Le fil de la vie n'est pas coupé à la mort; simplement il passe sur une autre navette. Liszt

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Le Montage Magique :

Suzanne Tarzu

 

 

 

Quelques heures auparavant, inconsciente de l’orage qui se préparait à l’autre bout du monde, dans la chambre de son imposant triplex parisien surplombant la Seine et la Maison de la Radio, Suzanne Tarzu, P.-D.G. de la Ratelca mettait la dernière main à ses bagages. Elle devait embarquer dans le vol régulier d’Air France en partance à 10h50 de Roissy pour San Francisco où il arriverait vers 13h15, heure locale.

  A quarante-cinq ans, Suzanne avait connu une carrière fulgurante qui l’avait propulsée, à la surprise générale, à la tête de l’une des sociétés phares de l’économie française.

  Fille unique, ses parents, retraités des postes, vivaient à Biot, sur la côte d’Azur. Elle fut l’une des premières candidates féminines à entrer à Polytechnique dont elle était sortie, dans la botte, en 1972. Elle devait ses succès à son travail bien sûr, mais aussi à une mémoire extraordinaire qui lui permettait de se jouer de bien des difficultés, sans égaler pour autant les performances de certains calculateurs prodiges ou de certains autistes.

  Elle ne pouvait pas réciter par cœur un texte de dix pages dès la première lecture, mais elle en avait du moins emmagasiné l’essentiel et assimilé le contenu dans tous ses détails. Sans effort, elle pouvait, longtemps après, retrouver les faits ainsi analysés. Elle notait tous ses contacts téléphoniques dans son agenda électronique ; la plupart du temps, pourtant, les numéros lui revenaient, à la simple évocation d’une personne. Elle se remémorait les noms de ses interlocuteurs ainsi que leurs visages, n’oubliant jamais une physionomie. Ce redoutable pouvoir lui aurait permis de rivaliser avec les spécialistes qui ont pour seule fonction, dans les principaux casinos de la planète, de reconnaître d’un simple coup d’œil, les joueurs indésirables interdits de jeux. Sa seule faiblesse : ne pas reconnaître aussi bien les voix, ce qui montre combien cette faculté est sélective et fantasque.

  Elle avait défilé fièrement sur les Champs-Elysées, coiffée de la frégate, cet inimitable couvre-chef noir, devant les millions de téléspectateurs qui surveillaient, à l’époque, l’arrivée des premières filles dans les rangs de l’école Polytechnique. A sa sortie, dédaignant l’armée ou l’administration, elle avait choisi d’entrer dans un groupe industriel multinational spécialisé dans l’électronique et la communication.

  Après avoir subi les formations d’usage et occupé de nombreux postes dans cet ensemble complexe, elle eut la chance d’être remarquée par un des pontes de l’industrie française qui dirigeait la holding, et cherchait à s’entourer d’une équipe efficace. Un vendredi soir, il lui avait demandé de lui préparer d’urgence un rapport sur l’évolution des marchés en Extrême-Orient. Pendant tout le week-end elle avait travaillé sur ce problème qu’elle connaissait bien et, le lundi matin, quand « l’aurore aux doigts de rose » illuminait Paris, elle lui avait discrètement remis une note épaisse de cent quatre-vingts pages. Ce document définissait, pour les cinq années à venir, les objectifs du conglomérat dans les pays de la fameuse "Pacific Rim". Les principales puissances économiques qui ont transformé les habitudes de la planète en matière d’électronique, de télévision et d’ordinateurs ont émergé, depuis, de cette ceinture de nations situées autour de l’océan Pacifique.

  Son patron, très impressionné, l’avait remerciée sans commentaires, dans sa manière un peu bourrue.

  Quelques semaines plus tard, il lui proposait de l’accompagner pour un périple de six mois dans ces régions qu’elle semblait si bien connaître, sans les avoir jamais vues. Elle avait accepté avec enthousiasme et, pendant toutes ces semaines si décisives pour le reste de sa carrière, s’était développée une relation père fille, sans ambiguïté, avec celui que beaucoup considéraient comme l’un des plus grands patrons d’Europe.

  Au cours de longues conversations, pendant leurs déplacements dans son jet privé, il lui avait raconté son ascension personnelle et ses démêlés avec les célébrités de ce monde. Il trouvait en elle un interlocuteur de choix. Il ne pouvait toutefois supposer, car elle était discrète à ce sujet, que tous les noms, faits, incidents, et toutes les particularités de ce qu’ils vivaient, s’inscrivaient pour toujours dans la mémoire prodigieuse de Suzanne. De temps à autre, elle le surprenait par une remarque : « Oui Monsieur, c’est ce que vous m’aviez dit le 27 avril dernier pendant que nous atterrissions à Honolulu.»

  Il la regardait avec un sourire étonné et elle s’en voulait d’avoir ainsi dévoilé une partie de ses pouvoirs.

  Elle comparait ce voyage initiatique à celui de Wilhelm Meister dont Goethe a complaisamment décrit l’itinéraire.

  Le plus important pour elle, c’est qu’elle avait eu ainsi l’occasion de rencontrer, de côtoyer, presque d’égale à égal, grâce à son mentor, les personnages légendaires de l’économie mondiale. Dans leurs pérégrinations, ils avaient été reçus amicalement par le directeur de la Banque Fédérale américaine. Ce personnage effacé qui vivait à Washington dans un modeste deux pièces et lavait lui-même ses chemises, disposait d’un pouvoir fabuleux. Il était capable, d’un froncement de sourcil ou par une déclaration énigmatique, de mettre le feu à toutes les Bourses de la planète, déclenchant ainsi des cataclysmes susceptibles de ravager des économies entières, de les plonger dans un profond marasme ou de susciter, au contraire, une euphorie générale les entraînant dans une spirale de hausse et de profits.

  Elle avait rencontré Soros, le gourou hongrois qui, ayant accumulé une fortune impressionnante, faisait trembler les gouvernements et les places boursières. Il avait depuis, en spéculant contre la Livre sterling, précipité sa chute et gagné en un week-end près de deux milliards de dollars. Il consacrait la moitié des ses revenus aux fondations créées pour le développement économique et culturel des pays de l’Est.

  Un déjeuner avait été organisé pour elle dans un des meilleurs restaurants de New York avec Yvan Boeski, le financier prodige qui enrageait Wall Street par ses manœuvres dévastatrices.

  Séduit par son charme, Yvan lui avait révélé certains de ses secrets. Elle avait été le témoin de ses excentricités gastronomiques. D’une maigreur extrême, entretenue par la pratique régulière d’exercices physiques, il s’amusait à commander, dans les restaurants qu’il fréquentait, tous les plats de la carte. Parmi la noria des assiettes présentées, il en choisissait une seule, se contentait de quelques bouchées et faisait renvoyer le reste aux cuisines.

  Il fut convaincu, par la suite, de délit d’initié, fit une année de prison dorée et solda ses comptes avec l’oncle Sam en acquittant une amende de composition de cent millions de dollars, montant qui en dit long sur l’ampleur de sa fortune.

  Les conseils éclairés qu’il prodigua à Suzanne ne furent pas perdus et, pendant sa captivité, elle lui avait envoyé, en guise de remerciements, les œuvres de Rimbaud qu’il appréciait tout particulièrement.

  Lors d’un stage chez Bear Stearns, un des principaux courtiers de New York, elle avait pu percer les arcanes de la spéculation moderne qui organise, autour de la planète Terre, une chaîne ininterrompue de transactions. Au fur et à mesure que le soleil parcourt son orbite, les différentes Bourses de la planète ouvrent ou ferment leurs portes : Paris, puis Londres, New-York, Chicago, Hawaii, Sydney puis Hong Kong et Tokyo. Les traders hallucinés reportent leurs positions d’un marché à l’autre suivant la course de Phébus et ne laissent jamais reposer les milliards de leurs clients qu’ils entraînent dans une ronde infernale.

  Elle était tombée là, par hasard, sur certaines transactions inhabituelles qui avaient flashé sur les écrans Bloomberg et alerté sa curiosité. Malgré toutes les réticences, elle avait pu, grâce à sa ténacité, se faire expliquer la finance interdite. Ces opérations, qui ne sont pratiquées qu’entre banques de premier plan, sont soumises au contrôle scrupuleux de la Réserve Fédérale. Pourtant, les fonctionnaires de cet organisme déclarent ne rien connaître de ces transactions qui sont, tout comme les extraterrestres, réputées purement et simplement ne pas exister.

  Elle avait assisté à des négociations qui avaient changé la face du monde. Au petit bout de la table, rien n’échappait à sa sagacité. Elle enregistrait tout. Elle avait vu les émissaires du président Bush mettre au pas les principales banques américaines qui refusaient de renouveler les crédits consentis au Mexique et à d’autres gouvernements en difficultés. Les responsables opposaient des arguments de bon sens :

-- Nous avons déjà donné, disaient leurs représentants. Nous devons réserver cet argent aux bons Américains, nos clients préférés etc.

  Le débat était bloqué et le vendredi, lorsqu’ils étaient sur le point de se séparer pour reprendre leurs jérémiades le lundi suivant, le directeur de la Fed, excédé, avait pris la parole d’une voix triste et fatiguée dont il avait le secret.

--  Messieurs, puisque vous ne voulez pas être raisonnables, je vais vous faire part de ma décision : Vous estimez que vos créances, qui excèdent le montant de votre capital, sont mauvaises. Nous allons donc les évaluer pour zéro dans vos bilans. Le résultat est clair, lundi matin, votre capital aura disparu et j’obtiendrai de la Maison-Blanche qu’elle prenne un décret pour faire fermer tous vos établissements dès mardi pour absence de fonds propres et violation de la loi fédérale. Voilà, je n’ai rien d’autre à vous dire, passez un bon week-end. Laissant les directeurs atterrés, il avait quitté lentement la salle de réunion dans un silence d’outre-tombe.

  Le lundi, à la première heure, tous les crédits étaient renouvelés et la presse internationale saluait avec soulagement cette marque d’intelligence de la part des banquiers américains, qui permettait enfin de dénouer la crise.

  Des épisodes de ce type avaient profondément marqué Suzanne et lui avaient donné une vision très particulière de la vie des affaires internationales.

  Avec toutes ces personnalités, dont les coordonnées et les visages étaient, à jamais inscrits dans son cerveau, elle entretenait des relations amicales et suivies. Elle avait ainsi tissé, autour de la planète, un réseau de sympathies agissantes auxquelles elle n’hésitait pas à faire appel à bon escient.

  C’est ainsi qu’il faut voir dans son ascension à la tête de la Ratelca l’exemple parfait d’une opération menée de main de maître. Des querelles internes, liées à la lutte pour le pouvoir, agitaient le conseil d’administration et nuisaient énormément à l’efficacité de son action, malgré la présidence éphémère d’un grand commis parachuté à l’instigation du pouvoir politique, comme trop souvent en France.

  Lorsqu’il démissionna, appelé à d’autres activités similaires, la candidature de Suzanne fut proposée à l’improviste et fit l’effet d’une bombe. On la savait soutenue par de puissants amis, mais pas au point de lui confier la direction d’un groupe de cette envergure. Grâce à une savante préparation, à une bataille de procurations qui laissa des traces dans les esprits et grâce surtout à l’appui inconditionnel de son premier patron, elle fut élue, à trente-huit ans, avec une large majorité. Cette nouvelle éclata telle une bombe à la Bourse de Paris et dans les principales places de la planète. Elle n’entraîna pas, bien sûr, que des avis favorables, mais ouvrit une ère de prospérité exceptionnelle pour l’entreprise.

 

 

Pour une visite guidée, il vous suffit de cliquer sur le mot suite en bas et à droite de chaque page. Bonne promenade !

 

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