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Le
fil de la vie n'est pas coupé à la mort; simplement il passe sur une autre
navette. Liszt |

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Le Syndrome de Fredman |
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Portrait d'un Administrateur judiciaire Se dirigeant vers les
cabines téléphoniques, au fond du hall, il appela Maître Lambert
Administrateur Judiciaire au Tribunal de Commerce de Paris. Il connaissait de
longue date cet homme de haute taille qui s'était fait une solide réputation
au cours des dix dernières années pour avoir dénoué avec astuce nombre de
situations délicates. A plusieurs reprises,
il lui avait racheté des sociétés qui battaient de l'aile, mais dont les
activités l'intéressaient. Les deux hommes avaient eu l'occasion de
s'apprécier. C'était un professionnel d'une
efficacité redoutable, surtout quand il s’agissait de ses propres intérêts.
Dans son bureau, situé depuis des années dans une des rues mal famées du
quartier de l'Opéra, il recevait ses clients ou plutôt ses victimes, arborant
un perpétuel sourire ironique et fumant son sempiternel cigare. Pierre évoqua avec
attendrissement le dialogue de deux personnages d'André Gide dans Les Faux
monnayeurs, dialogue qui était devenu dans son esprit inséparable de la
personne de Lambert : « Je n'ai jamais compris le plaisir que l'on
peut éprouver à fumer de tels cigares de contrebande, déclare le
premier. » « Je ne peux pas dire que j'en raffole, lui répond
l'autre, mais cela incommode les voisins. » Jamais, au grand
jamais, Pierre n’aurait songé à lui confier la gestion de son affaire s’il y
avait tenu encore un tant soit peu. En effet, comme pratiquement tous ses
confrères, il avait la réputation redoutable de ruiner rapidement les sociétés
dont il s’occupait. Dans les circonstances actuelles, c’était plutôt un
mauvais tour qu’il voulait jouer à ses collaborateurs, histoire de leur
montrer que l’on ne pouvait pas impunément se moquer de lui et le traiter
comme ils l’avaient fait. Pierre savait qu'en s'adressant à Lambert et en lui
confiant la gestion pour cause de départ du Président, celui-ci résoudrait
d'une main ferme le conflit en cours, se conduirait sans ménagement et
donnerait un énergique coup de pied dans la fourmilière. Si sa gestion ne
durait pas trop longtemps, les acquéreurs coréens récupéreraient, avant le
naufrage, le navire que Pierre avait abandonné sans prévenir. Il connaissait les
habitudes de cet homme et savait qu'il pourrait le joindre sans peine à cette
heure, un samedi, jour où les salariés traînent au lit. La sonnerie retentit
dans les bureaux déserts. Après trois coups, il répondit en personne. -- Maître Lambert ? prononça
simplement Pierre sans se nommer, connaissant la capacité de son
interlocuteur à reconnaître les voix. -- Quelle surprise ? Comment
allez-vous ? répondit Lambert. Je croyais que vous étiez toujours entre les
mains de votre personnel, montrant ainsi qu'il l'avait parfaitement
identifié. -- Non mon cher Maître, la
comédie est finie, la cage est vide. -- Où êtes-vous ? demanda son
correspondant qui regretta immédiatement cette question indigne de lui. -- Je vous appelle d'une
cabine, se borna à répondre Pierre. -- Et qu'est-ce qui me vaut le
plaisir de votre appel ? Pierre lui résuma rapidement
son plan. Il voulait que Lambert soit nommé administrateur provisoire de la
Mondiale des jeux. -- Mais vous savez bien, mon
cher, tenta de répondre ce dernier, que c'est le Tribunal qui nomme les
administrateurs et que je ne peux pas décider pour lui. -- Soyons sérieux, mon cher
Maître ! -- Et quand votre avocat
doit-il me contacter ? questionna Lambert sans insister. -- Je pense qu’il vous
appellera lundi à la première heure. A propos, c’est toujours Albert Lamotte. -- Entendu ! Mais vous, que
devenez-vous dans cette aventure ? -- Moi ? Mais je n'existe
plus, je ne vous ai jamais appelé d'ailleurs. Il y eut un silence. -- Je vous remercie d'avance
pour tout et mes hommages à Madame, conclut Pierre d'une voix ironique. La conversation était
terminée. C'était comme si Pierre avait repoussé définitivement l'esquif
fragile sur lequel il se tenait pour prendre la direction du grand large.
Paris ne le reverrait pas de sitôt. Il ne put se retenir
d'un sentiment de tristesse et de pitié en pensant à cet homme, actif et
capable, qui parcourait inlassablement les mêmes routes, refaisait les mêmes
actes, à la recherche éperdue de toujours davantage d'argent qu'il devrait
pourtant abandonner au moment du grand départ. Ce professionnel était,
pour Pierre, le symbole même de la stabilité et de l’attachement indéfectible
à un statut social. Jamais il n’éprouverait les doutes, jamais il ne se
poserait les questions qui l’avaient précipité, lui, sur les grands chemins. Pour l'avoir fréquenté
souvent, Pierre savait que pour cet homme, tout n’était que certitude, voie
tracée, droite, du berceau à la tombe. L’attitude de Pierre ne devait
constituer pour lui qu’une des nombreuses anomalies rencontrées dans une
activité tout entière dédiée à redresser les errements des autres et à se
substituer à eux lorsqu’ils étaient tentés de dévier de la ligne. Point de jardin secret
chez lui, point de hobby, point de faiblesses. Son unique ambition :
Gonfler, par des moyens expéditifs, le compte en banque ouvert au Luxembourg.
C’était une passion éminemment solitaire puisque, par définition, ce trésor
devait rester inconnu de tous et qu’il devait en outre adopter, par éthique
professionnelle, un train de vie modéré pour ne pas attirer sur lui
l’attention de ses pairs. Il était ainsi
condamné, Harpagon moderne, à se réjouir de la prospérité d’une cassette dont
il devait rester le seul à connaître l’existence. Qu’en ferait-il ? Quel
intérêt présentait-elle en dehors de la jouissance que lui procurait son existence
secrète ? Il n’aurait su le dire clairement, ne reculant pourtant devant
rien pour l’alimenter. Il n’y avait pas de
mois qu’il n’ait une occasion, en franchissant la ligne, d’augmenter le solde
dont la progression régulière faisait ses délices. Dans son univers,
drapés dans des apparences d’honorabilité et d’honnêteté scrupuleuse,
évoluaient des émissaires louches, porteurs de boîtes à chaussures pleines de
billets de banque destinés à faire pencher du bon côté le fléau de la balance
justice. Cela allait de menues faveurs qui ne faisaient que fausser
légèrement l’équilibre des forces en présence à des exactions majeures
permettant aux parties de réaliser d’immenses profits dont personne, jamais,
ne connaîtrait ni le montant, ni l’origine, ni surtout la destination. Pierre savait par
expérience que les bénéficiaires étaient souvent des gros bonnets de
l’industrie, des hommes politiques qui s'estimaient intouchables et qui
finiraient cependant tôt ou tard sur le ban d’infamie, épinglés par des juges
d’instruction avides de voir leur nom dans la presse du soir et leur
silhouette dans le journal de vingt heures. Des experts assermentés
échangeaient de bons rapports contre de légers passe-droits dans un autre
dossier ou perdaient opportunément des pièces essentielles pour ne pas nuire
à une multinationale puissante qui saurait, en temps opportun, leur confier
de juteuses missions. Parfois, le tribunal
fermait les yeux devant une découverte un peu louche et, pour répondre à
l’étonnement des parties, incriminait les experts-comptables ou une
précipitation toute naturelle, compte tenu de l’urgence. Toutes ces pratiques
fort contestables étaient occultes et aussi difficiles à soupçonner
qu’impossibles à démontrer. Malheureusement,
l’homme est ainsi fait que la rapacité conduit à l’imprudence et que
l’impunité conduit à la répétition. Persuadé que tout lui
était permis parce qu’il n’avait pas encore été pris la main dans le pot de
confiture, Maître Lambert avait commis des erreurs. Talonné par un
beau-frère, parasite impécunieux dont il ne savait que faire, il avait
racheté en sous-main à la barre du tribunal, pour un prix dérisoire, une
immense épicerie dans le quinzième arrondissement. Une usine à fric avérée
dont les propriétaires étaient décédés sans succession, située dans un
quartier bourgeois où les clients ne regardent pas à la dépense. Il l’avait
fait mettre au nom d’une compagnie anglaise dont son beau-frère était le
gérant. La corde était par trop grosse. Elle avait pourtant rempli son office
jusqu’au jour où le beau-frère, embringué dans des histoires douteuses que
Lambert lui-même n’arrivait plus à démêler, fut retrouvé gisant inanimé sur
le parquet mal raboté du petit bureau du premier étage attenant à la
boutique, un poignard planté dans la poitrine. Un mauvais petit
journaliste, en veine de papier à scandale, avait alors patiemment remonté la
filière et était arrivé à Lambert. Ce petit arriviste, ainsi que l’appelait
ce dernier avait posé des questions ineptes s’étonnant de voir que le parent
d’un Administrateur Judiciaire au Tribunal de Commerce de Paris, apparemment
sans moyens, avait pu acquérir un fonds de commerce alimentaire valant
plusieurs millions de francs. Le côté épicerie avait été exploité, avec
humour selon les journaux, avec mesquinerie selon l’intéressé. Le journaliste s'était
également livré à des conjectures visant à déterminer pour quelles obscures
raisons le gérant avait été poignardé. N’était-ce pas l’administrateur que
l’on avait voulu atteindre et alors pourquoi ? Ce dernier avait fait
le gros dos, mais tous les deux ou trois jours, ce petit cafard ressortait un
détail sordide et les avocats du Palais riaient sous cape en apercevant
Lambert qui ne voulait rien perdre de sa superbe. Pas question de lui
chercher noise officiellement, il en savait trop. Alors, ils se vengeaient
par des moqueries, par des allusions perfides. N’empêche qu’il devait
mal dormir ce pauvre Lambert et qu’il devait chercher en permanence ce qui
allait sortir du chapeau. Comble d’infortune, sa femme, non contente de lui
avoir imposé ce frère source de tant de problèmes dont il se serait
volontiers passé, le trompait ostensiblement avec un minet, prenant de moins
en moins de précautions pour passer inaperçue. |
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