|
Le
fil de la vie n'est pas coupé à la mort; simplement il passe sur une autre
navette. Liszt |

|
Le Syndrome de Fredman |
|
|
Une personnalité complexe Photographe professionnelle, mère de Claire, fillette aussi
douée qu’insupportable et impertinente, Anna a connu un début d’existence
difficile, jusqu’au jour où… Elle nous conte ses cauchemars hallucinants qui vous donneront
froid dans le dos. Dans une plongée initiatique vers le grand Sud et l'île de
Pâques, elle accomplira, à la recherche d’elle-même, un parcours étrangement
parallèle à celui de Pierre qu’un géant de lave basaltique endormi pour
l’éternité, finira par lui livrer pieds et poings liés. Elle a aussi d’autres qualités : C’est lors de son séjour sur la côte
ouest qu’elle avait développé ses talents de navigatrice. Elle avait eu
l’opportunité de rencontrer, en Californie, des membres de l’équipe de voile
de l’América’s Cup et, chaque week-end, elle partait pour San Diego,
retrouver ses amis et pratiquer ce sport dans lequel elle était rapidement
devenue une vedette. De retour en Europe, elle avait persisté dans cette voie
et ne souhaitait qu’une chose, effectuer le tour du globe sur un immense
voilier dont elle serait le capitaine. L'enfance
et la jeunesse d'Anna Son enfance
s’était déroulée à Lyon, dans une ambiance fertile en conflits. Son
père, Albert Corentin, était un magistrat respecté et, plus encore, détesté
au Tribunal Correctionnel de Lyon. Il adorait faire trembler ses
collaborateurs et terrorisait sa famille ainsi, d’ailleurs que le petit
peuple de son prétoire. Sa femme Clotilde, martyrisée pendant près de trente
années, était devenue comme un zombie, dépourvue de vie personnelle, se
contentant de jouer au bridge, un jeu qu’elle détestait, avec les collègues
de son mari et leurs épouses. Elle annonçait d’une façon désespérante et,
chaque fois qu’elle était sa partenaire, éclataient des drames et des
esclandres. Il se
moquait d’elle, l’insultait en public, la traitait comme un chien. -- Comment !
Tu as encore demandé un petit chelem avec treize points. Tu n’as même pas vu
qu’il te manquait deux as. C’est lamentable ma pauvre Clotilde, tu joueras
donc toujours aussi mal. Elle
en devenait folle. Mais elle ne savait que se renfermer sur elle-même. Son
mari, n’attachait aucune importance aux crises de larmes qu’il déclenchait
régulièrement. Anna résumait avec férocité : « Un vrai con, le père
Corentin ! » Il
avait voulu dominer sa fille aussi, mais là, ce fut un échec complet. Marquée
profondément, mutilée à vie, elle ne s’était pas laissé annexer. Elle
avait refusé de faire son droit ainsi qu’il le souhaitait. En partie pour le
contrarier et aussi parce qu’elle ne voulait pas d’une carrière sédentaire.
Il lui fallait bouger et l’idée de passer sa vie dans un prétoire lui donnait
des angoisses. A neuf
ans, un de ses oncles, un vieil original qui fuyait son père comme la peste,
lui fit cadeau d’un appareil photo et lui apprit à s’en servir. Elle s’était
découvert une passion, stigmatisée avec une extrême sévérité par l’auteur de
ses jours. C’était une activité de voyeurs, il ne disait pas de voyous, mais
c’était en fait le fond de sa pensée. Elle
faisait preuve d’un réel talent et collectionnait les clichés vengeurs sur
son entourage, des images nourries de haine et de ressentiments. Elle s’était
aussi constitué un musée personnel de photos insolites sur la grande misère
des hommes, sur les clochards, les déchets humains que la grande ville
rejette comme une écume nauséabonde et malsaine. Toute une sous-humanité qui
la remplissait d’une émotion étrange et dont elle savait faire des portraits
inoubliables. Sous les ponts, près des bouches de métro, allongés sur des
grilles fumantes de vapeurs fétides dans les nuits glacées de l’hiver. A
quinze ans, plusieurs photos de cette cour des miracles, envoyées à un
hebdomadaire à l’occasion d’un concours d’amateurs, lui avaient valu un
second prix, une de ses grandes joies. Elle
alimentait son goût des voyages par la lecture des récits des grands
reporters et du Tour du monde de Jules Vernes, un des grands
classiques de son enfance. Elle
s’intéressait à tout ce que son père stigmatisait, par principe, par défi,
par jeu. Il méprisait, depuis toujours, les ordinateurs auxquels il ne
comprenait rien. Elle suivit donc des cours d’informatique et effectua
plusieurs stages dans des agences de multimédia. C’est ce qui lui avait
permis d’initier si tôt sa fille au maniement de cette incontournable
auxiliaire de l’esprit humain. Il
haïssait les journalistes, tous des fouille-merde qui se mêlaient de ce qui
ne les regardait pas. Elle s’était donc arrangée pour effectuer un stage dans
un quotidien de Los Angeles et avait suivi, pendant six mois, des cours sur
le journalisme d’investigation à UCLA, la grande université californienne de
la côte Pacifique. Elle
apprit ainsi à retrouver des gens disparus, où qu’ils soient, à suivre leur
trace et à maîtriser l’emploi des public records, les archives
publiques de cette grande démocratie. Elle
s’était fait des relations précieuses parmi la jeune génération montante qui
prenait progressivement les leviers de commande dans les grands organes de
presse d'Outre-Atlantique. Elle avait, d’ailleurs, rendez-vous à Lima avec
l’un d’entre eux qu’elle avait joint par l’Internet. C’est
lors de son séjour sur la côte ouest qu’elle avait développé ses talents de
navigatrice. Elle avait eu l’opportunité de rencontrer, en Californie, des
membres de l’équipe de voile de l’América’s Cup et, chaque week-end, elle
partait pour San Diego, retrouver ses amis et pratiquer ce sport dans lequel
elle était rapidement devenue une vedette. De retour en Europe, elle avait
persisté dans cette voie et ne souhaitait qu’une chose, effectuer le tour du
globe sur un immense voilier dont elle serait le capitaine. Son
père méprisait, viscéralement, les étrangers, les peuples inférieurs à
ses yeux, qui végétaient en marge de notre civilisation matérialiste. Elle
s’était donc inscrite à la Sorbonne pour passer des certificats sur les
civilisations précolombiennes, suivant même des cours de quechua, le langage
des Incas, ces maîtres déchus de l’Amérique du Sud. Elle avait enseigné, par
la suite, des rudiments de cette langue à Claire et elles s’amusaient à
communiquer entre elles, dans cet idiome étrange que personne ne comprenait.
Elle comptait bien tester leurs connaissances, pendant leur séjour au Pérou.
Anna ne put réprimer un sourire intérieur. Pour un grand reporter, en
expédition au Pérou, sa formation de base n’était pas trop mal combinée,
finalement. Voilà qui devait faire râler son emmerdeur de père. Pas mal aussi
dans le domaine financier. Il lui arrivait de gagner, avec une seule photo,
autant que le vieux magistrat en un semestre. Et elle sillonnait la planète
aux frais de son agence, au lieu de se morfondre sur les dossiers poussiéreux
de procès sordides. Elle avait payé cher, mais elle s’était libérée de ses
chaînes. Son
mariage Elle avait
rencontré Jacques, à dix-huit ans, au cours d’un voyage au Caire. Une des
rares, peut-être l’unique largesse de son père, et il devait la regretter
longtemps. Elle aussi d’ailleurs, mais c’était plus mitigé.
Jacques lui avait fait une cour en règle. A elle, que personne ne remarquait
jamais et qui se croyait laide, toujours rabrouée par l’auteur de ses jours.
Rétrospectivement, elle avait réalisé que Jacques courtisait tout ce qui
bougeait, mais sous le soleil de l’Egypte, elle avait trouvé cela
merveilleux. Ils
étaient devenus inséparables, faisaient des promenades à dos de chameaux,
visitaient les pyramides et le Sphinx de Gizeh. Un souvenir exceptionnel. Des
photos éblouissantes du grand chat de pierre, au coucher du soleil, qui
lui avaient valu les honneurs de la presse de Lyon et de grands éloges.
Pendant une tempête de Khamsin, elle avait rencontré, par hasard, au pied des
pyramides, un éminent égyptologue Alphonse Ramsès, au nom prédestiné. Il lui
avait raconté, sur le ton du badinage, les prédictions d’un voyant américain,
ayant la réputation de ne s’être jamais trompé, un certain Edgar Cayce.
D’après ses écrits, datant d’un demi-siècle on devait retrouver bientôt, sous
les pattes du Sphinx, une chambre secrète. Il prétendait qu’elle contenait
des archives très anciennes, provenant des anciens Atlantes, destinées à
bouleverser toutes les conceptions des hommes en matière de civilisation,
d’histoire et même de techniques. Elles dormaient là, attendant, pour être
découvertes que l’humanité soit arrivée à un stade lui permettant de les
comprendre. Elle
n’avait pas attaché trop d’importance à ces fables, mais c’était devenu un de
ces souvenirs coincés qui ne disparaissent jamais. Ils réapparaissent au
contraire de temps à autre, attendant leur heure, pour manifester qu’ils sont
toujours là et qu’un jour il faudra compter avec eux. Elle avait lu depuis
plusieurs livres de Ramsès qui était devenu une sommité, mais ne l’avait
jamais revu. Sa
fille Claire, fruit d’une passion éclair et sanglante, sous les palmiers
d’une oasis du désert était un autre souvenir, rapporté du pays des Pharaons. Au
retour en France, ce fut un choc affreux. Elle avait littéralement contraint
Jacques à l’épouser, lui faisant valoir que son père, le terrible magistrat
lyonnais risquait de les tuer tous les deux s’ils ne respectaient pas les
apparences et ne sauvaient pas l’honneur bourgeois.
Jacques, qui était un faible avec un bon cœur, avait cédé assez facilement et
la cérémonie fut rapidement réglée pour que les invités du baptême n’aient
pas trop de surprises en comptant sur leurs doigts. Si
elle avait mis tant d’énergie à conclure ce mariage, c’est qu’elle y voyait
un moyen inespéré d’échapper, enfin, à la tyrannie maladive de son magistrat
de père. Montés
à Paris où Jacques terminait aux Beaux-Arts ses études d’architecture, ils
habitaient dans une chambre de bonne au sixième étage d’un vieil immeuble du
quartier de Saint-Germain-des-Prés. Pendant deux ans, ils avaient mangé de la
vache enragée, comptant, sou à sou, les maigres subsides que leur allouaient,
à contre cœur, leurs deux familles. Claire
avait été la source de beaucoup de joie dans la vie d’Anna qui, au fil des
mois, avait réussi à desserrer l’étau de la nécessité en faisant quelques
cachets avec ses photos. Progressivement, l’aisance était venue, elle s’était
fait une réputation et, bien que n’ayant pas de revenus réguliers, comme un
fonctionnaire, elle gagnait très convenablement sa vie. Jacques trouvait des
stages, mal rémunérés qui complétaient l’ensemble. Ils
déménagèrent dans un trois-pièces, toujours dans le même quartier, mais elle
n’était pas heureuse.
Jacques, vivait à ses crochets. Il était toujours aussi coureur, mais en outre,
c’était un coureur jaloux et mesquin qui lui rendait la vie impossible. Très
vite, le malaise réapparut. Elle avait certes quitté l’ambiance malsaine de
sa famille, mais se voyait retombée dans un climat comparable. Son mari,
qu’elle commençait à mépriser, était en train de remplacer progressivement
son père, de prendre son relais. Elle s’était mise à le haïr, sans pouvoir
démêler totalement si c’était lui qu’elle détestait ou son propre père à
travers lui. Elle se
souvenait tout particulièrement d'une des multiples scènes humiliantes qui la
mettaient hors d'elle et qu'elle n'avait pu se dispenser de raconter à
Henriette la mère de Jacques. -- Nous
étions à la terrasse d'un café, à Paris Place Saint-Germain-des-Prés en train
de discuter d'un voyage que nous voulions faire ensemble, tu sais, tout en
haut de la rue Bonaparte. -- Oui, je
vois très bien. -- Soudain,
il s’est interrompu, en plein milieu de sa phrase. J’ai levé le nez et
j'ai aperçu une jeune femme très sexy qui passait devant nous. -- Mais elle
le regardait ? --
Penses-tu ! Elle ne lui prêtait pas la moindre attention. Et lui, ce
pauvre benêt, il était là, à la contempler comme un cocker en arrêt devant
une perdrix rouge. Il restait là, la main en l’air, arrêté dans son discours,
fasciné par cette fille. J’étais furieuse, je lui ai renversé les deux tasses
de café brûlant sur les genoux et je l’ai planté là. -- Je suppose
qu’il n’a pas apprécié, avait commenté Henriette d'un air un peu pincé. La
mère de Jacques avait beau connaître son fils et ses habitudes déplorables,
c’était quand même son rejeton, il lui était difficile de lui donner
complètement tort. -- Non, tu as
raison, il a fait la gueule pendant trois jours. Et moi aussi. Ce n’était
guère un mode acceptable de relations humaines. Elle
gardait en mémoire nombre de ces scènes affligeantes, déshonorantes. Dans les
aéroports, il draguait les hôtesses de l’air. Au restaurant, il faisait de
l’œil aux serveuses, aux dîneuses. Elle
se sentait piégée par ce médiocre et elle en était furieuse, ne sachant quel
parti prendre. Elle n’arrivait pas à envisager le divorce, en grande partie à
cause de Claire, mais elle bouillait en permanence, devenait irascible,
invivable. Elle se
souvint encore d’un épisode épique dont elle riait, maintenant, mais qui
l’avait rendue enragée. Par une belle journée ensoleillée, elle écoutait la
radio en préparant des aubergines au gratin, suivant une recette personnelle
qu’elle venait de mettre au point. Pierre Perret, de sa voix inimitable,
nasillait sa chanson du moment : On reste ensemble à cause des gosses
! Elle
dressa l’oreille, sa mauvaise humeur commença à monter. A la sixième reprise
du refrain, elle était hors d’elle. Elle attrapa le poste de radio mobile et
le lança de toutes ses forces vers le fond de la pièce. Il s’écrasa contre le
four à micro-onde, fracassant sa porte en verre, parsemant le sol de la
cuisine d’éclats brillants. Le récepteur chuinta puis expira, pour toujours.
Claire était chez sa grand-mère. Anna s’habilla et plaqua tout, laissant un
désordre indescriptible et sa recette en plan. Elle
sortit, complètement hagarde et se retrouva sur le boulevard Saint-Michel.
Elle entra dans un des cinémas voisins. On jouait La Couleur pourpre.
C’était sûrement une coïncidence. Quand
elle rentra, calmée, ravie d’avoir vu Dany Glover se faire agonir d’injures
par Whoopi Goldberg, elle trouva Jacques, à quatre pattes, qui maugréait sur
le carreau de la cuisine, à la recherche des morceaux de verre. Elle éclata de
rire, rangea ses vêtements et alla, tranquillement, se servir un verre, pour
regarder les nouvelles du soir à la télé. Quand
il essaya de manifester son indignation, il fut reçu d’une manière qui le
laissa pantois. -- Tu ne l’as
pas volé, si tu ne peux pas chauffer ton café au micro-onde, tu n’as qu’à
utiliser le gaz, comme au bon vieux temps. Des
aubergines, il ne restait qu’un souvenir et ils jeûnèrent devant la
télévision en boudant, chacun dans leur coin. Les
projets homicides C’est
approximativement à cette époque qu’elle avait commencé à nourrir à son égard
des projets visant à le supprimer, purement et simplement. Une véritable
obsession chez elle. A chaque sortie, à chaque déplacement, elle imaginait un
moyen de se débarrasser de lui. Tout avait
commencé réellement, au cours d’un week-end de golf à Etretat. Ils étaient
tous les deux assez médiocres à ce jeu éprouvant pour les nerfs, mais il
était encore moins doué qu’elle. Il y voyait surtout un prétexte à rencontrer
de jeunes sportives et Anna avait vite réalisé qu’il s’intéressait plus à
leurs avantages qu’à leurs handicaps. C’est
en contemplant la falaise, chère à Arsène Lupin et dont les impressionnistes
ont immortalisé l’aiguille, que l’idée lui était venue pour la première fois,
en observant les mouettes. Elles
se tenaient tout en haut du rocher recouvert de gazon et, hop ! d’un saut
dans le vide, elles arrivaient, en vol plané, au ras des vagues pour tenter
de cueillir de leur bec, un poisson imprudent qui viendrait, comme son mari,
admirer les golfeuses. « Si
seulement je pouvais l’amener là-haut, sous le prétexte d’admirer le paysage
et de voir ses proies sous un angle neuf. Si je parvenais à l’attirer tout au
sommet. Je saurais alors, sans éveiller son attention, le conduire au bord du
gouffre et là, ce serait un jeu d’enfant de le pousser. » Elle
reprenait son souffle. « Et
je te prie de croire que je ne l’enverrais pas dans les vagues, moi. Crack,
directement sur les rochers pointus, tout en bas. De la marmelade que j’en
ferais. Et, quand je serais sûre qu’il est vraiment tombé, tout écrabouillé,
je me mettrais à hurler : Au secours, au secours ! » On ne
pouvait soupçonner une telle férocité dans cette petite bonne femme
souriante. Et
pendant tout le week-end, elle ruminait son plan machiavélique, elle y
pensait sans cesse, le décomposait en étapes. Rien ne s’étant passé, bien
entendu, le dimanche soir, elle poussait même le vice jusqu’à projeter de
revenir la semaine suivante. -- Tu joueras
peut-être moins mal la prochaine fois, lui lançait-elle pour l'énerver Elle
utilisait tous les arguments. -- J’ai parlé
à Josiane, tu sais cette grande bringue vulgaire, et toc ! qui avait
l’air de tellement t’intéresser, eh bien ! elle revient aussi, la semaine
prochaine. En
réalité, elle voulait disposer d’un nouvel essai pour mener à terme son
projet d’assassinat et d’une semaine entière pour le préparer. Tout
ceci restait secret. Jamais elle n’envisageait même de passer sérieusement à
l’acte. C’était une sorte de théâtre intérieur dont elle faisait la mise en
scène et qui servait d’exutoire à son désarroi profond. Le
même été, ils firent une sortie en mer, au large de Biarritz. L’Atlantique
était très agité et elle avait lu, fillette, que Bombard, pourtant bon
nageur, s’était presque noyé dans des circonstances analogues. De là étaient
nés des idées, des espoirs. Les
vagues de quatre mètres lui avaient donné mal au cœur, au cher petit. Il
était malade, penché sur le bordage. Mais c’était insuffisant, très
insuffisant, pour inspirer de la pitié à Anna. Elle le voyait en
déséquilibre, il serait facile, c’était toujours facile dans ses plans, de se
baisser, de le prendre aux chevilles et hop ! Par-dessus bord ! Si par
bonheur, il pouvait s’assommer en tombant, ce n’en serait que mieux, à
l’occasion, elle pourrait lui donner un bon coup d’aviron entre les deux yeux
en feignant de le secourir. Après, elle irait de l’autre côté et tiendrait la
conversation aux marins pour qu’ils n’entendent pas les cris, à supposer
qu’il ne se soit pas noyé d’un coup, englouti à jamais dans les flots amers. Cette
fois encore l’entreprise avait tourné court, Jacques guérit comme par
miracle, le coup de vent s’était apaisé et ils étaient tous rentrés indemnes
à Biarritz. Elle fut, toute la soirée, d’une humeur exécrable que personne ne
comprit.
Pendant des semaines, elle projeta d’autres excursions en mer dont aucune ne
put se faire. Tout
cela n’était pas gratuit pour elle et lui ruinait la santé. Le
processus de libération : S'accepter Une
rétrospective de Picasso, au Grand Palais, l’avait bouleversée, lui
fournissant une immense bouffée de fraîcheur. La
liberté extrême des formes, la conception même des toiles, hors de toutes
contraintes, les portraits recréés par l’artiste, vus simultanément de
plusieurs angles, tout ce bouillonnement inouï qui témoignait d’une telle
liberté par rapport aux conventions admises la remuait de fond en comble.
Elle marchait, à pas lents, dans les salles, passant d’un chef-d’œuvre à
l’autre, telle une somnambule, frappée de stupeur. Alors
qu’un tel homme avait fait preuve d’une telle liberté, d’une telle
créativité, comment pouvait-elle errer, prisonnière de... Et c’est là qu’elle
avait perçu le premier petit craquement, prémisse d’autres séismes. Elle ne
parvenait pas à formuler son problème. De quoi, de qui, était-elle la victime
? Dans notre société libérée, il suffirait d'engager une procédure de
divorce. Une
porte se ferma immédiatement. Elle avait toujours assuré Jacques de son
amour. D’un amour jamais ressenti, en fait. Comment avouer l’inavouable ?
Comment admettre que pendant tous ces jours et surtout toutes ces nuits, elle
mentait et que ses paroles tendres n’avaient jamais été sincères ?
Avouer, admettre la simulation. Jamais elle ne pourrait. Alors, elle
s’enfonçait dans cette absurdité. Elle sentait aussi, confusément, que ce
n’était pas la seule clé de l’énigme. Il lui fallait de l’aide. Jamais elle
ne pourrait, seule, démêler cet écheveau. Lors
d’un reportage dans un asile psychiatrique, elle avait sympathisé avec René,
un jeune médecin. Elle chercha son assistance. Il la reçut, sans
enthousiasme, écouta sa longue plainte et lui dit, en substance. -- Je ne
pense pas pouvoir t’aider. Il faut que tu trouves ta solution toi-même et
d’abord, il faut que tu trouves ton problème. -- Tous les
hommes sont nés pour être libres, avait-il ajouté pour la mettre sur la voie,
mais cette liberté les effraie parfois tellement qu’ils font tout pour y
échapper. Elle
était sortie de ce rendez-vous, insatisfaite, furieuse, déçue. « Cet
abruti, il aurait quand même pu faire un effort. C’est son métier, non, de
soigner les problèmes comme le mien. » Au
cours des semaines qui suivirent, l’idée fit son chemin, elle repensait sans
cesse à cette énigmatique conversation. « Qu'est-ce
qu'il veut dire, René. Trouver mon problème. Mais il est simple mon problème.
Je suis embarquée dans la vie avec un poids mort qui m’empêche d’être
moi-même. Il faut que je m’en débarrasse. Point à la ligne. Et
d’ailleurs, si j’ai épousé ce minable, c’est la faute à mon père, pour qu’il
me foute, enfin, la paix.» Elle
restait ainsi dans la même ornière. C'était eux, les autres, son père, son
mari qui étaient la cause de tous ses malheurs, jamais elle.
Progressivement, cependant, elle avançait sur le chemin. Elle
réalisa, d’abord, que ses projets insensés ne résoudraient rien. « Au
mieux, si je le trucide, je risque de moisir pendant vingt ans derrière des
barreaux, la belle liberté. » Elle ergotait,
ne voulant pas céder : « Mais je ne me ferai pas prendre. » Et la
raison parlait : « On se fait toujours prendre. » Comme
un prisonnier, au bas d’un mur infranchissable, elle grimpait quelques
centimètres et retombait chaque fois.
Pourtant, la lumière apparaissait par flashs puis disparaissait. « S’il
n’était pas là, à me pourrir la vie, à me manger ma jeunesse, je
pourrais... » Et c’était la litanie de tous les projets fous - devenir
la meilleure photographe du monde, rencontrer des gens passionnants, faire
des reportages aux quatre coins du globe, voyager, s’évader, rêver. Tout ce
qui serait possible, si seulement… Pendant
ce temps, ses bourreaux ne comprenaient rien à ce qui se passait, à ce
qui rendait son humeur aussi détestable. Leurs
rencontres étaient rares, mais toujours cordiales. Le magistrat avait mis de
l’eau dans son vin et trouvait que, finalement, ce Jacques était un brave
garçon. Ils même discutaient parfois, autour d’un vieil Armagnac : -- Mais
qu’est-ce qu’elle a votre fille à être toujours dans cet état-là, avez-vous
une idée ? -- Non, je
croyais que vous pourriez m’éclairer. -- Elle me
reproche toujours de ne pas lui laisser faire ce qu’elle veut, de l’empêcher
de voyager pour son travail. Mais moi, vous savez beau-père, je m’en fous
complètement. Elle peut bien aller où elle veut. Si seulement elle pouvait en
revenir un peu moins désagréable, je suis prêt à ce qu’elle aille sur la
lune, moi. -- Je sais,
mon pauvre Jacques, elle a toujours été comme ça. Avec nous, c’était pareil.
Elle nous faisait toujours des scènes, sous le prétexte qu’on la brimait et
qu’on l’empêchait de faire ses caprices. Il se
donnait le beau rôle, le président Corentin. Et
puis un beau matin, la vérité fulgurante lui était apparue, dévastatrice.
Elle s’en souviendrait toujours. Ses amis aussi d’ailleurs. Elle avait
été invitée, avec Claire, pour plusieurs jours, dans la propriété de copains
de Jacques, près de Paris. Une grande maison de campagne aux nombreuses
chambres d’amis, une grande piscine et un sauna qui faisait ses délices. Elle
était là, depuis un moment, dans l’air surchauffé, à transpirer comme jamais,
toujours ressassant ses mêmes problèmes. Et la
lumière était venue, simple, évidente, non pas aveuglante comme un éclair
vengeur, mais douce, forte, comme un lever de soleil sur la mer. René
avait raison, son problème, c’était elle. Elle se débattait, depuis son
enfance, contre la médiocrité, faisait des projets mirifiques qui
n’aboutissaient pas toujours, pas aussi vite qu’elle le voulait, pas de façon
aussi parfaite qu’elle le souhaitait désespérément. Et il lui avait fallu un
alibi à cela. Elle avait toujours refusé d’admettre qu’elle était imparfaite.
Il lui fallait des responsables. Et, tout naturellement, elle s’était servie
de ceux qu’elle avait sous la main, son père, son mari. Bientôt si elle n’y
prenait garde, ce serait sa fille. Dans
cette ambiance surchauffée, dans la vapeur qui fusait des pierres rougies,
débarrassée de ses anciens vêtements, nue comme à sa naissance, elle eut la
révélation.
C’était elle qu’elle voulait détruire dans toutes ces tentatives absurdes. Ce
n’était pas Jacques l’obstacle, c’était elle, tout simplement, parce qu’elle
n’était qu’une femme et se voulait déesse. Il lui
suffirait de s’accepter, telle qu’elle était, d’assumer sa condition humaine,
et tout le reste suivrait ; elle accepterait les autres. Il ne servirait à
rien de vouloir les détruire. Ils n’étaient que des tigres de papier nés de
ses fantasmes et de sa faiblesse. Comme
le soleil qui se lève et que rien ne peut arrêter dans sa course, la vérité
prit entièrement possession d’elle. Elle fut comme hypnotisée, frappée de
stupeur, à l’idée de toutes ces années gâchées, mais aussi pleine de joie
devant l’avenir qu’elle commençait à entrevoir. Elle
se dressa, inconsciente de ses gestes, ouvrit la porte du sauna et, telle la
Vénus de Boticelli, traversa d’un pas calme et tranquille le jardin. Elle
passa, sans les voir, devant les amis de Jacques qui bronzaient sur l’herbe
et qui la regardaient, médusés, subjugués. Elle gagna lentement la maison,
traversa le hall en laissant, sur le parquet vitrifié, les traces humides de
ses pas et monta à l’étage dans la chambre d’ami où elle avait dormi la
veille. Ce
n’est qu’arrivé là-haut, devant la grande glace de l’armoire, qu’elle
s’éveilla de ce songe. Elle se vit soudain, dans le plus simple appareil.
Mais rien ne pouvait l’atteindre, jamais plus elle n’aurait honte. Elle
partit d’un rire inextinguible qui dura, dura, dura et que ses amis, au bord
de la piscine, entendirent. Il était tellement beau, ce rire, si
communicatif, si puissant qu’ils éclatèrent tous du même rire et que leurs
relations en furent changées pour toujours. Jacques
n’était pas là et, d’un commun accord, on décida que ce n’était pas la peine
de lui raconter l’aventure. Claire
avait cinq ans à l’époque. Elle là, l’avait vu passer et fut très
impressionnée par la conduite de sa mère. Sur le chemin du retour, elle lui
avait dit : -- Qu’est-ce
que tu étais belle, Maman. Quand tu es sortie du sauna, ils étaient tous là à
t’admirer.
Pendant des années, elle avait pris l’habitude de se promener toute nue dans
l’appartement, pour faire comme sa mère. Dès
les jours qui suivirent, Anna eut l’occasion d’éprouver sa résolution toute
neuve : un reportage en Grèce où un avion s’était écrasé sur un village
dans les montagnes de l’intérieur, dans la région des Météores, provoquant un
carnage épouvantable.
D’habitude, elle aurait refusé, prétextant qu’elle ne pouvait pas, à cause de
son mari qui ne voudrait jamais, etc. Cette
fois, elle avait accepté, sans discuter, surprenant son patron qui l’avait
regardée d’un drôle d’air. En rentrant, elle avait déclaré à Jacques, d’un
ton égal : « Je viens d’avoir une opportunité. Je pars en Grèce. Je
resterai dix jours. »
Jacques était stupéfait du changement. Quelle différence par rapport au
discours habituel : « Tiens, j’ai encore raté une occasion de faire un
boulot intéressant : un reportage en Grèce. Mais j’ai dû refuser, tu ne
veux jamais que je voyage. » Elle ajoutait souvent « C’est toujours
la même chose, je ne peux jamais rien faire », sous-entendu, à cause de
toi.
Jacques la regarda longuement, sans répondre, se contentant de sourire. Il ne
connaissait rien de l’épisode du sauna, mais il devina qu’une porte avait été
franchie. Il comprit aussi, comme une évidence, qu’il allait la perdre pour
toujours. Il en éprouva de la tristesse mais aussi, comme un soulagement. Elle
était décidément incompréhensible et il était las de leurs incessantes
querelles.
Désormais, tout se simplifia et Anna commença à s’épanouir. Il devenait
clair, devant la réaction de Jacques, qu’elle avait vu juste, qu’elle s’était
jouée la comédie, pendant toutes ces années. |
|