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Le
fil de la vie n'est pas coupé à la mort; simplement il passe sur une autre
navette. Liszt |

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Le Montage Magique |
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La mission-- Vous trouverez dans cette enveloppe les coordonnées de la personne. Nous aimerions que vous organisiez un dîner chez Maître Albert sur les quais. Que pensez-vous de jeudi soir, la semaine prochaine, huit heures trente ? La table sera retenue à votre nom, nous serons quatre. Voilà qui est dit. Identification de la cibleArrivé chez lui, il se résigna enfin à ouvrir l’enveloppe. Elle ne contenait qu’un nom : Abby Mellec. Il eut l’impression que son sang se glaçait dans ses veines. Ce ne pouvait être une simple coïncidence. Sur les centaines de juges d’instruction en poste dans la région parisienne, ils avaient choisi Abby Mellec. Cette grande femme brune, d’une origine modeste, jouissait, à quarante ans, d’une indéniable célébrité médiatique obtenue en traquant inlassablement les personnages importants de l’establishment. Devenue leur bête noire, elle les épinglait à son tableau de chasse, pour fraude et corruption. Il ne l’avait jamais rencontrée personnellement, mais il connaissait, de longue date, Joëlle, son greffier ou plutôt sa greffière. Elégante et discrète, elle travaillait, depuis longtemps dans l’ombre de son juge de patronne, transcrivant sur le traitement de texte de son ordinateur, la prose dictée par l’intarissable Abby pendant les instructions. Leroux avait fait, en compagnie de Joëlle, une partie de ses études à la Fac de Droit. Il l’avait retrouvée depuis au dojo de la rue de Rennes où ils s’initiaient tous deux à la pratique des arts martiaux, comme certains vont jouer au bowling ou boire des bières. Leroux réalisa que ses partenaires, de curieux partenaires en vérité, le tenaient bien. Il avait hésité longuement avant de trouver un mot pour qualifier cette équipe inquiétante. Ces gens rejoints à Hong Kong, à l’instigation de Peter Lecor, agent diplomatique au-dessus de tout soupçon de la république de B. qui circulait librement dans Paris dans un monstre violine de quatre cent quatre-vingt-douze chevaux. Ils devaient connaître l’intégralité de sa vie, de ses contacts, de sa détresse financière et de ses relations pour l’avoir choisi, lui, pour entrer en contact avec Abby. Manœuvres d’approcheDès le lendemain, vers midi, ayant franchi sans encombre les contrôles qui gardent l’entrée du Palais de Justice de Paris, Leroux gravissait péniblement l'escalier qui monte à la galerie des juges d’instruction. L’ascenseur étant occupé, comme d’habitude, par un déménagement de caisses de documents, il s’était résigné à entreprendre à pied cette ascension qui lui pesait après une nuit d’insomnie. Se dirigeant vers le bureau d’Abby, il salua le garde, assis placidement au petit bureau dans le couloir obscur où attendaient des détenus enchaînés à leurs gendarmes. En sa qualité de journaliste judiciaire, il se ménageait ses petites entrées dans ce prodigieux dédale que constitue le Palais de Justice. Ici se côtoient, comme dans des univers parallèles, les touristes désireux d’admirer les vitraux de la Sainte-Chapelle, les plaignants des procès civils, les avocats vaquant à leurs rendez-vous routiniers et les petits malfrats venus librement, assistés de leurs conseils, répondre à des questions indiscrètes. On y voit, également, les grands et les petits prédateurs amenés des prisons proches ou lointaines, dans des paniers à salade blindés pour y être entendus, une ou deux fois par mois. Ensuite, tous les détenus sont replongés dans l’univers carcéral qui contribue à parfaire leur éducation et à les rendre définitivement inaptes à la vie en société. Joëlle, seule à cette heure, comme il l’espérait, s’activait pour faire cracher à l’imprimante de son ordinateur une copie des comptes-rendus des interrogatoires du matin. Elle eut un mouvement de surprise en le voyant entrer, mais lui sourit cordialement, comme à son habitude. Ses cheveux blonds brillaient dans le soleil et Jean ne put s’empêcher de la trouver bien séduisante derrière son écran. Ils engagèrent une conversation d’une grande banalité : -- Que me vaut le plaisir de cette visite inhabituelle ? -- J’avais affaire dans cette grande Maison et j’ai pensé venir te dire un petit bonjour. Comment va ton Abby préférée ? Il aimait la plaisanter sur l’activité de sa patronne et ne manquait pas de se moquer d’elle, chaque fois que Madame le Juge faisait la une du vingt heures à la télévision. -- Elle va très bien. Figure-toi qu’elle s’est toquée d’un nouveau dada : elle a décidé de s’intéresser à une œuvre pour la réhabilitation de jeunes délinquants. Joëlle lui confia qu’Abby avait récemment trouvé qu’elle ‘devait’ contribuer activement à réparer le tort causé tant par elle que par ses collègues aux jeunes malfaiteurs. Suivant une pratique bien ancrée dans les habitudes judiciaires françaises, on envoyait les prévenus, quels que soient leur âge et leur origine, en détention préventive malgré la constitution qui les présume innocents tant qu’ils n’ont pas été condamnés. Grâce à cette pratique, 40 % des personnes incarcérées dans notre pays, le sont sans avoir été jugées. Ceci contribue à dévoyer définitivement une partie de cette population et à surpeupler les prisons, trop pleines ensuite, pour accueillir les criminels avérés que l’ont remet en circulation au moindre prétexte pour qu’ils puissent recommencer leurs exactions. Abby avait donc entrepris de présider une œuvre destinée à aider les jeunes, rejetés dans la société, comme les poissons mazoutés sont déversés sur le sable par les grandes marées d’équinoxe. Elle tentait en ce moment d’obtenir des capitaux pour développer son action et lui donner l’ampleur que son tempérament énergique lui suggérait. Leroux écoutait ce bavardage avec une attention croissante. Il tenait le fil qui allait lui permettre d’entraîner sa victime vers son destin. C’était un bien meilleur hameçon que la médiocre histoire d’article à rédiger qu’il avait concoctée en désespoir de cause. Le poisson est ferréQuelques secondes plus tard, Abby Mellec en personne, reprenait possession de son territoire et donna rapidement des consignes à Joëlle concernant les instructions à venir. Elle toisa Leroux du regard, en femme habituée à jauger ses semblables et à les répartir, de façon péremptoire, en catégories bien tranchées. Il frémit légèrement, s’inquiétant de savoir dans quelle boîte il allait être rangé et si la devise d’Abby : « Un innocent est un coupable qui s’ignore » allait produire ses effets habituels. Il fallait la prendre de vitesse. Il demanda donc à Joëlle, d’un ton, mielleux à force de vouloir être aimable. --Tu ne me présentes pas à Madame le Juge ? Joëlle, étonnée de cette requête, s’adressa à Abby : -- Madame, permettez-moi de vous présenter Jean Leroux, c’est un de mes vieux amis et, ajouta-t-elle par un trait de rouerie féminine, un de vos grands admirateurs. Il est chroniqueur judiciaire, auprès du Monde, notamment. Abby, qui aimait les médias, devint tout sourire et lui tendit une main soignée : -- Enchantée, Monsieur Leroux. Jean décida de se jeter à l’eau et de procéder à la hussarde. Devant Joëlle qui n’en croyait pas ses oreilles et découvrait, là, une facette inconnue de la personnalité de son partenaire de karaté, il s’embarqua hardiment dans un petit discours de fort bonne tenue. -- Je suis ravi de vous rencontrer, Madame le Juge, et il insistait ostensiblement sur le titre d’Abby car il n’ignorait pas combien elle y tenait, Joëlle, que je connais depuis toujours, m’a longuement parlé de votre merveilleuse idée d’aider cette œuvre en faveur des jeunes délinquants. Abby devint, tout-à-coup, très attentive. Elle appréciait beaucoup ce garçon et Joëlle avait de si bonnes fréquentations. Leroux poursuivit son avantage : -- Joëlle m’a dit quel intérêt vous preniez à ces jeunes et combien vous manquiez de moyens financiers pour les soutenir. Joëlle était sidérée. Où voulait-il en venir, ce perpétuel fauché, incapable de la sortir dans un restaurant un peu convenable ? -- Je suis venu pour vous rencontrer personnellement, continua Leroux. J’ai en effet parlé de votre œuvre à quelques amis, des financiers de haut niveau - il était content de cette formule vague qui ne voulait rien dire, mais qui apparemment, impressionna Abby - et ils ont été enthousiasmés. Ils m’ont dit qu’ils seraient ravis de vous rencontrer et de discuter avec vous des modalités d’une aide importante qu’ils sont prêts à vous accorder. Ils ont même parlé d’une contribution d’un million de dollars en tant qu’apport initial. Joëlle suivait cette conversation avec un étonnement croissant. Elle découvrait un océan de duplicité qui lui révélait des horizons inconnus. Ca ne se passerait pas comme ça, il allait falloir qu’il s’explique, ce joli cœur, quel toupet ! Abby, au contraire, voguait sur un nuage. Elle fondait littéralement. Rien n’étonnait cette femme, elle estimait qu’on lui devait tout. Prête à tomber dans tous les pièges tendus à sa vanité, elle roucoulait d’aise. -- Mais c’est une excellente nouvelle, Monsieur Leroux, vous m’en voyez si heureuse. Leroux jugea le moment venu de planter sa première banderille. Il fallait faire court et décisif. -- Je suis désolé de ne pouvoir rester car j’ai un rendez-vous dans quelques minutes, mais accepteriez-vous de les rencontrer la semaine prochaine : jeudi soir par exemple à 20 heures 30, au restaurant « Chez Maître Albert » sur les quais. Vous me demanderez. Abby se souvint que le jeudi était son jour de bridge avec des collègues de la magistrature, mais elle ne balança pas longtemps. Pouvait-elle hésiter entre un million de dollars pour ses petits protégés et quelques donnes de bridge en face d’un procureur chenu ? Elle donna son accord et Leroux s’éclipsa rapidement, non sans avoir adressé un petit salut de la main à une Joëlle stupéfaite. La phase décisiveLe restaurant Chez Maître Albert, un des plus anciens de Paris, est un lieu de mémoire au décor balzacien. Ayant connu ces dernières années des fortunes diverses, il était passé entre les mains expertes d’un administrateur judiciaire responsable (?), temporairement, de ses destinées. Il avait été, depuis, racheté par un groupe d’Extrême-Orient, à la faveur de ces soubresauts qui secouent les grands établissements français et les livrent à la convoitise des capitaux étrangers bénéficiant d’une fiscalité mieux adaptée que la nôtre. En réalité et personne ne le savait, il faisait aujourd’hui partie, par filiales interposées, du patrimoine des triades asiatiques qui utilisaient ses salons chargés d’histoire à des fins souvent répréhensibles. L’aspect extérieur du restaurant et son service traditionnel avaient été soigneusement conservés, mais, en grand secret, un véritable centre d’écoutes, digne des meilleurs films d’espionnage avait été installé dans les caves profondes dont les grands crus classés avaient contribué à établir sa renommée mondiale. Des techniciens venus d’ailleurs avaient su exploiter la proximité de la Seine et des réseaux de communication souterrains qui l’escortent dans sa course à travers la capitale. Ils avaient établi de multiples bretelles leur permettant de surprendre les conversations. Ils pouvaient suivre de cette manière, celles, parfois si curieuses, qui se tiennent dans le Palais de Justice proche et à l’Assemblée Nationale voisine. Grâce à un ordinateur superpuissant, qui tenait dans un attaché-case de taille moyenne, ils avaient stocké méthodiquement, en fraude complète de la loi Informatique et Libertés, d’innombrables informations sur des personnes exerçant une certaine influence sur l’économie et la politique de notre pays. La plupart des salons de réception, dont l’aspect vieillot rappelait aux amateurs l’ambiance particulière des romans du dix-neuvième siècle, avaient été truffés de micros invisibles et de caméras miniatures, reliés à ce véritable quartier général de l’indiscrétion que constituaient les sous-sols de l’établissement. Ces caves avaient été aménagées avec un grand confort, climatisées, insonorisées, le sol recouvert d’une épaisse moquette lavande. Leurs fauteuils rappelaient ceux des salles d’attente de première classe dans les grands aéroports. C’est dans ce véritable peep-show que Leroux avait invité Abby. Il l’attendait depuis huit heures, exactitude oblige, dans un petit cabinet étroit, près de l’entrée du restaurant. Elle arriva, à l’heure dite, parfumée, très élégante, dans un tailleur de confection, copié sur un modèle de Lacroix, qui lui allait fort bien. Ils échangèrent quelques propos courtois. Il la conduisit, par les dédales et les escaliers montants et descendants, qui font le charme de l’endroit, vers le petit salon confidentiel où leurs hôtes les attendaient en train de grignoter des olives noires et de siroter un "fond de culotte". Les vrais amateurs préféraient ce mélange de Suze et de gentiane, spécialité de la maison, au Kir Champagne proposé aux touristes étrangers soucieux de couleur locale. Un acolyte assez patibulaire accompagnait Peter Lecor, toujours aussi séduisant dans un costume made in Hong Kong. Leroux fit les présentations pendant que les magnétophones et les magnétoscopes des profondeurs se mettaient silencieusement en marche. Le début du dîner fut bien conventionnel et bien parisien. Il y eut la cérémonie de l’apéritif, celle des menus, encartés dans des reliures de maroquin rouge, enluminées de dorures rappelant l’histoire prestigieuse de la maison. Abby, très en forme, fit honneur au Château Petrus. Elle exposa, avec beaucoup d’entrain son projet et l’acquisition, par des personnes fortunées, d’un petit château dans la région de Melun. Ils pouvaient ainsi accueillir une cinquantaine de jeunes délinquants, fraîchement sortis des geôles de la République et livrés aux nombreuses tentations d’une société en crise. Ils venaient rejoindre les cinq millions de chômeurs et le demi-million de sans-abri. Mais les soucis étaient venus. Les financiers se lassaient et elle commençait à avoir désespérément besoin d’argent. Voilà pourquoi elle avait tant apprécié la proposition de Jean Leroux. Celui-ci, dans ses petits souliers, participait du bout des lèvres à cette réunion qui, dans cette atmosphère de luxe feutré, prenait un tour parfaitement surréaliste. Peter Lecor s’efforçait d’animer la conversation. Ainsi que prévu, le maître d’hôtel vint avertir Leroux, vers neuf heures trente, qu’il y avait pour lui un appel téléphonique urgent. Jean s’excusa auprès des convives et s’éclipsa un instant. Il revint, la mine défaite : Sa vieille mère, paralysée, venait d’avoir une attaque, il devait partir immédiatement. Il prit congé de ses hôtes et d’Abby qui arborait son air consterné de circonstance. Lorsqu’il fut parti, le ton changea brusquement et l’atmosphère s’alourdit. Les deux compères dévoilèrent progressivement leur jeu. Ils firent état de relations importantes dans la magistrature et dans l’appareil de l’Etat, révélant des noms et des événements connus des seuls initiés. Abby devenait nerveuse. -- Savez-vous, Madame le juge, que nous approchons des gens qui vous admirent et d’autres qui ne souhaiteraient vous rencontrer pour rien au monde, déclara Peter sur le ton de la plaisanterie. Helmutt, le compagnon de Peter, fit progresser la situation : -- En réalité, déclara-t-il avec un fort accent d’Europe centrale, nous ne sommes pas fâchés de cet incident malheureux qui a obligé votre ami à nous quitter. Nous aurions besoin d’un petit service. Abby, nullement sur ses gardes, malgré les étranges propos de ses interlocuteurs, ne pensait qu’au million de dollars que Leroux lui avait laissé espérer pour ses protégés. -- Si je peux vous être utile, ce sera avec joie. -- Nous en sommes très heureux. Peu à peu ils dévoilèrent leur plan. Ils souhaitaient que, dans un avenir proche, certaine personne, dont ils ne pouvaient encore dévoiler l’identité, ait de sérieux démêlés avec la justice. C’est sur elle qu’ils comptaient pour y arriver. Abby crut, d’abord, à une plaisanterie de mauvais goût. Elle dut, vite, se rendre à l’évidence, ils étaient très sérieux. Ils lui expliquèrent, sans ambages, qu’ils disposaient d’appuis très forts dans la hiérarchie dont dépendait son avenir professionnel et qu’ils pouvaient, à volonté, lui causer de graves ennuis ou faciliter son ascension. Abby s’était levée, rouge sous l’insulte. Ils la prièrent, poliment mais fermement, de se rasseoir et abattirent leurs cartes : Il serait bien dommage qu’un incident récent, sur lequel ils disposaient d’informations complètes, reparaisse dans les médias. Helmutt sortit de son porte-documents une coupure de presse relative à un suicide intervenu récemment dans le cabinet d’un juge. Abby qui avait pourtant crû prendre toutes les dispositions nécessaires pour que cette affaire bien déplaisante soit étouffée, commença à s’inquiéter. -- Il serait également très préjudiciable à votre image que les journaux s’intéressent à votre fille, la délicieuse Henriette. Cette fois, Abby se mit à paniquer. Ils savaient cela aussi. Cette idiote d’Henriette qui, à dix-neuf ans, poursuivait ses études à la Fac de droit, avait été ramassée par la Brigade des stupéfiants, au cours d’une drogue partie chez des camarades. Une bonne âme avait prévenu la police et, lors d’une descente impromptue, les inspecteurs avaient embarqué la bande de jeunes gens. Les heures passées au poste de police du cinquième arrondissement n’avaient laissé subsister aucun doute sur leur attrait pour les substances interdites. Abby avait réussi à stopper les poursuites et avait eu avec sa fille une explication orageuse, persuadée que cet épisode serait sans suite. En un éclair elle se demanda si les deux individus qui dînaient avec elle n’avaient pas été à l’origine de cet événement qui lui avait paru suspect à l’époque. Elle eut vers eux une interrogation muette et le sourire narquois de Peter ne lui laissa aucun doute : Elle se trouvait bel et bien piégée. -- Nous ne souhaitons nullement vous nuire, nous voulons simplement que vous nous aidiez. Vous avez tout à gagner dans ce petit arrangement et rien à perdre. Helmutt, devenu soudain disert, articula clairement les termes du marché. La personne à laquelle nous pensons vous sera désignée au cours des semaines à venir. Vous recevrez officiellement la mission de l’inculper. Il faudra alors la faire mettre en garde à vue et lui créer quelques problèmes. Le dossier sera clair et nous vous fournirons les preuves dont vous aurez besoin. Nous ne voulons pas la mort du pêcheur, mais simplement créer une certaine agitation. Nous virerons deux millions de dollars dans un compte au Luxembourg - la Suisse n’est plus ce qu’elle était - et vous aurez, dans les dix-huit mois, la promotion que vous souhaitez, nous le savons et qui ne sera que la juste compensation de votre mérite. Abby ne réagit même pas à cette pique grossière. Quant à vos protégés, nous prendrons soin d’eux et votre œuvre recevra, bien entendu, le million de dollars prévu. -- En réalité vous ne risquez rien Madame le Juge, déclara sentencieusement Helmutt pour sceller le marché et balayer la résistance d’Abby, dans votre pays, aucun magistrat n’a jamais été poursuivi personnellement pour avoir indûment persécuté un particulier. D’ailleurs, ce ne sera pas sans motif : Un innocent n’est-il pas un coupable qui s’ignore ? Ils connaissaient donc aussi sa boutade préférée. -- Nous ne voulons pas de réponse immédiate, conclut Peter, je vous rappellerai bientôt pour connaître votre décision. Ce qu’Abby ne soupçonnait pas, c’est que la centrale audiovisuelle des profondeurs avait enregistré la scène sous tous ses angles et qu’elle aurait bien du mal, le cas échéant, à expliquer ses silences qui prenaient des allures d’acquiescement. Le saut dans l’inconnuSe retrouvant seule dans le froid de la nuit, Abby se demanda si elle n’avait pas vécu un cauchemar et si cette soirée avait été bien réelle. Elle rentra en taxi. En cherchant la monnaie pour payer le chauffeur, elle trouva dans son sac une pochette d’allumettes portant, dorée sur fond rouge, l’inscription : "Chez Maître Albert". Elle n’avait pas rêvé. C’est sa vie qui allait désormais devenir un cauchemar. Le pacte avec le diablePendant les deux jours qui suivirent ce dîner mémorable qu’elle s’efforçait d’oublier, Abby sursautait, comme Leroux naguère, à chaque sonnerie du téléphone. C’est le dimanche matin, vers onze heures, que Lecor l’avait appelée chez elle. Elle avait pourtant pris la précaution, depuis plusieurs années déjà, de placer son numéro personnel en liste rouge. -- Bonjour, c’est Peter. Elle sursauta devant cette familiarité à laquelle elle n’était pas habituée dans ses relations professionnelles. -- Je pense que nous sommes d’accord, continua-t-il, j’ai donné des instructions pour qu’un premier virement soit effectué au bénéfice de votre association. Il s’ensuivit un court silence, lourd de conséquences. Elle hésita et d’une voix enrouée par l’émotion : -- Très bien, je vous en remercie. Par ces simples mots, le pacte avec le diable venait d’être scellé, les dés jetés pour Abby. Elle avait basculé de l’autre côté de la ligne, ce qu’elle n’aurait jamais cru possible une semaine auparavant. A sa décharge, il faut mentionner qu’un incident s’était produit, dès le vendredi suivant le fameux dîner. Sa fille Henriette avait été renversée par deux voyous en moto qui l’avaient insultée avant de s’enfuir. Il n’y avait eu aucune conséquence, mais Henriette bouleversée et sa mère eurent bien du mal à croire à une simple coïncidence. Le mercredi suivant, le trésorier de l’association l’avait appelée émerveillé : Il venait de recevoir, d’une origine inconnue, un virement de cinq cent mille francs qui tombait bien opportunément pour lui permettre de faire l’échéance de fin de mois. Abby était restée de marbre devant cette « excellente nouvelle » et le trésorier avait mis cela sur le compte du surmenage. Trois semaines plus tard environ, le substitut du procureur l’avait appelée pour lui remettre trois dossiers concernant des personnes qui jouaient des rôles de premier plan dans l’économie française. Elles étaient soupçonnées de fraudes et d’abus de biens sociaux, cette tarte à la crème qui permet de briser la vie de n’importe qui, sous des prétextes d’une futilité souvent aberrante. Ayant des doutes sérieux, le Parquet souhaitait qu’elle procède à des investigations en règle. Rien ne permettait de lier ces affaires aux événements qui avaient bouleversé sa vie quotidienne. Le lendemain, au cours d’une séance de routine, un gendarme qui accompagnait un prévenu, ayant ouvert les menottes et libéré son détenu ainsi que le règlement l’exige, s’était sagement assis derrière celui-ci. Au bout d’une demi-heure d’interrogatoire et de dictée à Joëlle, le gendarme s’était soudain baissé et, en se relevant, lui avait tendu un petit objet plat. -- Vous avez dû laisser tomber ceci, Madame le juge. Interloquée, elle prit l’objet et reconnut, à sa grande surprise, l’inscription dorée sur fond rouge : "Chez Maître Albert". Machinalement, elle ouvrit la pochette et, à l’intérieur, lut un nom : Suzanne Tarzu. C’était celui de l’un des trois dossiers reçus la veille. Elle releva la tête et regarda attentivement le fonctionnaire qui avait repris son air de gendarme et contemplait indifférent, par la fenêtre, les grands arbres du boulevard que l’automne finissait de dépouiller de leurs feuilles rousses. |
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