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Le SYNDROME DE FREDMAN |
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LES PRINCIPAUX ACTEURS |
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PIERRE FREDMAN
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La tête engoncée dans son col de fourrure synthétique, la visière de sa casquette de velours soigneusement baissée, jetant des regards furtifs à droite et à gauche, poussant devant lui dans le grand hall de la Gare de l’Est le chariot qui contenait dans ses deux maigres bagages la totalité de son avoir, Pierre Fredman, P.-D.G. en cavale, était maintenant hanté par une idée fixe : Il n’avait plus droit à l’erreur. En attendant le départ de son train, il se remémora tous les détails des événements de ces dernières semaines, les plus agitées de toute sa vie professionnelle.
Tout avait commencé de façon bizarre. Une grève dure avait éclaté dans
l’entreprise créée de toutes pièces par Pierre dix ans auparavant. La Mondiale
des Jeux fabriquait des jeux électroniques sur CDROM faisant largement
appel aux techniques de la réalité virtuelle en trois dimensions. Dans les
grands bureaux modernes de la zone SILIC à Rungis, tout près du Marché
d’Intérêt National qui s’est substitué au ventre de Paris, cher à Zola, le
travail des magasiniers et de tous les services qui assuraient les opérations
matérielles de la production avait cessé. ... Avec ses quatre-vingt-dix kilos pour
un mètre quatre-vingt-sept, c’était un gaillard impressionnant au torse
musclé qu’il entretenait régulièrement par la pratique des sports de combat.
Le cou puissant, sur des épaules larges, il regardait le monde de ses yeux
perçants, légèrement enfoncés sous de fins sourcils, comme une proie qu’il
semblait vouloir dévorer. ….. Maxime se fit remettre la photo de Pierre que l’on
sortit du cadre de cuir fauve posé sur le bureau, un beau cliché en couleur
qui mettait en valeur sa chevelure noire et ses yeux couleur de châtaigne
sauvage. Il contempla longtemps les mâchoires fortes, le menton nettement
dessiné, la bouche charnue, la lèvre supérieure mince comme un trait, la
lèvre inférieure épaisse et sensuelle, le nez puissant, long et droit qui
s’imposait dans le visage, les oreilles finement ourlées qui descendaient
nettement au-dessous de la ligne du nez. |
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MAXIME LOUSTEAU
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Le détective choisi pour retrouver Pierre. Jeune avocat sans causes qui se
trouve propulsé malgré lui dans la profession de détective privé. Collabore
régulièrement avec Me Lambert l’administrateur judiciaire. C’est à lui que
sera confiée la délicate mission de retrouver Pierre Fredman amateur d’arts en
fuite. Après l’avoir retrouvé, le chasseur
pactisera avec le gibier. … Quand il
eut terminé, vers trois heures du matin, il se regarda dans le miroir en pied
qui renvoyait, en même temps que son image, celle de la Seine aux eaux
noires, endormie, légèrement éclairée par les réverbères des quais qui ne
s’éteindraient qu’au lever du jour. Il adressa un clin d’œil satisfait au
portrait qui le contemplait dans la glace et qu’il se plaisait à comparer à
celui de Claude Debussy :
très brun de nature, la figure expressive éclairée de deux yeux noirs d’une
extrême vivacité. Le collier qu’il s’était laissé pousser ne faisait
qu’accentuer cette ressemblance. . |
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Il ne faut pas s’étonner de voir cet être imaginaire promu au
rang de personnage principal du roman. En effet, comme le lecteur pourra le
constater, Lepo joue un rôle qui dépasse de beaucoup le cadre de ce seul
roman (Le Syndrome de Fredman) puisque nous le retrouverons par exemple dans
nombre de dialogues du journal auquel il participe de façon très active. Voyons
comment il est présenté par Pierre au cours de sa détention forcée dans ses
bureaux de Rungis. …..La seule habitude, héritée de sa
jeunesse à laquelle il n’avait pas renoncé, car elle lui était infiniment
précieuse, c’était celle de dialoguer de façon très sérieuse quand il était
seul avec un être imaginaire qu'il croyait avoir inventé de toutes pièces,
mais qui s'était peut-être imposé
à lui sans qu'il en ait conscience et qui était, quoi qu'il en soit, doté
d’une personnalité bien affirmée, gouvernée par un esprit critique acéré. Cette espèce d'ange gardien, il
l’avait baptisé Leporello du nom du serviteur peu modèle de Don Juan dans
l’Opéra de Mozart. De Leporello, on était passé au diminutif familier de
Lepo. La présence invisible, mais combien
lucide, de cet aimable compagnon l’aidait à formuler ses idées. Il l’avait
même introduit dans le journal qu’il tenait régulièrement sur son ordinateur
pour rendre compte de ses projets et de ses idées. Parfois omniprésent, Lepo
se glissait à l’improviste dans ses réflexions, les ponctuant
d’impertinences. Mais il savait aussi se faire oublier et, pendant des jours,
on ne relevait aucune intervention intempestive de sa part. |
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C’est
peu après qu’il avait fait son entrée, en habitué des lieux. A l’apparition du colonel Carnesinos, sanglé dans son uniforme flambant neuf, ils avaient tous bondi sur leurs pieds, faisant claquer leurs talons. C’est pour elle qu’il venait, mais il fit mine de ne l’apercevoir que par hasard, transie, grelottante de froid et de terreur, tassée sur elle-même. Il s’approcha. D’un geste ferme, il lui releva le menton et lui demanda, dans un français sans accent : « Vous êtes Corinne Letellier ? » Elle frémit en entendant cette voix métallique qui cherchait à se faire amicale. Elle le regarda longuement dans les yeux comme un oiseau fasciné par un serpent, et acquiesça de la tête, sans pouvoir proférer une parole. Il se retourna pour donner
quelques ordres brefs, en espagnol, d’un ton qui ne supportait pas la
réplique. ;;; Pendant les huit jours que dura sa convalescence, une garde ne quitta pas son chevet. Carnesinos venait la voir chaque soir, lui dire un mot aimable, n’abordant jamais de sujets sérieux et repartait, après quelques minutes, comme une ombre furtive. Fasciné uniquement par le pouvoir et l’argent, Carnesinos n’affichait pas les exigences brutales de son collègue du gouvernement. Ses préférences en matière de sexe allaient, d’ailleurs, plutôt vers les jeunes appelés du contingent que des rabatteurs zélés lui présentaient régulièrement.
Il lui dévoila ses intentions, après lui avoir remis une copie de ses aveux,
spontanément signés dans les caves de l’armée. --
Vous êtes libre. --
( ? ) --
Vous pourrez partir quand vous voudrez reprendre votre vie, votre profession. Elle pouvait s’en aller, mais elle serait sa chose, elle lui appartiendrait et demain, dans cinq ans, dans dix ans, où qu’elle soit, il pourrait l’appeler, la solliciter, et elle devrait lui obéir, sans condition. Elle comprit vite qu’avec cette confession circonstanciée concernant notamment la drogue, n’importe quelle autorité dans n’importe quel pays, pourrait l’inculper sans hésiter, ruiner sa vie et la plonger dans les pires difficultés. --
Je suppose que je n’ai pas le choix, murmura-t-elle. --
Vous êtes une jeune femme très intelligente, se borna-t-il à répondre. Elle reprit le chemin de Paris, vers la fin du mois de janvier, très discrète, profondément marquée par cette aventure, réapparaissant aussi mystérieusement qu’elle avait disparu, sans donner d’explications. Sa beauté n’ayant pas souffert, elle renoua, pour un temps, avec ses activités anciennes. Carnesinos, en mission à Londres, s’était déplacé en personne à Paris, pour marquer clairement l'importance qu’il attachait à cette rencontre et donner ses ordres à Corinne. Arrivée en avance, elle s’était renseignée à l’entrée du musée. Suivant les instructions reçues, elle avait rejoint, dans les sous-sols, la niche éclairée qui montrait, coincé dans une cage trop étroite, ce que l’on appelait à l’époque une fillette, le malheureux cardinal de La Balue. Pour le reste des temps, il payait de façon inhumaine, le prix de sa trahison et de sa conspiration avec Charles le Téméraire contre Louis XI. Corinne contempla mélancoliquement la scène reconstituée qui montrait le Roi de France en compagnie de son âme damnée, son barbier Olivier Le Daim. Tous deux se gaussaient des malheurs du prisonnier qui semblait vivre dans cette prison un martyre permanent. Elle comprit le message ; c’était, de la part de Carnesinos une manière cynique et terriblement explicite de la ramener, si elle avait jamais eu la tentation de les oublier, au sentiment de ses devoirs envers lui. Perdue dans ses pensées, elle ne l’entendit pas venir. En civil, très élégant dans un costume beige clair de chez Cardin, il lui prit le bras et la serra étroitement contre lui, pendant qu'ils marchaient, d'une figure de cire à une autre, passant de la Reine Margot à l’exil de Napoléon et de Catherine de Médicis à la Chanson de Roland. Troublée par la poigne de fer de ce soldat de fortune vieillissant, de cet inconnu qui lui avait sauvé la vie, lors des circonstances les plus dramatiques de son existence, elle éprouvait sa force, sa chaleur envahissait son corps. Elle avait eu le temps d’étudier le personnage pendant toutes ces années. Elle savait qu'il était l'incarnation du mal absolu, mais sentait confusément, comme si une influence maléfique pesait sur elle, qu'elle n'aurait pas la volonté de lui résister. Quand il lui dévoila son plan qui consistait à s'emparer de l'affaire de Pierre Fredman, son compagnon, elle eut un gémissement, « Oh non ! Pas lui ! » La poigne de Carnesinos se fit plus ferme autour de son bras. Il ne dit rien. Elle comprit cependant qu'il ne souffrirait pas la contradiction et qu'il lui faudrait obéir à cet homme qui semblait l’avoir envoûtée. Pour Carnesinos, la chance menaçait de tourner. Le Pérou, en voie de démocratisation, ne lui permettrait pas de bénéficier éternellement de la position qu’il avait su y prendre. Un jour, proche ou lointain, il serait chassé ignominieusement, et ce serait justice. Il voulait assurer ses arrières. Il suivait depuis des années la carrière de sa « protégée » et l’affaire de Pierre Fredman le compagnon de cette dernière avait attiré sa convoitise. Elle atteindrait bientôt une valeur globale supérieure à cent millions de dollars dans le marché en pleine expansion des jeux vidéo. Il la voulait, mais à bon compte, c’est à dire sans bourse délier. ... En Machiavel consommé, habitué aux projets solidement structurés, il lui révéla, en quelques mots, ses intentions. -- C'est un plan très simple, en trois points. Dans un premier temps, nous mettrons ton Pierre en présence d'acquéreurs potentiels - il s’était mis à la tutoyer pour mieux asseoir son autorité sur elle. -- Mais il n'est pas vendeur, s’insurgea-t-elle sans grande conviction. -- Je sais. Cela fait aussi partie du plan, répondit-il d’un ton laconique, il recevra bientôt une invitation officielle de la Chambre de Commerce de Séoul pour un voyage exploratoire. Assure-toi qu'il ira et fais en sorte qu’il t’emmène. Là-bas, il rencontrera certaines personnes importantes. -- Et comment les reconnaîtrai-je ? fit-elle de plus en plus désemparée. -- Ne t'inquiète pas, ce sont eux qui te contacteront, lui répondit-il continuant à exposer son plan, la seconde partie consiste à miner financièrement son activité. Il a un comptable à la moralité élastique, un certain Lucien. Tu dois le connaître ? Corinne ne répondit pas, mais elle était atterrée de constater qu’il savait tout ou presque de l'entreprise de Pierre située à dix mille kilomètres de son bureau. Elle frémit en songeant aux innombrables complicités indispensables à l’obtention de ces précisions. -- Cet homme a de gros besoins, poursuivit Carnesinos qui sentit qu’il avait capté son attention, il joue aux courses, tu lui donneras de l’argent. Pas autant qu'il voudra, mais beaucoup. -- Mais... commença Corinne s’apprêtant à expliquer qu'elle ne disposait pas de sommes importantes. -- Tu iras voir cet homme, lui dit Carnesinos, lui coupant la parole avec un sourire montrant qu’il avait deviné sa préoccupation et lui tendant une carte de visite, il t'attend. Il te donnera tout ce que tu voudras.
Elle consulta la carte, c’était celle d'un fondé de pouvoir dans une banque
privée du quartier de l'Opéra. -- N’exagère pas, lui dit-il en la regardant par en dessous, affectant le ton de la plaisanterie qui sonnait étrangement chez cet homme froid et calculateur. Pas trop du moins, ajouta-t-il en lui souriant. Apprends cette adresse par coeur et brûle la carte. -- Et que devra faire Lucien ? interrogea-t-elle d’une voix qui traduisait un certain dégoût pour ce type visqueux qui jouissait de toute la confiance de Pierre et qui lui avait toujours été antipathique. -- Peu de choses, précisa Carnesinos, il faudra simplement qu'il procure à Fredman tout l'argent dont il aura besoin pour son développement. Je veux qu'il croule sous les dettes et qu'il s'engage personnellement à titre de garantie. Je le connais de réputation, il ne saura pas résister. Suggère à ce Lucien d'aller voir le banquier que je t'ai indiqué. Laisse-lui entendre qu'il pourrait peut-être aussi obtenir un prêt substantiel pour aménager ses finances personnelles qui sont loin d'être brillantes. --
C'est tout pour lui ? s’enquit-elle d’une voix résignée. --
C'est tout. --
Et le troisième point ? -- Nous n'y sommes pas encore, ce sera
pour la fin de l'année, vers le mois de novembre. Et il lui dévoila par le
menu le reste de ses projets, lui indiquant le rôle qu'elle devrait jouer,
qui elle devrait séduire et qui elle devrait corrompre. Carnesinos poursuit son objectif Comme il l’avait deviné, cette énergie
qui animait Eric, cette détermination de Lucien, que ces derniers avaient su
insuffler aux autres, n’étaient pas entièrement spontanées. Livrés à
eux-mêmes, face à leur idole, ils n’auraient sans doute pas pesé lourd et se
seraient très vite rendus à ses arguments. Mais Carnesinos veillait.
Sentant que l’on entrait dans une phase décisive de son projet, il était venu
s’établir à Paris, à l'hôtel Crillon, dans une des suites prestigieuses qui
donnent sur la place de la Concorde. Dès le jeudi, il avait convoqué
Corinne à l’un de ces rendez-vous dont il avait le secret. Au pied de la
Grande Roue qui s’installe, pour la saison des fêtes, à la sortie des
Tuileries, juste en face des Champs-Elysées qu’elle domine de toute sa
hauteur. C’est en l’apercevant de la fenêtre de sa chambre qu’il avait eu
l’idée de combiner cette mise en scène efficace. Corinne était arrivée seule,
dans le froid. Il l’attendait au pied de la roue. Ils montèrent dans une
nacelle qui s’éleva progressivement pour surplomber bientôt tout Paris en
liesse dans le soir tombé découvrant un paysage magique. Les arbres de
l’avenue illuminés de guirlandes lançaient des éclairs et formaient une allée
féerique qui remontait jusqu'à l’Arc de triomphe. Dans le lointain, les
immeubles de la Défense constituaient un décor lumineux, comme une assemblée
de géants phosphorescents réunis pour veiller sur le destin de Paris la
grand-ville. -- Regarde ce panorama unique. -- (?) -- Si notre plan réussit, la ville est à toi, avec toutes ses richesses, lui dit-il, la laissant admirer en silence la capitale mollement étendue à leurs pieds qui resplendissait de lumières. -- Si tu me désobéis ! ajouta-t-il
après quelques instants de silence, plouf ! et il eut un geste expressif
qui ne laissait aucun doute sur ses intentions. Légèrement prise de vertige, tout en haut de la courbe, elle écoutait les dernières instructions du stratège, prenait ses derniers ordres en frissonnant un peu, sans pouvoir démêler si c’était à cause de l’altitude, du froid ou des menaces explicites de son compagnon. Quand ils redescendirent, le message était passé, inoubliable et fort et il s’éclipsa dans la nuit, pour regagner son hôtel, sûr qu’elle lui obéirait en tout et que le plan suivrait son cours, inéluctablement. Dans la soirée, juste avant le dîner mémorable où tout devait se décider, elle avait revu Eric et Lucien, ses deux acolytes, et avait transmis les consignes, dopé leurs énergies par de belles promesses. Quand Pierre serait abattu, ce qui ne pouvait tarder maintenant, l’entreprise aurait besoin de leur compétence. Ils deviendraient les hommes forts de la société. C’était du moins la fable attrayante inventée par Carnesinos, un homme qui dévoilait rarement ses intentions véritables. |
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