Le fil de la vie n'est pas coupé à la mort; simplement il passe sur une autre navette. Liszt

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Le Montage Magique :

Le personnage de Charlotte

 

 

 Un chauffeur de charme

La vie de Charlotte

Et pendant les kilomètres qui suivirent, Charlotte lui raconta son histoire.

  Elle était née dans un faubourg pauvre de Fort-de-France. Très vite, elle avait bien réussi à l’école et mérité les encouragements de ses professeurs. A seize ans, elle avait passé, avec la mention « très bien », son bac option mathématiques. Le proviseur du lycée avait conseillé à ses parents de l’envoyer en métropole pour préparer les grandes Ecoles. Faisant jouer ses relations, il s’était arrangé pour lui faire obtenir une bourse. Charlotte était entrée au Lycée Louis-le-Grand dans la classe de mathématiques supérieures, puis de mathématiques spéciales. Son mètre quatre-vingts et son look de gazelle noire avaient vite fait sensation. L’air du quartier latin lui avait été favorable et elle se retrouvait toujours parmi les dix meilleures de sa classe. Elle habitait près de là, dans une chambre de bonne au sixième étage, chez une cousine de sa mère qui faisait des ménages à la Faculté de droit.

Elle conclut :

-- J’ai présenté, comme tous mes copains, les grands concours et j’ai eu la chance d’en réussir plusieurs. C’est un de mes profs qui m’a conseillé d’intégrer à Polytechnique. 

  Leroux faillit s’étrangler.

-- Vous êtes réellement polytechnicienne ?

Joëlle exultait et Charlotte lui coula un regard en coin pendant que la limo filait sur l’autoroute qui conduit à Melun.

-- Oui, j’ai intégré cinquième, mais je ne suis sortie que neuvième.

Jean croyait littéralement rêver.

-- Mais que faites-vous donc au volant de cette limousine ?

-- C’est une assez longue histoire.

 Elle continua le récit de sa jeune vie fertile en aventures et en rebondissements.

-- J’ai fait beaucoup de sport, à la Martinique et ici en métropole. Vous savez, lui dit-elle malicieusement, je cours le quatre cents mètres plat en cinquante secondes. Ce n’est que deux secondes de plus que mon amie Marie-José Perec.

  Leroux, pour qui la minute constituait, sur cette distance infernale, une limite infranchissable, allait d’étonnement en étonnement ; il aurait pris quatre-vingts mètres dans la vue sur un seul tour de piste.

-- Pourtant, j’ai préféré me spécialiser dans les arts martiaux. J’ai vécu, là-bas, dans des quartiers dits sensibles et, ici aussi, vos compatriotes sont bien gentils, mais dans certains cas, une jeune noire doit pouvoir se défendre.

  Joëlle, très fière de son amie, surenchérit.

-- Je ne te conseille pas de lui chercher des histoires. Elle a gagné deux fois le championnat de France universitaire de karaté et elle a obtenu une cinquième place aux jeux d’Atlanta en judo. C’est une grande amie de Douillet.

  Charlotte, qui regrettait amèrement de ne pas avoir décroché une médaille, fit la moue. Quant à Leroux, il allait de surprises en surprises et se mit à considérer sa voisine d’une manière assez différente.

-- Cela ne me dit toujours pas pourquoi vous conduisez cette voiture.

-- Patience, je vais y venir.

C’était un conte de fées ou une histoire de sorcières suivant les points de vue.

Un parcours professionnel difficile

  A sa sortie de l’Ecole, elle pensait trouver sans difficulté un premier poste en suivant la filière conseillée par le service de placement. Elle ne voulait entrer ni dans l’armée ni dans l’administration. La crise sévissait et la France comptait déjà, officiellement, trois millions de chômeurs, sûrement beaucoup plus en réalité. Elle découvrit progressivement le racisme et le sexisme des responsables français.

  Malgré ses brillants diplômes, elle avait deux défauts majeurs: C’était une femme et elle était noire. La plupart des emplois auxquels elle postulait étaient, soudain étrangement déjà pourvus ou supprimés. Sa candidature était la bien venue ; ils seraient très heureux de confier ce travail à une jeune fille aussi brillante, etc. On lui écrirait pour lui fournir une réponse qui ne pourrait être que positive. Cependant, elle recevait chaque fois la formule stéréotypée : Malgré tout l’intérêt de votre candidature, nous sommes au regret...

  Indigné Leroux s’était spontanément écrié : « Non, ce n’est pas possible, le racisme, cela n’existe plus, c’est complètement dépassé ! » Elle avait marqué une pause, l’avait dévisagé d’un drôle d’air et s’était contenté de lui dire. « Mon pauvre Jean, il te faut vraiment sortir le dimanche ! » sur un ton si désabusé qu’il avait préféré ne pas relever. Elle continua son récit.

  Sa bourse se terminait, elle avait dû s’inscrire au chômage et, la rage au cœur, solliciter le RMI obtenu grâce à l’appui influent de son député, ancien ministre qui gardait des contacts dans l’administration.

  Entrée dans la spirale des petits boulots, elle avait accompli des missions d’intérim en falsifiant son CV. Elle prétendait sortir d’une obscure école de commerce, sachant pertinemment que « l’aveu » de son diplôme de Polytechnique lui fermerait irrémédiablement toutes les portes. Qui voudrait d’une jeune prodige pour tenir sa comptabilité et faire ses déclarations fiscales ?

  Elle fréquentait la communauté martiniquaise et, notamment, l’équipe de sportives de haut niveau qui permet à la France d’échapper au ridicule total et au zéro pointé dans les confrontations internationales. Marie-Jo, la championne olympique, lui proposa un jour de l’accompagner chez un grand couturier et celui-ci, séduit par sa silhouette, sa jeunesse et son élégance, la fit participer à un défilé de mode au Carrousel du Louvre. Sous ces voûtes millénaires, elle fut l’objet d’un accueil enthousiaste de la part du public choisi qui assistait au défilé. Elle fut rapidement adoptée par ces milieux et put gagner de quoi survivre en présentant des collections prestigieuses.

-- Vous me laissez toujours sur ma faim, l’interrompit Leroux.

-- Patience, nous y arrivons.

Mannequin d'occasion

  Il y avait environ un an, Jean-Paul, le couturier, lui avait proposé une tournée dans les pays du Pacifique couronnée par plusieurs manifestations internationales à Hawaii. La dernière était prévue au Swan Court, le restaurant de prestige du Hyatt Regency de Maui. « Qui n’a pas dîné au Swan Court n’a rien vu de sa vie ! » lui avait déclaré Jean-Paul, péremptoire.

  Il lui avait demandé, comme une grâce, de l’accompagner et de participer à ces défilés.

-- Vos autres engagements vous le permettent-ils ?

  Très digne, elle avait sorti le petit agenda noir, payé dix-huit francs chez Gibert, et contemplant les pages, toutes vierges de cette période :

-- J’ai bien un casting ou deux, ici et là, mais je suis sûre de pouvoir me libérer.

  Affaire conclue et, pendant deux mois, Charlotte avait vécu un rêve et regonflé son moral et son portefeuille si dégarni.

La rencontre

  C’est au cours du dernier gala dans l’hôtel de Maui qu’elle avait rencontré Suzanne Tarzu.

  Elle ne connaissait pas personnellement Suzanne, bien entendu. Elle avait souvent rêvé sur la photo de cette grande ancienne qui avait si brillamment réussi et faisait, plusieurs fois par an, la "une" des principaux hebdomadaires financiers.

  Elle eut donc un choc au cœur en l’apercevant après le défilé autour du Luau. La fête traditionnelle d’Hawaii battait son plein. Les convives dégustaient des cochons de lait grillés sur de la braise et toutes les spécialités polynésiennes, buvant du rhum et regardant les danses hawaïennes.

  Suzanne, très entourée comme à son habitude, revenait de Californie où elle avait discuté plusieurs contrats importants. Le jet privé de la Ratelca, le Tournesol, s’était arrêté pour 24 heures sur Maui où elle devait signer avec des Japonais un contrat de joint venture dans la recherche médicale.

Charlotte s’approcha d’elle et l’accosta :

-- Bonjour ! Vous êtes Suzanne Tarzu, promotion 1972.

Suzanne, qui l’avait remarquée au cours du défilé et l’avait appréciée en connaisseuse, la dévisagea un peu étonnée.

-- Bravo ! Vous connaissez la liste complète de toutes les promotions de toutes les grandes écoles.

-- Non, mais je sais que vous, vous êtes sortie dans la botte, quatrième pour être précise.

  Elle avait marqué un point ; Suzanne la regardait pensive.

-- D’où tenez-vous ces informations ?

-- Je suis moi-même une antique : une carva de la 94. Moi aussi, j’ai porté la frégate et elle employa à dessein les termes de l’argot de l’Ecole, ce langage secret utilisé par les élèves.

  Le courant passa très vite entre les deux condisciples et Charlotte dut raconter, par le menu, sa vie et son séjour à l’Ecole. Suzanne avait fini ses études dans les anciens locaux de la Montagne Sainte-Geneviève alors que Charlotte avait intégré directement dans les bâtiments modernes de Palaiseau sur le plateau de Saclay.

  Elles découvrirent qu’elles avaient, outre le karaté, de nombreux sujets d’intérêts en commun.

  Charlotte s’était passionnée, étant à l’Ecole, pour Frédéric II Empereur de Sicile dont elle avait voulu écrire une biographie. Suzanne avait été, elle aussi, séduite par les premières années de ce personnage hors du commun. Toutefois, à la lecture du livre de Kantorowicz, Frédéric II leur était devenu très vite beaucoup moins sympathique. C’était en réalité un précurseur des nazis, marquant les juifs de jaune, mettant à l’écart les comédiens et différentes catégories de citoyens, se conduisant de façon abjecte avec ses proches. Elles étaient tombées d’accord : Il était totalement exclu, à la réflexion, de donner une quelconque publicité à ce personnage sadique auprès duquel Hitler prenait des airs de pâle imitateur.

C’est dire que le courant passait.

  Le lendemain, de bon matin, Suzanne appela Charlotte dans sa chambre. Elle lui proposa de visiter la merveilleuse île de Maui. Elle avait loué une voiture chez Hertz et, naturellement, Charlotte, qui adorait conduire, s’était mise au volant. Pendant cette journée dont elles gardaient toutes deux un souvenir inoubliable, elles avaient parcouru l’île en tous sens. Elles avaient gravi, par la petite route qui serpente entre les champs de cannes à sucre, les trois mille mètres du volcan : le Haleakala. De son sommet elles avaient pu admirer les îles voisines, qui miroitaient comme des émeraudes dans la mer indigo. La légende polynésienne raconte que le demi-dieu Maui avait voulu garder là, dans la maison du soleil, cet astre prisonnier, pour faire bénéficier son peuple de plus longues heures de lumière.

  En redescendant vers l’ancien port de Lahaina où les baleiniers venaient jadis faire escale, elles avaient admiré les amateurs de parachute ascensionnel sur la majestueuse plage de Ka’anapali. Elles n’avaient pas eu le temps de faire le tour complet en bateau pour découvrir les plages désertes et les petites baies discrètes au pied des immenses falaises. Suzanne pourtant n’avait pu résister à une promenade en hélicoptère leur permettant de survoler longuement des paysages que l’on ne peut contempler que du haut du ciel. Elles avaient ainsi découvert la forêt  de Hana qui contient au moins deux mille cinq cents espèces de plantes ne poussant nulle part ailleurs et les chutes d’eau bondissantes du sommet des rochers.

  Ce fut une journée merveilleusement bien remplie et une coupure totale dans la vie de Suzanne qui lui avait laissé comme un parfum fort d’une vie de loisirs et était restée à jamais marquée dans son souvenir. En effet, depuis des années, elle n’avait que rarement débrayé, n’avait jamais pris le temps de faire une pause dans sa vie trépidante entièrement consacrée aux affaires.

Une amitié particulière

  Ce que Charlotte ne révéla pas à Leroux et qui n’était connu que de quelques rares initiés c’est qu’inconsciente des penchants de Suzanne pour les amitiés particulières, elle avait accepté le soir de suivre son idole dans sa chambre pour y boire un dernier verre. Elle n’en était ressortie que le lendemain matin, à la suite d’une séance agitée après laquelle elles n’avaient plus le moindre secret l’une pour l’autre. Bien qu’elle n’ait jamais eu, auparavant, d’inclination spéciale pour ce genre de liaison, elle n’avait pas résisté aux arguments de Suzanne. Celle-ci avait su lui faire comprendre tous les avantages qui ne manqueraient pas de résulter pour elle de son soutien inconditionnel dans ce monde cruel, dominé par les machos. Soutien qu’elle était toute prête à lui accorder, pour peu que...

  Le lendemain matin, elles avaient gardé la voiture pour l’excursion de la route de Hana jonchée de fruits de la Passion trop mûrs. Suzanne devait quitter Maui dans la soirée dans son jet privé qui l’attendait sagement sur l’aéroport. Elle proposa à Charlotte de la prendre avec elle, ce que cette dernière accepta en toute connaissance de cause cette fois.

  Le jet était revenu par le Japon et l’Inde. Dans cette ambiance de luxe discret, de cuir et d’acajou, si caractéristique des avions privés, elles avaient fait connaissance de façon plus approfondie, pendant que l’avion fuyait devant le soleil, dans une longue obscurité qui dura près de vingt heures. Suzanne lui avait proposé de travailler pour elle. Depuis longtemps elle cherchait une personne de confiance capable de l’accompagner dans ses déplacements et de gérer avec intelligence, habileté et discrétion, ses contacts personnels. Elle avait offert à Charlotte, vite conquise, de lui confier ce poste et de lui faire transformer sa limo de fonction en un véritable centre de communication.

-- Tu pourras aussi veiller sur moi, assurer ma protection en cas de besoin, lui avait-elle dit malicieusement, faisant ainsi allusion aux talents de Charlotte en matière d’arts martiaux. Celle-ci lui fit remarquer qu’apparemment, elle n’avait besoin de personne pour se défendre.

  Suzanne lui avait proposé une position de cadre dans l’entreprise et un salaire plus que convenable. Pour Charlotte, finie la galère.

 -- Et voilà comment et pourquoi je conduis cette voiture conclut Charlotte arborant un sourire pétillant de malice et d’esprit qui masquait fort bien les compromissions qu’elle avait décidé d’accepter.

 

 

 

 

Pour une visite guidée, il vous suffit de cliquer sur le mot suite en bas et à droite de chaque page. Bonne promenade !

 

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