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Le Syndrome de Fredman |
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Elle était libre, mais… Elle avait complètement abandonné, dans la vie réelle, ses intentions meurtrières devenues inutiles. Pourtant quelque temps après son divorce, quand toute l’agitation juridique fut apaisée, elle s’était mise à rêver la nuit les projets qu’elle cessait de former le jour. Elle les avait tant ruminés pendant toutes ces années qu’ils avaient dû s’imprimer au tréfonds de son subconscient et qu’ils reparaissaient la nuit, troublant son repos. Par le feu Juste avant son départ, elle avait eu un de ces cauchemars dont elle se réveillait épuisée, en eau, tremblante. C’était par le feu, cette fois, qu’elle avait procédé. Il était endormi dans une maison isolée, dans la montagne corse. Elle était sortie, furtivement, en pleine nuit, avait versé l’essence d’un jerrican dans toute la maison, et plof, une allumette et tout s’était mis à cramer. Etouffé par la fumée, on avait retrouvé son corps au petit matin, il ne restait rien du pauvre Jacques, rien qu’un petit morceau de charbon carbonisé. Autant ses projets éveillés étaient méticuleusement agencés, tous les détails mesurés, revus et corrigés, autant dans ses rêves les invraisemblances s’accumulaient. Prenant les restes de son époux entre ses mains et les contemplant avec émotion, elle avait envisagé de les mettre sur sa cheminée, sous un globe en verre. Elle se dédoublait, dans son rêve l’une tenant des raisonnements logiques que l’autre ignorait. Ce n’était pas les remords qui étaient en cause, mais le fait, par exemple, que son appartement ne comportait pas de cheminée et qu’elle détestait, depuis toujours, les globes en verre. Elle était allée revoir René, son ami psychiatre, toujours aussi réticent à la prendre en charge. Elle avait reçu ses félicitations en lui racontant le récit de sa libération. Il l’avait regardée, après qu’elle lui eut raconté ses rêves insensés. En habitué des salles de garde, il lui avait dit, s’abstenant cependant de toute avance directe : -- Toi, ma chérie, c’est un mec qu’il te faudrait.
Ecrasé par un camion La nuit dernière, comme presque chaque nuit, Anna avait fait un de ces rêves terribles.Cette fois, elle l’avait fait écraser par un camion. C’était la nuit, une crevaison, le pneu avant gauche. Jacques, son mari, a arrêté la Mercedes, sur l’autoroute, le long de la glissière de sécurité, pour changer la roue. Accroupi, il jure, sous la pluie d’orage, s’affairant après le cric, dévissant les boulons avec la manivelle glissante, la roue de secours posée près de lui. Des monstres énormes, des semi-remorques de trente tonnes passent en trombe, dans un bruit de tonnerre, sans ralentir, auprès de Jacques, faisant trembler la voiture sous leur souffle, aussi puissant que la déflagration d’une bombe. L’eau boueuse jaillit sous leurs roues énormes, menaçantes, souillant son mari qui peste, comme à son habitude. Jamais content, celui-là.Elle le regarde, éprouve un frisson de plaisir, chaque fois qu’une nouvelle giclée, s’écrase sur son visage. Son costume est perdu. Il va encore être d’une humeur. Les poids lourds se succèdent dans la nuit, perçant de leurs phares le rideau de pluie. Elle s’approche lentement, comme pour l’aider. « Reste dans la voiture, lui crie-t-il, tu vas te faire tremper. » En bonne épouse, elle ignore ce conseil, vient à ses côtés. Il suffirait de le pousser, au bon moment. Il est déséquilibré, accroché à la roue glissante qui se dérobe. Il n’y aurait qu’à lancer un boulon, d’un coup de pied, dans la trajectoire du prochain monstre rugissant. Instinctivement, il ferait un geste. Elle pourrait lui donner une grande bourrade, au besoin, au dernier moment. Elle imagine déjà le choc abominable. Le chauffeur ne le verrait pas, dans cette obscurité d’apocalypse. Il serait traîné pendant cent mètres, rejeté, comme une poupée désarticulée sur le bas-côté, pantelant, broyé, méconnaissable. Enfin, elle serait libre.Parfois, dans son rêve, elle passait à l’acte, le poussait vraiment sous les roues des bolides furieux puis, elle courait après lui, comme une folle, sous la pluie. Quand elle s’approchait du pantin déchiqueté, toujours le même fantôme se levait lentement du corps broyé, tournait vers elle une face blafarde et vide et s’éloignait en ricanant sur la route.Quand elle se réveillait, en sueur, horrifiée, pantelante, incapable de savoir où elle se trouvait, il lui fallait plusieurs secondes, interminables, avant de revenir à elle, de réaliser que ce n’était qu’un autre cauchemar, que Jacques avait cessé d’être son mari depuis longtemps, qu’elle était libre et qu’il devait dormir paisiblement auprès de sa seconde femme dans sa villa d’Antibes.Le train fatal Cette fois, Anna le tenait, ce n’était qu’une question de secondes, elle allait enfin lui régler son compte et être libre, après toutes ces années que ce salaud lui avait gâchées. Elle s’était absentée du compartiment, sans rien dire pour se diriger, vers l’arrière du train, un rapide qui remontait de Lyon sur Paris. Le TGV était complet, mais cela favorisait son plan. La sécurité était moins bonne dans ces vieux trains. A proximité du sas qui sépare les deux voitures, elle vit par la portière le paysage défiler à toute allure. Soudain, elle dut faire un bon en arrière : avec un sifflement inhumain, un convoi venant en sens inverse les croisa. Pendant de longues secondes, le fracas fut étourdissant. Quand le train fut passé, elle s’approcha de la portière et, avec moins de problèmes qu’elle ne le craignait, réussit à l’ouvrir. Le vent qui s’engouffra rabattit brutalement le vantail qui alla heurter violemment la paroi du wagon. Elle sentit le souffle de la vitesse sur ses joues, recula et se cacha dans le renfoncement utilisé pour ranger les bagages volumineux. Et elle attendit. Elle savait qu’il allait venir à sa recherche. Il ne pouvait jamais lui ficher la paix, la laisser seule, tranquille. Il fallait toujours qu’il soit sur son dos. Au bout de deux minutes à peine, Jacques, son mari, arriva en effet, sifflotant d’un air dégagé. Elle sentit une bouffée de haine qui fit affluer l’adrénaline. Le fumier, cette fois il n’en réchapperait pas. Elle le vit qui s’arrêtait devant la porte grande ouverte sur la voie, contemplant le talus qui défilait à toute vitesse. Il se pencha, et tenta de refermer la porte. C’est à ce moment précis, qu’elle bondit de sa cachette. Elle le poussa, d’une énorme bourrade, de toutes ses forces, au risque de partir avec lui et cette fois, elle avait dû correctement calculer son effort car il perdit l’équilibre, bascula, dans le vide en poussant un cri déchirant, au moment même où le wagon entrait dans un tunnel. Le corps fut projeté contre la paroi en pierres de taille et fut littéralement déchiqueté. Pantelante de frayeur, mais heureuse intérieurement que tout soit enfin terminé, elle regagna sa place comme si rien ne s’était produit. Ce train supplémentaire était presque vide et personne n’avait remarqué son absence. Elle s’assit, encore toute tremblante à sa place et s’assoupit peu après dans le balancement lancinant du train, elle était enfin libre. Quand elle s’éveilla, elle poussa un cri strident. Jacques était là, assis, en face d’elle ou plutôt le fantôme de Jacques parce qu’à la place de sa figure, il n’y avait qu’un ovale de fumée, impossible à identifier et de cette face informe, émanait un rire qui la narguait. « Jamais tu ne seras libre ! Jamais. » Sous l’effet de l’émotion qui la saisit, Anna s’éveilla en sursaut, pour de bon cette fois. Hagarde, hébétée, elle regarda autour d’elle sans comprendre, sans même savoir où elle était. Lentement, elle revint à elle, reprit ses esprits, retrouva la mémoire: Elle se trouvait dans un avion, dans le vol Lima-Santiago, pas de problèmes, elle était en route pour l’île de Pâques, avec Claire. Elle venait simplement de faire un de ces cauchemars qui la tourmentaient encore régulièrement et dont personne n’arrivait à trouver la cause. « Ce qu’il te faut, ma belle, c’est un mec. » C’est tout ce qu’elle avait pu tirer de son psychiatre. |
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