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Le SYNDROME DE FREDMAN |
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Prologue Lima Noël 1990 -- Réveillez-vous, bon Dieu ! vociféra le grand maigre à
l'haleine empestée d'ail en secouant la jeune femme qui venait de perdre
connaissance. Les yeux tuméfiés, à moitié fermés par le sang coagulé, elle
gisait sur le sol en ciment dans les caves de la prison militaire de Lima. -- Alors, finalement, c’est pas mieux comme ça ?
lui dit-il d'une voix soulagée en la voyant ouvrir ses grands yeux gris perle. -- On était certains que tu allais tout avouer,
continua-t-il : le trafic de drogue, la tentative de corruption de
fonctionnaire, l’accusation de prostitution et la complicité de terrorisme,
par-dessus le marché. Ses longs cheveux bruns, collés par la sueur, masquaient
à moitié ses lèvres boursouflées par les coups et tombaient sur ses épaules
marquées de traces rouges. Epuisée, privée de sommeil depuis deux jours, elle
n’eut pas même la force de répondre. Les deux policiers qui savouraient maintenant leur
triomphe : un petit brun aux yeux cruels, qui puait le tabac et le grand
maigre, s’étaient relayés pour l’interroger depuis quarante-huit heures. Au
petit matin, elle avait craqué et signé des aveux complets, admettant tout. Rien ne comptait plus. Brisée, anéantie, elle aurait
confessé le meurtre du Pape, pour qu’ils arrêtent. -- Tu es bonne pour vingt ans de réclusion criminelle,
sans possibilité de réduction de peine. Ca ne fera pas un pli. Dans deux
heures, les juges te régleront ton affaire lui dit le grand policier faisant
allusion au tribunal militaire, aux fameux juges sans visages, qui opèrent
cagoulés pour que les accusés ne puissent les identifier. -- On te la laisse, ajouta-t-il d’une voix indifférente
à un bleu qui attendait au garde-à-vous, fais ton boulot. Le jeune soldat, dix-huit ans à peine, botté de
caoutchouc noir, s’approcha d’elle et entreprit de la rendre présentable. Il
maniait avec application une lance d’incendie et le jet d’eau glacée la
débarrassa des immondices qui la couvraient. Elle levait instinctivement ses bras, protégeant sa face
meurtrie. Le jeune type travaillait, consciencieusement, insensible à la
situation, comme s'il avait nettoyé l’auto ou le cheval de son capitaine. C’est peu après qu’il avait fait son entrée, en habitué
des lieux. A l’apparition du colonel Carnesinos, sanglé dans son
uniforme flambant neuf, ils avaient tous bondi sur leurs pieds, faisant
claquer leurs talons. C’est pour elle qu’il venait, mais il fit mine de ne
l’apercevoir que par hasard, transie, grelottante de froid et de terreur,
tassée sur elle-même. Il s’approcha. D’un geste ferme, il lui releva le
menton et lui demanda, dans un français sans accent : " Vous
êtes Corinne Letellier ? " Elle frémit en entendant cette voix
métallique qui cherchait à se faire amicale. Elle le regarda longuement dans
les yeux comme un oiseau fasciné par un serpent, et acquiesça de la tête,
sans pouvoir proférer une parole. Il se retourna et donna quelques ordres brefs, en
espagnol, d’un ton qui ne supportait pas la réplique. Trois minutes plus
tard, deux infirmières vêtues de blanc firent irruption dans le sous-sol
puant, bravant l’air rendu irrespirable par la fumée des cigarillos. Elles
déposèrent Corinne sur une civière qu’une ambulance, étrangement silencieuse,
emporta dans Lima en fête, vers la lointaine banlieue bourgeoise de
Miraflores. Dans l’immense villa rose et jaune, quartier privé du Colonel,
elles la transportèrent, presque inconsciente, dans une grande chambre claire
du second étage, tendue de percale verte, dont les trois fenêtres donnaient
sur un parc planté de sapins des Andes. Le cauchemar était terminé. Pendant les huit jours que dura sa convalescence, une
garde ne quitta pas son chevet. Carnesinos venait la voir chaque soir, lui
dire un mot aimable, n’abordant jamais de sujets sérieux et repartait, après quelques
minutes, comme une ombre furtive. Elle eut tout le temps de ressasser cette aventure
insensée. Mannequin réputée, elle était venue à Lima avec toute l’équipe de
sa Maison de couture pour faire des présentations de mode. Un des proches du
dictateur de ce pays s’était intéressé à elle et elle avait eu la folie de
l’accompagner chez lui, un soir, après le défilé, pour boire une coupe de
champagne avec une nombreuse compagnie. Les uns après les autres, les invités
s’étaient éclipsés. Quand ils furent seuls dans la grande maison sonore, il
avait tenté de la violer. Devant sa résistance, il l’avait battue. Excédé de
ne pouvoir arriver à ses fins, fou de rage, il avait appelé la police
militaire. -- Emmenez-moi cette traînée. Elle a voulu m’acheter. -- Tout de suite mon général. -- Et puis, tâchez de savoir pour qui elle travaille, je
suis sûr qu’elle est de mèche avec ces ordures de Tupac Amaru. Sans discuter, trois policiers s’étaient emparés d’elle
et l’avaient conduite dans l’enfer dont Carnesinos l’avait sortie in extremis. Un message, adressé au Consulat de France, destiné à son
employeur indiquait de façon laconique que " Madame Letellier avait
quitté le pays, en compagnie d’un jeune journaliste " et l’on avait
conclu à une fugue. Un mystérieux inconnu était passé à son hôtel prendre ses
affaires et le trou dans l’eau s’était refermé. Pendant tous ces jours et toutes ces nuits où elle
récupérait, revenant progressivement à son état normal, elle s’était
interrogée sur les motivations de cet énigmatique personnage, entré si
dramatiquement dans son existence. La même question lancinante revenait la
hanter : " Quel serait son prix ? " Elle allait bientôt le savoir. Fasciné uniquement par le pouvoir et l’argent,
Carnesinos n’affichait pas les exigences brutales de son collègue du
gouvernement. Ses préférences en matière de sexe allaient, d’ailleurs, plutôt
vers les jeunes appelés du contingent que des rabatteurs zélés lui
présentaient régulièrement. Il lui dévoila ses intentions, après lui avoir remis une
copie de ses aveux, " spontanément " signés dans les
caves de l’armée. -- Vous êtes libre. -- ( ? ) -- Mais oui, vous pourrez partir quand vous voudrez
reprendre votre vie, votre profession. Elle pouvait s’en aller, mais elle serait sa chose, elle
lui appartiendrait et demain, dans cinq ans, dans dix ans, où qu’elle soit,
il pourrait l’appeler, la solliciter, et elle devrait lui obéir, sans
condition. Elle comprit vite qu’avec cette confession circonstanciée
concernant, notamment, la drogue n’importe quelle autorité dans n’importe
quel pays, pourrait l’inculper sans hésiter, ruiner sa vie et la plonger dans
les pires difficultés. -- Je suppose que je n’ai pas le choix, murmura-t-elle. -- Vous êtes une jeune femme très intelligente, se
borna-t-il à lui répondre. Elle reprit le chemin de Paris, vers la fin du mois de
janvier, très discrète, profondément marquée par cette aventure,
réapparaissant aussi mystérieusement qu’elle avait disparu, sans donner
d’explications. Sa beauté n’ayant pas souffert, elle renoua, pour un temps,
avec ses activités anciennes. Plusieurs fois par an, elle recevait des cartes postales
anodines, lui souhaitant de bonnes Pâques ou un joyeux Jour de l'An, qui
déclenchaient régulièrement chez elle des crises d’angoisse effroyables.
Pendant des années, elle n’eut pas d’autres nouvelles que ces missives
laconiques. Et puis un jour, il avait réveillé la taupe qui dormait. Paris mai 1996 C’est au moyen d’une carte postale, représentant une
céramique de Nazca, qu’il lui donna rendez-vous au Musée Grévin,
" Chez La Balue ". Pas de signature, pas d’autres
mentions, à part la date et l’heure. Carnesinos, en mission à Londres, s’était déplacé en
personne à Paris, pour marquer clairement l'importance qu’il attachait à
cette rencontre et donner ses ordres à Corinne. Arrivée en avance, elle s’était renseignée à l’entrée du
musée. Suivant les instructions reçues, elle avait rejoint, dans les
sous-sols, la niche éclairée qui montrait, coincé dans une cage trop étroite,
ce que l’on appelait à l’époque une " fillette ", le
malheureux cardinal de La Balue. Pour le reste des temps, il payait de façon
inhumaine, le prix de sa trahison et de sa conspiration avec Charles le
Téméraire contre Louis XI. Corinne contempla mélancoliquement la scène
reconstituée qui montrait le Roi de France en compagnie de son âme damnée,
son barbier Olivier Le Daim. Tous deux se gaussaient des malheurs du
prisonnier qui semblait vivre dans cette prison un martyre permanent. Elle
comprit le message ; c’était, de la part de Carnesinos une manière
cynique et terriblement explicite de la ramener, si elle avait jamais eu la
tentation de les oublier, au sentiment de ses devoirs envers lui. Perdue dans ses pensées, elle ne l’entendit pas venir.
En civil, très élégant dans un costume beige clair de chez Cardin, il lui
prit le bras et la serra étroitement contre lui, pendant qu'ils marchaient,
d'une figure de cire à une autre, passant de la Reine Margot à l’exil de
Napoléon et de Catherine de Médicis à la Chanson de Roland. Troublée par la poigne de fer de ce soldat de fortune
vieillissant, de cet inconnu qui lui avait sauvé la vie, lors des
circonstances les plus dramatiques de son existence, elle éprouvait sa force,
sa chaleur envahissait son corps. Elle avait eu le temps d’étudier le
personnage pendant toutes ces années. Elle savait qu'il était l'incarnation
du mal absolu, mais sentait confusément, comme si une influence maléfique
pesait sur elle, qu'elle n'aurait pas la volonté de lui résister. Quand il lui dévoila son plan qui consistait à s'emparer
de l'affaire de Pierre Fredman, son compagnon, elle eut un gémissement,
" Oh non ! Pas lui ! " La poigne de Carnesinos se
fit plus ferme autour de son bras. Il ne dit rien, mais elle comprit qu'il ne
souffrirait pas la contradiction et qu'il lui faudrait obéir à cet homme qui
semblait l’avoir envoûtée. Pour Carnesinos, la chance menaçait de tourner. Le
Pérou, en voie de démocratisation, ne lui permettrait pas de bénéficier
éternellement de la position qu’il avait su y prendre. Un jour, proche ou
lointain, il serait chassé ignominieusement, et ce serait justice. Il voulait
assurer ses arrières. Il suivait depuis des années la carrière de sa
" protégée " et l’affaire de Pierre Fredman le compagnon
de cette dernière avait attiré sa convoitise. Elle atteindrait bientôt une
valeur globale supérieure à cent millions de dollars dans le marché en pleine
expansion des jeux vidéo. Il la voulait et la voulait, à bon compte, c’est à
dire sans bourse délier. C’est dans ce but qu’il était sorti de sa réserve, et
qu’il arpentait les salles de ce musée si particulier. Les grandes glaces
déformantes leur renvoyaient l’image, tantôt risible, tantôt flatteuse, d’un
couple uni, lui, dans la force de l’âge, elle, dans la splendeur de sa beauté
épanouie. Pendant une heure, de salle en salle, de personnage en
personnage, de vitrine en vitrine, ils parcoururent l'histoire de France,
indifférents à la foule qui les entourait, promeneurs anonymes, perdus parmi
les touristes. En Machiavel consommé, habitué aux projets solidement
structurés, il lui révéla, en quelques mots, ses intentions. -- C'est un plan très simple, en trois points. Dans un
premier temps, nous mettrons " ton " Pierre en présence
d'acquéreurs potentiels - il s’était mis à la tutoyer pour mieux asseoir son
autorité sur elle. -- Mais il n'est pas vendeur, s’insurgea-t-elle sans
grande conviction. -- Je sais. Cela fait aussi partie du plan, répondit-il
d’un ton laconique, il recevra bientôt une invitation officielle de la
Chambre de Commerce de Séoul pour un voyage exploratoire. Assure-toi qu'il
ira et fais en sorte qu’il t’emmène. Là-bas, il rencontrera certaines
personnes importantes. -- Et comment les reconnaîtrai-je ? fit-elle de plus en
plus désemparée. -- Ne t'inquiète pas, ce sont eux qui te contacteront,
lui répondit-il continuant à exposer son plan, la seconde partie consiste à
miner financièrement son activité. Il a un comptable à la moralité élastique,
un certain Lucien, tu dois le connaître ? Corinne ne répondit pas, mais elle était atterrée de constater
qu’il savait tout ou presque, de l'entreprise de Pierre, située à dix mille
kilomètres de son bureau. Elle frémit en songeant aux innombrables
complicités indispensables à l’obtention de ces précisions. -- Cet homme a de gros besoins, poursuivit Carnesinos
qui sentit qu’il avait capté son attention, il joue aux courses, tu lui
donneras de l’argent. Pas autant qu'il voudra, mais beaucoup. -- Mais... commença Corinne s’apprêtant à expliquer
qu'elle ne disposait pas de sommes importantes. -- Tu iras voir cet homme, lui dit Carnesinos, lui
coupant la parole avec un sourire montrant qu’il avait deviné sa
préoccupation et lui tendant une carte de visite, il t'attend. Il te donnera
tout ce que tu voudras. Elle consulta la carte, c’était celle d'un fondé de
pouvoir dans une banque privée du quartier de l'Opéra. -- N’exagère pas, lui dit-il en la regardant par en
dessous, affectant le ton de la plaisanterie qui sonnait étrangement chez cet
homme froid et calculateur. Pas trop du moins, ajouta-t-il en lui souriant.
Apprends cette adresse par cœur et brûle la carte. -- Et que devra faire Lucien ? interrogea-t-elle d’une
voix qui traduisait un certain dégoût pour ce type visqueux qui jouissait de
toute la confiance de Pierre et qui lui avait toujours été antipathique. -- Peu de choses, précisa Carnesinos, il faudra
simplement qu'il procure à Fredman tout l'argent dont il aura besoin pour son
développement. Je veux qu'il croule sous les dettes et qu'il s'engage
personnellement à titre de garantie. Je le connais de réputation, il ne saura
pas résister. Suggère à ce Lucien d'aller voir le banquier que je t'ai
indiqué. Laisse-lui entendre qu'il pourrait peut-être aussi obtenir un prêt
substantiel pour aménager ses finances personnelles qui sont loin d'être
brillantes. -- C'est tout pour lui ? s’enquit-elle d’une voix
résignée. -- C'est tout. -- Et le troisième point ? -- Nous n'y sommes pas encore, ce sera pour la fin de l'année,
vers le mois de novembre. Et il lui dévoila par le menu le reste de ses
projets, lui indiquant le rôle qu'elle devrait jouer, qui elle devrait
séduire et qui elle devrait corrompre. Quand il eut terminé, elle comprit que le rendez-vous
touchait à sa fin. Il prétexta qu’il ne voulait pas qu’on les voit sortir
ensemble et la laissa s’en aller seule, comme elle était venue, dans le petit
passage commerçant qui donne sur boulevard Montmartre. Elle se demanda s'il attendait un autre rendez-vous,
avec une autre marionnette qu’il rejoindrait devant la scène montrant le Duc
de Guise assassiné ou en face de la baignoire, fatale à Marat, de manière à
lui faire passer un message fort de ce qui l’attendait en cas de manquements
à ses engagements. E |
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