. Il avait compris, de longue date, qu’en
prenant l’air misérable et geignard, ce en quoi il excellait, il
attendrissait les emmerdeurs et finissait par prendre sur eux un réel ascendant.
C’était sa manière à lui de prendre l’avantage, de dominer son entourage pour
obtenir ce qu’il cherchait. Le colonel inconscient
de cette stratégie finalement très élaborée, grognait avec l’air vache qui
devait avoir attiré la sympathie de ses subordonnés pendant toute sa carrière
gâchée par l’absence d’une bonne guerre. Il parlait d’une voix
pincée et même un sourcier expérimenté n’aurait pu y trouver le moindre
courant de chaleur humaine. Il s’adressait à sa femme, à voix haute, pour que
sa victime ne manque rien de ses propos : -- De toute manière, il est
inutile de lui faire des recommandations, nous lui en faisons chaque année et
le résultat est toujours le même. Ce n’est pas relayé chez lui. Cela avait dû être son
problème, au cours de toute sa vie. Sa pensée n’avait pas été relayée
correctement. Pierre crut déceler aussi une allusion perfide, une critique
acerbe du milieu familial dans lequel évoluait le petit-fils. Il n’arriva pas à
démêler si cette amertume et ces reproches étaient liés aux difficultés de
cette famille engluée dans ses propres problèmes. L’air ahuri du collégien
l’inclinait à penser que le niveau spirituel de ses proches n’était pas très
au-dessus de la moyenne. Il avait dû être expédié, comme chaque année, à la même
époque vers la fraîcheur des coteaux champenois, chez pépé et mémé. Ainsi,
ses parents auraient la paix, pendant deux semaines, ils pourraient baiser
tranquillement le dimanche matin et ce serait, de toute manière, moins cher
que les sports d’hiver. Il devait s’en rendre
compte, le môme, voilà qui plaçait en perspective les sarcasmes de ses
grands-parents, pour lui, des vieux cons, point à la ligne. Dans l’ambiance
confinée du compartiment légèrement surchauffé, des effluves de mépris, voire
de haine circulaient entre ces êtres dissemblables. Elles rendaient l’air
irrespirable et Pierre en était incommodé, comme par la fumée de cigarettes. « Quand il était
P.-D.G. » voilà qu’il y pensait maintenant comme à un souvenir lointain alors
que quelques jours auparavant, c’était son seul souci, sa seule
préoccupation. « Quand il était P.-D.G., jamais il n’aurait prêté une
telle attention à ce psychodrame qui se déroulait devant lui. Il avait mieux
à faire, des choses autrement sérieuses à envisager : son bilan de fin
d’année, la politique des ventes et comment réduire la pression
fiscale. » L’éducation des
milliards de jeunes à la dérive que personne ne parvient à guider sur la
route qui mène à l’homme adulte, c’était un sujet trop futile pour lui, à
cette époque. Il lui arrivait d’y songer rapidement, à la sauvette, à
l’occasion d’une image furtive, aperçue à la télé. Il s’empressait de
l’oublier pour revenir à la réalité solide et rassurante : des économies sur
les frais d’emballage et de transport de ses misérables CDROM destinés à
abrutir un peu plus la progéniture des nantis. Voila que soudain,
cette caricature de famille le mettait brutalement en face de l’un des drames
majeurs de la vie moderne. Il était confronté à l’incapacité des générations
arrivées, quel mot horrible, à prendre en charge les jeunes déboussolés et à
leur apporter le soutien dont ils ont désespérément besoin et qu’ils ne
savent pas demander, par fierté, par pudeur ou, simplement par ignorance. Le train s’arrêta
quelques minutes en gare de Charleville et les trois protagonistes de ce
drame éternel descendirent poursuivre leur vaine querelle. Pierre, perdu dans
ses pensées, continuait son apparente somnolence. -- Vous ne dormiez pas
vraiment n’est-ce pas ? C’était le lecteur du Monde
qui lui adressait la parole. Pierre ne bougea pas un cil. -- Je vous ai observé, vous
n’avez mas manqué une de leurs paroles. Puis enchaînant, comme si Pierre lui
avait répondu, il aurait fallu de l’intelligence et de la compréhension pour
dénouer un tel noeud gordien et surtout de l’amour, beaucoup d’amour. Mais le
militaire, l’amour et la compassion, cela ne doit pas être des trucs dans ses
cordes à lui. Ce n’est pas dans le manuel du parfait gradé, l’amour. Il
aurait été nécessaire, continua l'inconnu, que la personne en face ait son
mental en ordre, qu’elle ne cherche pas à conforter sa propre médiocrité en
tentant de faire reconnaître à tout prix une supériorité que nul n’est jamais
prêt à admettre spontanément. Il disait des choses
plutôt sensées, ce gros type, pensa Pierre qui, cessant de jouer, ouvrit les
yeux et se redressa, regardant son interlocuteur qui lui sourit, sans
manifester d’étonnement. -- Vous trouvez aussi qu’il
avait l’air d’un militaire ? dit-il, pour moi, il était colonel. D’entrée, le courant
passait entre eux, ils étaient sur la même longueur d’onde. Pour Pierre,
cette capacité à communiquer avec les autres, spontanément, sans
présentation, sans préalable constituait une grande nouveauté. Ils restèrent
silencieux quelque temps. Au fur et à mesure que le train roulait vers la
frontière, il devenait clair pour Pierre, que le problème numéro un, c’était
la motivation. Qu’il fallait arriver à mettre en marche le moteur qui
permettrait de sortir de l’ornière de la veulerie. Mais qu’est-ce qu’il y
pouvait, lui, Pierre ? Il avait eu sa part d’emmerdements au cours des deux
dernières semaines. Ils lui avaient mené la vie dure tous ces salauds. Lepo, sortant de son
mutisme prolongé, vint virevolter dans le compartiment comme un elfe et lui
fit remarquer qu’il les avait bien cherchés ces ennuis. Il en convint
volontiers. Est-il possible de rien cacher à son ange gardien ? Est-ce que c’était son
problème à lui, Pierre, si ce jeune corniaud avait oublié son bouquin sur la
table ? Et eux, le colonel et sa cantinière, ils n’auraient pas pu regarder
autour d’eux, avant de fermer la porte. Le refrain lui revint en mémoire,
lancinant: « Est-ce que j’ai bien fermé - le robinet du lavabo -
etc. » ? Et lui, qu’avait-il
oublié dans sa fuite éperdue ? Sûrement des choses essentielles. Ses préoccupations
personnelles resurgirent brusquement et son estomac se tordit soudain. Il lui
fallut recourir à la respiration contrôlée pour revenir au calme. Il tenait à
tout prix à ne pas se bourrer de médicaments. -- Je suis dans
l’enseignement, lui confia son voisin, je peux vous dire que pour le jeune
benêt qui vient de nous quitter, il doit déjà être trop tard. Tout se joue
entre huit et dix ans. Pour lui, les dés sont malheureusement jetés, il est
entré dans la spirale maléfique de l’illettrisme et de la sous-culture. -- D’après vous, que va-t-il
lui arriver ? -- C’est très difficile à
dire, j’ai peur qu’il n’ait déjà franchi la limite invisible à partir de
laquelle le retour arrière devient extrêmement problématique. -- Mais quel serait le
remède ? -- C’est très délicat. Il
faudrait pouvoir très vite, le reprendre en main, lui donner un motif de
remonter la pente savonneuse et de refaire le terrain. Il aurait besoin d’un
mentor qui l’assiste sur le chemin, qui l’encourage et guide ses efforts. -- Apparemment, vous ne
semblez pas croire que l’enseignement traditionnel est prêt pour cette tâche. -- Vous avez malheureusement
raison, c’est un immense challenge. Dans une société qui se défait,
avec la télé toute puissante qui apporte son eau tiède, sa violence extrême
et sa vulgarité, comment retendre les ressorts d'un être veule et fatigué
avant l'âge comme celui-ci ? -- Il faudrait lui redonner du
tonus par une alimentation saine. Ensuite, oh ensuite ! Pierre restait
sec, en panne de solutions. Son vis-à-vis n’était guère encourageant. -- Je ne crois pas que ces
grands-parents soudés qu’il rencontre une ou deux fois par an puissent
l’aider vraiment. Tout à coup, Pierre
éprouva un vif élan de pitié pour ces trois là. Mais oui, tous les trois
étaient à plaindre finalement. Le jeune, lui, il
allait tout droit à la poubelle si personne, et cela risquait malheureusement
d'être le cas, ne lui venait en aide rapidement. Il irait rejoindre les
bandes de bons à rien de son voisinage, courrait grand risque de tomber dans
la drogue et la violence. -- Vous savez, intervint
l’enseignant, j’ai vu des mômes comme lui faire des choses horribles. Dans ma
classe, j’ai deux élèves qui sont allés brûler les pieds d’une petite vieille
pour lui dérober son magot : deux cents francs. -- Mais pourquoi est-ce qu’ils
ont fait ça ? s'étonna Pierre un peu secoué. -- Oh ! ils ne savaient pas au
juste. Ils ont déclaré que c’était pour emmerder leurs cons de
grands-parents. Ils restèrent un long moment
silencieux. Pierre pensa que les
deux, de vert vêtus, eux non plus, ils n’étaient pas dans une position
enviable. Ils avaient indiscutablement de quoi vivre, c’est-à-dire assez
d’argent pour ne pas en manquer. En outre, ils ne pouvaient manifestement pas
se souffrir et cela ne devait pas dater d'hier. Il suffisait de voir leurs
regards parallèles. Ils étaient furieux contre eux-mêmes de cette vie
étriquée qui était la leur. Mais leur colère froide se dirigeait tout autant
vers l’autre, cet empêcheur de vieillir en paix qui leur avait gâché la vie.
C’était l’autre qui portait, à l’évidence, la responsabilité de cette fin
d’existence triste et morne sans espoir véritable Cet autre omniprésent et
haï aux petites manies odieuses qui polluait de façon irrémédiable l'air
ambiant et empêchait de goûter la douceur du temps qui passe. Ils n'étaient pas
foncièrement égoïstes, mais ils n’étaient porteurs d’aucun projet réel, à
quoi bon ? Et de quels projets d’ailleurs ? ... Pierre, épuisé par
cette longue journée, réalisa avant de sombrer dans l’inconscience du sommeil
que le défi c’était de motiver d’abord les grands-parents, mais il ne résista
pas. Il considéra qu’il était encore trop tôt pour prendre à sa charge, dès
maintenant, tous les malheurs du monde.
Il aurait tout le temps
d’y penser au cours des cinquante années à venir. Il faudrait aussi qu’il
réfléchisse à l’intérêt qu’il y a à faire vivre les retraités jusqu’à cent
vingt ans, si c’était pour qu’ils s’ennuient à mort, pendant trois cent
soixante-cinq jours par an. |
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