Le fil de la vie n'est pas coupé à la mort; simplement il passe sur une autre navette. Liszt

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Le Syndrome de Fredman

Les Incas et l'écriture

 

 

 

Une affirmation peu crédible

-- Tu nous as bien dit que les Incas ne connaissaient pas l’écriture, s’exclama soudain Pierre sous l’effet d’une inspiration subite.

-- Mais oui, absolument. On n’a retrouvé aucune trace écrite, de quelque nature que ce soit. A part les quipus, ce système de cordelettes et de nœuds à usage mnémotechnique, il semble que les Incas n’aient pas disposé d’un système d’écriture.

- Agriculture perfectionnée, architecture à couper le souffle, prouesses techniques innombrables, société policée et le tout sans écriture ? détailla Pierre lentement d’un ton incrédule.

-- Mais oui, Monsieur le raisonneur. On n’a retrouvé aucune trace écrite. Nulle part.

-- N’importe quoi ! Sans écriture ! bougonna Pierre songeur sous les yeux goguenards de Maggy et de Tim qui commençaient à s’habituer à ses ruades.

-- Sans indiscrétion, continua-t-il d’une voix légèrement narquoise, peux-tu me dire à quoi servait la poste que les historiens nous décrivent avec un tel luxe de détails, si personne n’écrivait à personne ?

C’était une question très pertinente et Pierre marquait un point ; il poursuivit :

-- L’éventail des possibles change dramatiquement chaque décennie. Il y a dix ans, l’Internet était complètement inconnu du grand public. Il ne servait qu’à des chercheurs isolés pour communiquer entre eux. Aujourd’hui, on ne peut ouvrir un journal sans trouver des développements dithyrambiques sur le réseau des réseaux. En deux générations, le téléphone a envahi notre vie quotidienne et l’on voit partout des gens bizarres qui tiennent, près de leur oreille droite un petit boîtier auquel ils parlent tout haut. Il y a cent ans, ils auraient été conduits, immédiatement, dans un asile d’aliénés. En 500 avant Jésus Christ, les Indiens Nazca traçaient dans la pampa des lignes incompréhensibles qui défient toute explication et laissent supposer qu’ils disposaient de microscopes. Deux mille ans après, des Espagnols illettrés, des soudards qui ne se lavaient pas une fois l’an, qui ne savaient que se saouler, violer les femmes et massacrer les innocents, débarquent dans ce pays de contes de fées. Ils ne trouvent aucune trace d’écriture et en concluent que les Incas n’avaient aucun moyen de fixer leurs pensées, de les mémoriser pour les retrouver ultérieurement. Autant prétendre qu’Einstein ne savait pas lire, que Léonard de Vinci était aveugle… que Beethoven était sourd, ajouta-t-il avec un sourire malicieux. Ils ravagent le pays, détruisent tout au nom de la Sainte Eglise, ne laissant que ruines et désolation. Et les historiens du futur reprendront cette baliverne : les Incas n’avaient pas d’écriture.

-- Et qu’est-ce que nous y pouvons ? Les faits sont là, se défendit Maggy un peu nerveuse.

-- Mais cette affirmation est finalement bien plus absurde que la plus fantastique des hypothèses élaborées pour expliquer l’absence de trace écrite, explosa Pierre.

-- Attention, nous allons encore avoir une histoire de 747, dit malicieusement Maggy à Tim en lui souriant après avoir pris la main de Pierre dans la sienne.

  Tim ne fut pas surpris car elle lui avait raconté la fable des Papous.

-- Je me garderai bien de formuler une hypothèse sur des choses que je ne connais pas, répliqua Pierre d’une voix décidée, mais je ne peux m’empêcher de faire un parallèle avec notre civilisation. Il y a seulement cinquante ans, ce qui n’est rien, comparé aux vingt mille ans que compte la présence humaine dans le pays des Incas, le rôle des puces de silicium était pratiquement inconnu. Pourtant, en un temps très court, après qu’une soucoupe volante se soit écrasée dans le désert près de Roswell, nous mettant ainsi en relation avec une toute autre civilisation, les méthodes de stockage des informations ont évolué d’une manière foudroyante. C’est, à l’évidence l’un des domaines où l’accélération des connaissances et des techniques est la plus rapide. Du papier nous sommes passés aux supports magnétiques, puis aux puces de silicium dont la puissance et la capacité de stockage doublent tous les dix-huit mois. Les laboratoires préparent déjà les mémoires biologiques où de simples molécules pourront contenir des milliards d’informations.

-- Quel rapport avec les Incas ? interrogea Maggy qui ne voulait pas se rendre.

-- Ces supports, dont les performances s’améliorent continuellement, voient également leur fragilité augmenter. Ils deviennent aussi extrêmement vulnérables. Quand la totalité de la Bibliothèque Nationale et de celle du Congrès tiendront sur un support de la taille de l’ongle de votre gros orteil, il deviendra facile de l’égarer, de le perdre, de le détruire ou... de le cacher. Ce sera sans conséquences pratiques pour les utilisateurs car, puisque ces supports peuvent être dupliqués et reproduits en peu de secondes, quelques minutes au pire, chacun en gardera une ou plusieurs copies. Il en existera ainsi des millions et la perte d’un exemplaire sera sans aucune gravité.

-- Mais imaginez, intervint Tim qui commençait à comprendre la pensée de Pierre, que des brutes incultes débarquent et massacrent tout sur leur passage. Que vont-elles conclure ? Tout simplement que ces sauvages emplumés ne connaissent pas l’écriture.

-- Exactement ! acquiesça Pierre, prenant Maggy à témoin.

-- On pourrait aussi songer aux cristaux, ajouta Tim, Je crois que les Mayas étaient très forts en ce domaine. J’ai entendu des légendes selon lesquelles les secrets de l’Atlantide dormiraient, piégés dans des cristaux enfouis dans des sanctuaires de la jungle Maya.

-- Les cristaux ? murmura Pierre s’enfermant dans ses songes.

-- Je vous l’avais dit que nous allions avoir droit à une belle histoire de Papous, lança Maggy d’une voix douce, rompant ainsi le charme.

 Pierre eut comme une illumination, il commençait à entrevoir le sens du message, reçu dans le pub de Londres, au milieu des chants gaéliques. Est-ce que ce serait son rôle maintenant de formuler des interrogations qui dérangent ? Poser des questions et attendre patiemment les réactions, mais les poser avec obstination.

  Il pensa soudain. : Si je formule une hypothèse, quelle que soit sa pertinence, elle restera sans effet. Ce ne sera pas leur explication, mais un argument parmi d’autres qui aura toutes les chances de rester lettre morte.

  S’ils cherchent et trouvent leur solution, même incomplète, même partiellement erronée, ce sera leur enfant et ils y croiront. Elle les motivera, les mettra en mouvement.

  C’est à moi de compléter inlassablement mes demandes pour qu’ils continuent leurs recherches et ceci, dans les domaines qui comptent vraiment pour l’homme. Si je réussis à poser une bonne question, une seule, je susciterai des milliers de réponses. Et ce sera leur bébé. Ils seront capables de mourir pour lui parce que ce sera eux qui l'auront découvert. Ce sera leur chose à eux, à eux tous.

 

 

Pour une visite guidée, il vous suffit de cliquer sur le mot suite en bas et à droite de chaque page. Bonne promenade !

 

 

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