|
Le
fil de la vie n'est pas coupé à la mort; simplement il passe sur une autre
navette. Liszt |

|
Le Montage Magique : |
|
|
André est un ancien
élève de l'Ecole des Mines. Il est difficile de l'oublier car il en est très
fier et fait en sorte que ses interlocuteurs reçoivent le message cent pour
cent. Voilà comment le juge une
personne qui le connaît bien : " Ce bellâtre proclamait à qui voulait
l’entendre que ses copains de l’Ecole des Mines l’avaient baptisé
« gueule d’ange ». On ne risquait pas de l’oublier qu’il sortait
des Mines. " Quelques
extraits du Montage magique vous
permettront de faire plus ample connaissance : Le radioréveil se mit
en marche à six heures trente. Le speaker de RTL commentait la grande
nouvelle : La grève des cheminots, démarrée il y a une semaine se
généralisait. Elle devait toucher, aujourd’hui, l’ensemble des transports de
surface ainsi que le métro parisien et la SNCF. Glacier se mit à jurer.
La Coccinelle était en panne depuis la veille, le starter définitivement hors
service, et il avait plusieurs rendez-vous dans la journée. Mettant le nez à
la fenêtre, il vérifia comme chaque matin d’un bref coup d’œil, que le temple
grec miniature était toujours à sa place et que les cygnes glissaient,
aujourd’hui encore, majestueux sur le lac dans le petit matin froid. Le modeste deux-pièces,
dans lequel il était hébergé par Liliane, donnait sur le Parc des Buttes-Chaumont. Légèrement découragé par
les nouvelles et par la précarité de ses ressources qui commençaient à lui
causer des soucis pour son avenir immédiat, il éteignit la radio et replongea
dans ses souvenirs. Marié trop vite, il
avait divorcé un an plus tard. Cette expérience lui avait laissé un goût
amer. Il avait progressivement perdu le contact avec ses parents qui tenaient
une épicerie dans la Lozère à Florac, petite bourgade située sur le Tarn.
Leur condition matérielle s’était dégradée peu à peu et ils vivaient au jour
le jour dans des difficultés constantes. A sa sortie de l’Ecole
des Mines, il était entré dans un important laboratoire pharmaceutique.
Affecté au service exportation, il avait suivi en Angleterre une formation
accélérée au commerce et à la finance internationale. A la suite de
différentes missions dans des pays d’Amérique du Sud, à Buenos Aires et à Rio
de Janeiro, il s’était vu confier un poste d’adjoint au directeur commercial
pour les pays du Pacifique. De ses bureaux du quinzième étage du
« World Trade Center » de Long Beach, il pouvait admirer les
mouvements des navires de l’un des plus grands ports des Etats-Unis. Il se revit dans
son "condo", sur la plage, en face du Queen Mary. Il avait
été séduit par le grand living room et la chambre, tapissés d’une moquette de
quatre centimètres d’épaisseur. C’est surtout le solarium de près de quarante
mètres carrés, recouvert d’un tapis vert imitant le gazon et le jacuzzi
octogonal aux eaux bouillonnantes, qui l’avaient décidé, plus encore que
l’ascenseur qui conduisait directement sur la plage de sable fin. Agacé rapidement par la
routine de son travail, il avait cru intelligent de s’intéresser, pour son
compte personnel, à l’immobilier. Une très mauvaise idée. Ayant eu l’imprudence
d’acheter pour la réhabiliter une ruine innommable, c’était la mode de
l’époque, il avait dû la revendre à perte, totalement écœuré, quelques mois
plus tard. Il s’était, en outre, fait piéger par la banqueroute d’une Caisse
d’Epargne dont il n’avait jamais pu retirer le montant de sa vente. Une
Caisse d’Epargne qui fait faillite, inconcevable hypothèse pour un enfant né
sur les bords du Tarn. C’est à la suite de
cette mésaventure qu’André avait dû s’endetter auprès de son employeur, pour
rembourser les emprunts contractés dans cette opération malencontreuse. Le
directeur du service avait appuyé son dossier pour lui faciliter les choses,
mais sans réellement apprécier cette conduite, contraire au bon standing de
la firme. Le mécanisme de rappel, impitoyable, remit la
radio en marche et rappela Glacier aux réalités de cette matinée de décembre
parisien sur laquelle tombait une fine pluie glacée. Décidément, la
Californie était bien loin. Il mit à nouveau le nez
à la fenêtre et put contempler les files de véhicules qui faisaient du sur
place dans la rue Manin, d’habitude si tranquille à cette heure. Son premier
contact de la matinée était à la Défense, une belle galère en perspective. Un
technicien de l'auto-stop Pour Glacier la
technique du stop relevait de la stratégie du comportement. Les longues
queues de stoppeurs qui tentent, en vain, le pouce en l’air, d’arrêter les
automobilistes pour se faire emmener à destination et qui attendent ainsi
pendant des heures, avaient nourri sa réflexion. Il en avait tiré un
enseignement pratique essentiel et avait compris que, dans
« auto-stop », il y a stop. Il fallait donc se poster à des
endroits où les voitures s’arrêtent naturellement. Il avisait, de préférence,
de grosses cylindrées dont l’intérieur de cuir, la climatisation et la
musique douce sont plus agréables à fréquenter que l’habitacle défoncé de
médiocres occasions. Avec sa mine avenante et son complet tiré à quatre
épingles, il frappait à la vitre. Les jours de grève, les conducteurs
développent des complexes de culpabilité et n’hésitent pas à faire entrer
dans leur intimité des personnes qu’habituellement ils auraient
purement et simplement laissé fondre sous la pluie et la grêle plutôt que de
leur prêter la moindre assistance. Les conflits sociaux révélateurs des
conduites individuelles, voilà un bon sujet de thèse. Il descendit
rapidement, sous la bruine glaciale, la rue Laumière pour atteindre une
artère majeure. L’avenue Jean Jaurès charriait d’innombrables banlieusards
venant du nord-est, soucieux de rejoindre le centre de Paris. En cas de
difficultés, il faut choisir les grands axes à l’image des glaciers qui, pour
gagner les plaines, empruntent de grandes vallées. Il se plaça à la
hauteur du feu rouge, au métro Laumière, et choisit tranquillement sa proie.
Il laissa repartir une Mercedes dont la teinte ne lui plaisait pas. Quitte à
passer une demi-heure avec un inconnu, autant fallait-il qu’il ait des goûts
décents en matière de couleurs. Au prochain arrêt de la file, il vit une
magnifique Jaguar marron glacé qui s’immobilisa à sa hauteur. Il s’inclina,
fit un sourire et esquissa un moulinet de la main droite destiné à inciter le
conducteur à baisser sa glace. Il savait bien qu’il s’agissait de vitres
électriques, mais il lui sembla que ce geste convaincrait mieux. -- Je vais du côté de la gare
de l’Est, pourriez-vous, me faire un bout de conduite ? dit-il poliment
lorsque la glace coulissa en silence. Il ne fallait jamais donner
des objectifs trop lointains qui permettraient au chauffeur de refuser sous
prétexte qu’il n’allait pas jusque-là. Ne jamais poser des questions dont la
réponse peut être non ; c’est un des grands principes des relations humaines. Le conducteur se
pencha, sans faire de commentaire et ouvrit la porte. -- Montez ! Laissant sur le
trottoir une demi-douzaine de maladroits qui restaient, sans succès, le pouce
en l’air, il passa brutalement de l’extérieur glacé dans l’habitacle luxueux
qui sentait bon le cuir neuf. -- Vous avez là un merveilleux
engin, proféra-t-il avec sérieux d’un air connaisseur, comme un goûteur
professionnel qui va délivrer son oracle sur un cru célèbre, il n’y a que
Jaguar pour faire des tableaux de bord aussi soignés. Il aurait bien entendu
adapté son discours si la peinture de la Mercedes, dédaignée naguère, avait
été moins agressive. Le propriétaire,
reconnaissant le psychologue, esquissa un léger sourire, et se borna à
remercier Glacier qui commença à se relaxer. Même si l’on mettait longtemps
avant d’atteindre la Gare de l’Est, il pourrait survivre dans cette
atmosphère confortable. La chaîne stéréo jouait les Partitas pour violon
seul de Jean-Sebastien Bach. Pour ne pas paraître obséquieux, il
n’en fit pas compliment au conducteur mélomane. -- Je vais au CNIT, il y
a un Salon du matériel médical, mais je crains que ce ne soit pas un
réel succès. -- Je vous déposerai à la
hauteur de l’Opéra, c’est sur mon chemin. Satisfaction ! Voilà
une bonne moitié du chemin d’assuré. Souvenirs
de Long Beach -- Lors de mon séjour à Los
Angeles, déclara Glacier soucieux d’animer la conversation, c’est à Beverley
Hills que l’on pouvait trouver la plus forte densité de Jaguar. -- Où étiez-vous ? s’enquit le
conducteur, intéressé, que faisiez-vous là-bas ? J’ai vécu moi-même dans la
Vallée pendant plusieurs mois. Glacier connaissait bien
la Vallée, un quartier de Los Angeles qui se trouve vers le nord et comporte
d’innombrables banlieues dortoirs. -- La distribution de vins
français, répondit Glacier qui n’avait pas envie de raconter que travaillant
dans un laboratoire, il s’était fait débarquer pour incompatibilité d’humeur
avec son patron et qui préférait faire état de ses expériences d’importateur
de produits alimentaires. -- En Californie ? Vous avez
dû souffrir ! C’est à peu près aussi judicieux que de vouloir vendre des
croissants à une Amicale de boulangers. Dans les
embouteillages, dans la pluie fine qui submergeait Paris, ajoutant aux
perturbations sociales les misères d’un climat britannique pour gâcher
complètement cette journée, Glacier eut une bouffée de souvenirs. Il garda le
silence sans répondre. Il se revit en un
éclair, dernière ses fourneaux, dans l’appartement de Long Beach, face à
l’océan. Des feux d’artifices ensanglantaient, chaque soir, pendant deux mois
par an, du 4 juillet au 4 septembre, le Queen Mary tirant sur ses amarres et
le Spruce Goose dormant sous sa bulle. Il cuisinait, au lieu de les
vendre, les escargots en conserve expédiés en colis de démonstration par un
commerçant français convaincu, au moyen de lettres circulaires, des
fabuleuses possibilités du marché américain pour l’exportation de ses
colimaçons. En définitive, il les avait tous bouffés, en fricassées,
assaisonnés de beaucoup d’ail pour accompagner ses steaks. Il les avait
arrosés des bonnes bouteilles que des viticulteurs français, animés du même
esprit de lucre, avaient eu la faiblesse de lui envoyer en échantillons
gratuits. La poste américaine lui
en avait saisi une bonne moitié, car il est interdit de faire ainsi voyager
du vin et de l’alcool. Mais l’autre moitié, arrivée à bon port par suite de
la négligence des préposés, il l’avait bue, morbleu ! à leur santé, les
pieds nus sur la très épaisse moquette de Michael le propriétaire des lieux. A cette époque, il
était dans une période sans alcool. Cela le prenait de temps à autre. Il
persistait trois mois, six mois, dans cette excellente résolution, puis
subitement la raison parlait ainsi que ses antécédents familiaux et il se
remettait à la dive bouteille. Il avait donc, d’abord, accumulé les
flacons dans le haut du placard de la chambre aux glaces coulissantes dans
lesquelles se reflétait la mer, à côté du jacuzzi bouillonnant. Ils les
avaient étiquetés et classés méthodiquement. Et puis, un jour de
spleen, il en avait ouvert un, éprouvant le sentiment de rompre un vœu et de
commettre aussi une indiscrétion et un sacrilège. Il l’avait bu pourtant,
pour accompagner ses escargots. Les deux cents bouteilles qu’il avait ainsi accumulées
y étaient passées, intégralement. Il garderait longtemps le souvenir des
dernières : de misérables flacons d’un vin rouge marocain, expédiés par
douze et par avion. Il avait fallu faire la queue à la douane de Los Angeles
pour récupérer ces crus médiocres qui portaient les espoirs de viticulteurs
du Maghreb, violeurs de la religion du Prophète hostile à la consommation
d’alcool. Il avait rencontré du
beau monde sous ces prétextes fallacieux : Gérard Préfet en personne, le
maître incontesté des Vins d’Arbois, dans un hôtel charmant caché dans la
verdure d’un canyon au-dessus de Los Angeles. Pendant une bonne heure, il
avait devisé avec ce négociant célèbre. Il n’avait pas su le convaincre de la
crédibilité de ses actions et de ses projets et il n’y avait jamais eu de
suite à cette conversation de salon parmi les fleurs. Une fois de plus, il
n’avait pas su s’y prendre et n’avait rien vendu, Pauvre Gaspard ! Il avait
sillonné les belles routes côtières de la Californie du sud, admirant les
soleils couchants et les reflets changeants du Pacifique. Il avait parcouru
les allées toilettées de Beverley Hills et les rues montantes qui s’enfoncent
en serpentant dans les collines peuplées par les célébrités du spectacle. Il
n’avait pas su se faire recevoir pour proposer les merveilleux produits qu’il
avait eu dessein de leur vendre. Ses mandants se lassèrent et il
s’était tourné vers d’autres occupations également infructueuses.
Trêve d’amertume, ce
devait être ce climat pluvieux qui lui inspirait cette mélancolie. Il
n’avait jamais été réellement fanatique des saisons froides. Présentation
de la cryonique (Il interroge un automobiliste
qui l'a pris en stop) -- Quelle est votre spécialité
? -- Je suis cardiologue. Vous
vous intéressez à la médecine ? -- Oui, indirectement, si l’on
peut dire. Intrigué, le toubib
d’une quarantaine d’années, sanglé dans un costume Prince de Galles qu’il
n’avait pas acheté à la Grande Braderie, le poussa dans ses retranchements.
Glacier l’observait du coin de l’œil. Il portait une cravate jaune et
noire, de soie épaisse et brillante, comme celles aperçues au Rond-point des
Champs-Elysées. Une cravate d’au moins six cents francs. -- Je m’intéresse à la
cryonique ! Stupeur du cardiologue. -- La cryonique ? Racontez-moi
ça. Et, il lui avait
expliqué, en long et en large, en gros et en détail, pendant qu’ils
avançaient au ralenti sur l’avenue Charles-de-Gaulle, à Neuilly, et que la
pluie glacée s’était remise à tomber sur la grève. Il lui avait conté que dès
1773, Benjamin Franklin, ce grand Américain, homme d’Etat, savant et
philosophe avait considéré les possibilités de la "biosuspension". Dans une lettre à l’un
de ses amis, Jacques Duborg, il écrivait « Vos observations sur
les causes de la mort et les expériences que vous proposez pour ramener à la
vie ceux qui semblent avoir été tués par la foudre, démontrent à la fois
votre sagacité et votre humanité. Il semble que les théories sur la mort et
sur la vie, en général, soient bien mal comprises. Je souhaiterais, si c’était
possible, inventer une méthode qui permettrait d’embaumer les noyés de telle
manière qu’ils puissent être réanimés par la suite, même si c’est beaucoup
plus tard. « Comme j’ai un
ardent désir de voir comment seront les Etats-Unis dans un siècle, je préférerais,
plutôt que de subir une mort ordinaire, être plongé dans un fût de vin de
Madère avec quelques amis. Ceci nous préserverait et nous permettrait d’être
ramenés à la vie pour profiter du soleil de notre cher pays. Mais, il
semble que nous vivions dans un âge encore trop proche des balbutiements de
la science pour espérer pouvoir réaliser un tel projet. » Franklin prophétisait
pourtant qu’un jour viendrait où « les différentes maladies pourraient,
par des moyens éprouvés être prévenues et guéries, y compris celles causées
par le vieillissement et que la vie humaine pourrait être allongée à volonté,
bien au-delà ce que prévoient les normes actuelles. » Le cardiologue avait
commencé par bien rire. Le fût de Madère lui avait particulièrement plu.
Pourtant, Glacier sentait son attention grandir. Les
progrès foudroyants de la médecine -- Ce n’est pas à vous,
docteur, poursuivit-il, que je vais apprendre que la médecine progresse à une
vitesse foudroyante. Certains prétendent que chaque période de cinq années
voit doubler le volume des connaissances accumulées depuis Hippocrate. -- Je dois vous accorder,
répliqua le toubib dont le sourire avait disparu, que dans mon domaine, les
améliorations ont été spectaculaires au cours des dernières années. Des patients,
auparavant déclarés morts d’une crise cardiaque et dont le cas était jugé
désespéré, sont aujourd’hui ramenés couramment à la vie à l’aide de
techniques assez simples. Des opérations très dangereuses, il y a peu
d’années encore, sont réussies couramment, à l’heure actuelle. -- Il est donc bien exact que,
dans ce cas au moins, le concept de la mort a changé et que des patients
jugés perdus il y a quelques années, sont considérés désormais simplement
comme des malades qu’il faut soigner. -- Vous avez raison, mais je
pense que ce phénomène a des limites assez étroites. Il y a encore
d’innombrables maladies contre lesquelles on ne peut rien. -- Encore ! Vous avez
prononcé le maître mot. -- Voulez-vous dire que ce
n’est qu’une question de temps et que des affections, à ce jour incurables,
pourront être soignées demain, suggéra le cardiologue qui le considéra avec
intérêt. -- Absolument, si l’on admet
que demain peut être dans cent ans, dans deux cents ans. Ils suivaient la longue
avenue qui mène à la Grande Arche, cette pyramide moderne érigée par la
gauche socialiste pour perpétuer le souvenir de sa grandeur. Elle prenait
l’allure d’une allée triomphale, menant l’humanité vers une société inconnue
d’où la maladie serait bannie à jamais. -- Mais, en attendant, par
quels moyens atteindre cette étape lointaine ? se défendit le médecin,
bousculé hors de son terrain habituel. Nous n’avons aucune idée des délais
qui seront nécessaires pour aboutir à ces résultats et pendant ce temps-là,
les malades continuent à mourir et leurs corps, retournés à la terre, ne
seront jamais guéris. -- Docteur, répondit Glacier,
je crois que vous entrevoyez déjà la réponse. C’est ici qu’intervient la
cryonique, cette technique qui consiste à conserver les corps des patients à des
températures voisines du zéro absolu.
Cette fois, il était clair qu’il avait définitivement séduit son auditoire. |
|