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Le
fil de la vie n'est pas coupé à la mort; simplement il passe sur une autre
navette. Liszt |

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Le Syndrome de Fredman |
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Une victime désignée Derrière le comptoir de
bois vermoulu, il avait retrouvé l’employé qui l’avait accueilli la nuit
précédente avec un large sourire, montrant ses dents gâtées, noircies par le
tabac. Trois tables dans un coin permettaient aux voyageurs de prendre leur
petit déjeuner de café et de galettes. Le gérant complétait ainsi ses
modestes revenus. Pierre s’était assis et
quand l’Indien lui avait apporté le café fumant, il l’avait prié de se
joindre à lui. Il lui fallait briser sa solitude. Spontanément,
l’autre, dans un espagnol correct, lui avait conté sa vie misérable. On
sentait qu’il avait aussi besoin de se confier et ne rencontrait jamais
d’oreilles compatissantes. Il se faisait appeler
Pablo parce que personne ne pouvait comprendre et prononcer son nom véritable
en quechua. Il avait vécu longtemps dans une des baraques en planches,
couvertes de tôle ondulée, qui entourent l’aéroport : un endroit
misérable, inondé à la moindre averse, dans lequel s’entassaient six
personnes. Sa famille et lui avaient été chassés, dix ans auparavant des terres qu’ils cultivaient dans
les hauts plateaux du nord. Un jour, des camions étaient arrivés, remplis de
soldats et d’hommes de main, des trafiquants de coca, qui venaient,
disaient-ils, lutter contre le fléau de la drogue. Sa famille devait s’en
aller. Son père s’était mis très en colère. Il avait dit qu’il ne faisait que
cultiver du maïs, sans jamais toucher à la drogue, qu’il tenait cette terre
de son père et qu’il ne la quitterait jamais. Il n’avait d’ailleurs nulle
part où aller et sa femme et ses enfants mourraient de faim s’ils partaient.
Les hommes n’avaient rien voulu entendre, proférant des menaces vagues. Dans les deux semaines,
on retrouva le cadavre de son père dans un chemin creux, sa tête tranchée
d’un coup de machette, posée à côté du corps inondé de sang. Dans les jours
qui suivirent, le feu prit à la cabane de bois dans laquelle ils vivaient
tous, détruisant entièrement la récolte. Parmi les voisins qui habitaient
dans la même vallée, les hommes et les jeunes gens se faisaient assassiner
régulièrement. On les retrouvait morts sur les routes, au détour de leurs
champs, sans que jamais les meurtriers ne soient identifiés. Terrorisés, affamés,
ils étaient partis avec leur mère et un maigre baluchon contenant les rares
effets qu’ils avaient pu sauver de l’incendie. Pendant des jours, ils avaient
marché, mendiant pour vivre, sur les chemins qui descendaient vers Lima. La
province entière se vidait progressivement. Les paysans abandonnaient la
terre qui les avait fait vivre depuis des générations. Les trafiquants de
drogue la récupéreraient bientôt pour y planter la coca qui rapporterait des
fortunes et causerait la mort de milliers d’hommes et de femmes dans les
grandes villes d’Amérique et d’Europe.
Ils avaient tous convergé vers la métropole tentaculaire, lieu de misère et de malédiction, le seul endroit qui
leur permettrait de ne pas mourir immédiatement de faim. Ils avaient voyagé
dans des conditions effroyables, errant le long des routes, parfois pris en
stop par des camions qui allaient dans leur direction, juchés sur des sacs ou
des cages à poules que l’on transportait vers les marchés des petites villes. Nulle part, ils
n’avaient pu se reposer, s’arrêter, trouver un espoir quelconque. Huit
semaines après leur départ, enfin arrivés en vue de Lima, ils avaient établi
une sorte de campement dans un terrain vague où poussaient les cabanes en
planche, où s’entassaient des familles comparables à la sienne. Ils s’étaient
fondus parmi les millions de déracinés qui affluent depuis des années vers la
grand-ville pour y chercher désespérément le moyen de survivre. Pendant près de dix
ans, Pablo avait grandi dans cet enfer, hurlant avec les loups, fouillant les
décharges pour trouver sa subsistance, échappant par miracle aux épidémies
qui décimaient les siens.
Par chance un vieil homme du voisinage
l’ayant adopté, avait patiemment, ensemencé cette intelligence en friche qui
ne demandait qu’à éclore. Il lui avait appris à lire, à écrire et à compter
Il lui avait enseigné l’espagnol, quelques rudiments d’anglais et surtout lui
avait inculqué, profondément, le courage d’être un homme et la volonté de
sortir de cette misère infamante. Il était devenu une exception, une sorte
d’anomalie parmi ses congénères qui ne fréquentaient jamais l’école, ne
parlaient que le quechua et moins de vingt mots d’espagnol et qui ne
pouvaient subvenir à leurs besoins qu’en balayant les rues, en explorant les
poubelles ou en s’enrôlant dans des gangs. Un jour, en passant
devant le motel, il avait lu une affichette qui réclamait du personnel. Il
était entré, avait parlé au gérant de l’époque, montré ses talents en lecture
et en écriture. Comme il n’était pas gourmand et ne prétendait, en fait,
qu'au logement et à quelques bribes pour manger, on l’avait engagé pour
nettoyer les chambres. Au fil des mois, le gérant l’avait pris en amitié et
un jour, il lui avait conseillé de prendre régulièrement des douches et lui
avait donné un peu d’argent pour aller chez le barbier du coin et pour
s’acheter des vêtements propres. Ce fut pour Pablo, le début de l’ascension
sociale et, rapidement, il se retrouva derrière le comptoir, chargé de
recevoir les clients. Il lisait beaucoup et
insensiblement, prenait conscience de sa condition misérable et de celle de
son peuple. Il faisait partie, maintenant, des privilégiés qui ont résolu
leurs problèmes quotidiens, mais il n’était pas satisfait pour autant. Il se voyait exploité
par les propriétaires, ne gagnant pratiquement rien à part les médiocres
pourboires laissés par les clients de passage dont il devait d’ailleurs
ristourner une grande partie au gérant qui autrement le mettrait à la porte. Il savait que, dans ce
pays, la sécurité n’existait pas et qu’il ne serait jamais sûr de ne pas
finir, la tête tranchée comme son père, dans une décharge publique pour avoir
simplement déplu à un client ou parce qu’il aurait vu ou entendu des choses
qu’il valait mieux ignorer. Il
rêvait d’un petit commerce à lui,
il voulait vendre des glaces sur les plages de Lima et économisait, sou par
sou le capital nécessaire à l’acquisition d’une de ces petites glaciaires
blanches, tractées par un tricycle, qu’utilisent les marchands ambulants. Ce garçon qui lisait
Pablo Neruda et Mario Vargas Llosa, rêvait de construire sa vie en vendant
des crèmes glacées aux touristes de passage sur les bords de l’océan
Pacifique. C’était un projet sans beaucoup de chances d’aboutir dans cet
univers féroce de rapine et de lucre. Il n’avait pourtant pas
grand-chose à se reprocher. Il se contentait de ramasser les piécettes que
laissaient traîner dans leurs poches les voyageurs négligents. Il avait
toujours hésité à proposer, comme tous ses amis, de la drogue aux clients, ne
voulant pas entrer dans cette spirale infernale. Malgré cela, il vivait
dans l’angoisse. Quelques semaines auparavant, deux tueurs, émergeant d’une
Mercedes noire, étaient venus dans le motel. Consultant le registre sans rien
lui demander, ils avaient attendu un des clients, sur le parking. Quand
celui-ci s’était approché de sa voiture, ils l’avaient appelé par son nom. Il
s’était retourné dans le soleil, les avait regardés un instant sans bouger,
sachant qu’il allait mourir. Ils l’avaient abattu, froidement, d’une rafale
de balles. Au bruit de la
fusillade, au lieu de rester sagement le nez dans ses livres, Pablo était
sorti sur le pas de la porte. Les deux hommes, en remontant tranquillement
dans leur limousine l’avaient vu et l’un d’eux lui avait jeté un regard qu’il
n’oublierait jamais, lui montrant le poing comme pour l’avertir d’avoir à se
taire. A la police, Pablo
déclara qu’il n’avait rien vu, ce qui fut mentionné dans le journal. Pour les
policiers ce n’était qu’un règlement de comptes entre gangs, la victime
n’avait pas dû tenir sa parole envers ses fournisseurs et c’était
probablement la raison pour laquelle il avait été supprimé. Depuis ce jour, Pablo dépérissait
d’angoisse. Les deux gangsters
étaient revenus rôder autour du motel. Il les avait aperçus à travers
l’étroite fenêtre de son bureau. Il hésitait à partir, à disparaître. Mais où
aller ? Et pour quoi faire ? Il se sentait piégé, telle une souris
dans son trou que le chat guette pour la dévorer, à la moindre imprudence. Il
était prêt à tout pour sauver sa vie, si misérable fut-elle, sans entrevoir
la moindre issue. Tout cela, il l’avait
raconté au gringo qui l’écoutait avec tant d’attention. En écoutant ce récit,
Pierre n’avait pu s’empêcher de repenser au pauvre
nul de Charleville, privilégié par le ciel,
qui ne voulait pas rencontrer Cunégonde. Mais, cette fois, c’était différent,
il prenait brutalement contact avec l’extrême pauvreté, le dénuement total et
le crime organisé qui semblait régner en maître dans ce monde en perdition. |
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