Le fil de la vie n'est pas coupé à la mort; simplement il passe sur une autre navette. Liszt

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Le Montage Magique :

La Prison

 

 

Les réflexions de Suzanne

Contrairement sans doute au but recherché, la prison ne lui avait pas donné horreur de la prison. Elle y avait trouvé un monde à sa mesure, un univers dans lequel, paradoxalement, un certain nombre de problèmes qu’elle se posait depuis longtemps pourraient trouver une solution. Malgré ses succès flamboyants et sa réussite exemplaire, ou peut-être à cause d’eux, la société lui avait toujours été hostile. Toujours trop ceci ou pas assez cela, la pression ne cessait jamais.

  Là, bizarrement elle avait trouvé comme une place pour elle. Elle n’était plus la cheville carrée destinée à se loger dans un trou rond. Elle entrait dans le paysage, telle une pomme dans un tableau de Cézanne, juste à sa place. L’univers carcéral, qui n’avait pourtant pas été clément, s’organisait autour d’elle comparable à un vieux vêtement favori qui épouse vos formes et dans lequel on se sent bien à la fin du jour quand les tracas s’estompent. Pas de mise en cause, pas de réactions attendues de vous, pas de choses à faire, pas de rôle à jouer alors que l’on veut simplement méditer sur la vie qui passe.

  Bien sûr, il fallait tenir compte des menus inconvénients : les odeurs, le manque de place, la dureté des planches, la nourriture sommaire. Mais il n’y avait là rien de vraiment important pour elle et elle s’accommodait finalement très bien de ces légères vexations que l’Administration inflige autant par inadvertance que par une volonté concertée d’être désagréable.

  Dans le désarroi des jours qui suivirent cette épreuve, elle s’était ouverte de ces réflexions à Edouard, son confident, l’ami des bons et des mauvais jours. Il avait réagi brutalement.

-- Et les compagnes d’infortune ? Comment pouvait-elle prétendre qu’elle appréciait de se retrouver mêlée à toute cette racaille et qu’elle aimait cette promiscuité ?

L’ombre de Dostoïevski

  Elle n’avait pu s’empêcher de  penser à Dostoïevski et à la vie au bagne de Sibérie évoquée dans Crime et Châtiment. Elle savait que la faune qui hante ces voûtes et ces cellules est, somme toute, un échantillon significatif de notre société à la recherche de son identité. Il y a les tueurs, les voleuses et les violeurs que le milieu a broyés les conduisant à exprimer le côté obscur de leur personnalité. Ils n’avaient pas su trouver, au bon moment, la digue qui aurait contenu leurs pulsions. Il y avait aussi toutes celles et tous ceux que la société a déçus. Ceux  qui ont choisi, quelle que soit leur place au soleil, de marcher à l’ombre et de prendre des raccourcis pour mieux arriver à leurs fins.

  C’est là que la frontière est fragile, souvent invisible, comme une toile d’araignée dans l’obscurité qui ne se manifeste que lorsqu’un rai de soleil vient illuminer ses fils ténus.

La Montagne magique

  Elle avait expliqué à Edouard, assez surpris, que pour les pensionnaires des prisons, coexistaient deux univers : le monde « normal » c’est à dire le leur et celui de l’extérieur. Elle avait retrouvé  là, un style qui lui rappelait la Montagne magique, ce grand roman de Thomas Mann, et la ségrégation volontairement organisée entre les malades d’une part, ceux qui sont finalement intéressants, et tout le reste, d’autre part : les biens portants que l’on a un peu tendance à considérer comme une armée de réserve dans laquelle les futurs malades seront prélevés, sans coup férir, quand les temps seront venus.

  Edouard était capable de comprendre cette vision de la société qui consacrait une inégale dichotomie : d’une part l’inépuisable réservoir des « gens honnêtes », ceux qui ne s’étaient pas encore fait prendre, par chance ou parce que trop timorés ils n’avaient pas été jusqu’au bout de leurs intentions, et ceux qui avaient franchi la ligne.

  C’était cette interpénétration qui rendait fascinants les voyages de l’autre côté du miroir. Ils donnaient l’occasion de mieux comprendre la société. C’était comme si un psychologue avait eu la possibilité d’entrer dans le cerveau de ses malades pour mieux analyser leur comportement !

Elle se remémorait leur conversation :

La prison dans l’honneur

-- La prison, n’a d’ailleurs pas toujours été une marque d’infamie. Dans certaines périodes troublées, il était plus honorable d’être dedans que dehors. Il suffit pour comprendre de comparer les situations de Jean Moulin et de Papon pendant la dernière guerre. Ces époques ne sont pas si lointaines et elles sont revenues avec une étonnante régularité dans l’histoire, depuis que nous nous sommes progressivement différenciés des primates.

-- Vous prétendez, avait protesté Edouard, que c’est une marque d’humanité que d’être en prison. 

-- Dans un certain sens, oui. A-t-on jamais vu un chimpanzé incarcéré par ses congénères ? C’est donc bien un privilège de l’être humain.

-- C’est aussi la preuve par l’absurde de la dignité humaine.

  Laissant apparaître cet esprit de comptable et d’entomologiste qui n’était certainement pas le meilleur aspect de sa personnalité, elle s’était prise à rêver à la constitution d’un dictionnaire des… des quoi, au fait ? Comment trouver un vocable approprié ?

Les prisonniers célèbres

  Ce serait une curieuse ménagerie à mettre en parallèle avec le dictionnaire de la mythologie. En vrac, des noms se pressaient : Jésus Christ, Galilée, Giordano Bruno, Voltaire, Beaudelaire et Verlaine, Rimbaud, Latude, et le divin Marquis, Nelson Mandela, Fidel Castro et le Che Guevara.

  Elle sentait avec force qu’une fois pénétré ce côté obscur de la société, les exemples allaient affluer. Il n’y aurait pas de jour sans que la profusion des nouvelles colportées par les médias n’ajoutent une pierre à l’édifice.

  Toute une population, comprenant des grands noms de la politique, du spectacle ou des affaires, serait concernée. Ces univers parallèles contribuent tous à alimenter le flot de ceux que, temporairement, pour une raison ou une autre, la société décide de faire bénéficier gracieusement de son hospitalité.

  Sous l’empire romain, un esclave se tenait derrière l’Empereur pour lui rappeler sans cesse :  « Souviens-toi que tu es un homme ! » En fait, c’est la totalité des systèmes judiciaires, soigneusement organisés, qui prennent à cœur de périodiquement souffler aux citoyens qui ont trébuché : « Souviens-toi que tu es un délinquant ! »  Et le message passe de proche en proche comme le flambeau de la flamme olympique.

Un pourcentage inquiétant

  Aux Etats-Unis, le pays auquel tous les autres finissent par ressembler avec un décalage variable, il y a 2 à 3 % de la population en prison à un instant donné. Si donc l’on ajoute, à ceux qui sont incarcérés, ceux qui l’ont été et sont ressortis, et ceux qui vont l’être dans un avenir proche, on arrive à un pourcentage impressionnant.  Les individus qui, au pays de la liberté, en ont été privés par leurs pairs, à un moment ou à un autre, représentent une part non négligeable de l’ensemble des citoyens.

  Pas plus que pour le sida, la vérole ou les cheveux roux, il n’est possible de faire un quelconque clivage par classe sociale. C’est comme les pieds plats, une malédiction qui frappe n’importe qui. C’est la vraie démocratie, celle qui se moque de la naissance ou de l’éducation.

  Edouard avait compris que Suzanne exprimait, en réalité, une certaine nostalgie d’une vie monastique, mais il se garda bien de lui en faire la remarque.

 

 

 

 

Pour une visite guidée, il vous suffit de cliquer sur le mot suite en bas et à droite de chaque page. Bonne promenade !

 

 

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