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L'affaire Siegfried : |
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Des indices fragiles Planté
devant le spectacle grandiose, Ryan écoutait les explications enthousiastes
de Loretta qui lui présentait sa ville. Son esprit travaillait à toute
allure, il essayait d’analyser une impression fugitive qu’il venait d’avoir
et qu’il n’arrivait pas à préciser. C’était comme un sentiment de déjà-vu,
comme s’il avait déjà rencontré ce visage ; mais alors ce ne pouvait
être que dans une vie antérieure, jamais il n’aurait oublié une jeune femme
comme Loretta. La voix ne lui était pas non plus inconnue. Lui, si sensible
aux sons de toutes natures, percevait comme des harmoniques qui ne lui
étaient pas totalement étrangères. Ils s’étaient installés
dans deux fauteuils profonds près d’une table basse en ébène de Macassar comme
le grand bureau. Pendant toute leur conversation officielle qui roulait sur
l’organisation du festival, évoquait des problèmes de planning de calendrier,
de conditions de travail, Ryan se débattait contre la lente remontée des
souvenirs, enfouis dans son subconscient, qui revenaient à la surface comme
les vagues successives de l’océan. Il était aux prises avec les mystères
insondables de la ressemblance, cette sorte de parure abstraite posée sur un
visage. Aucun trait particulier ne peut en rendre compte à lui seul, ni les
yeux, ni le nez, ni la bouche ne sont pareils, ils ne peuvent isolément être
d’aucune utilité, mais leur arrangement met sur la voie. C’est cette sorte de
manière magique qu’ils ont d’être pareils tout en étant différents qui
trouble, qui met sur une piste, puis sur une autre qui se révèle à son tour
une impasse. C’est un peu comme deux airs d’une musique légère et impalpable
joués sur des instruments différents.
Il se souvint de son émotion en regardant certains portraits de Picasso, anguleux, minéraux et végétaux à la
fois, grotesques, déformés jusqu’à la laideur et l’obscénité, aux couleurs
fortes, violentes, heurtées, qui montrent superposés, inhumains, un profil
recouvrant un visage de face ou du moins ce que l’on admet par convention
être un visage. A sa grande surprise, il avait soudain perçu, comme un éclair
aussi furtif que le rayon vert, la mystérieuse ressemblance avec le sourire
angélique et presque divin d’une femme de chair que ce grand artiste avait
aimée. Comme si ce grand manipulateur avait utilisé tout son génial talent à
enfouir cette ressemblance au plus profond de la toile pour que seuls
quelques rares initiés, à force de patience et d’acharnement ou par suite
d’un hasard providentiel, puissent la retrouver et en être éblouis à jamais. Et c’est là que brutalement
tout se mit en place dans l’esprit en travail du chef d'orchestre. Depuis un
bon quart d’heure, déjà, il sentait les souvenirs bouger dans sa mémoire.
Comme lorsque l’on a cherché en vain un mot qui se dérobe, on sent tout à
coup que quelque chose vient de changer : le mot fuit toujours, mais
c’est comme s’il se rapprochait et la certitude s’installe que bientôt on va
le retrouver. ... En une fraction de
seconde, tous les indices accumulés se coordonnèrent : l’âge
approximatif, la date de l’anniversaire, le 27 janvier, la photo du port de
l’Arsenal, cette ressemblance qu’il avait enfin localisée, cette voix dont il
reconnaissait la tessiture, ce léger accent des faubourgs et maintenant ce
bijou unique : le porte-cigarettes à la tête de loup. Tout
concordait : Loretta était la fille de Harry, Harry son cousin germain.
Il réalisa également que ce n’était pas par hasard que Hans avait provoqué ce
contact. Il ne broncha pas s’efforçant de continuer la conversation qui
devenait de plus en plus cordiale. Il ne répondit que par un sourire modeste
aux propos flatteurs de Loretta, essayant de masquer le plaisir que lui
causait cet hommage venant d’une aussi jolie femme. Il lui fallait maintenant
s’assurer qu’il n’avait pas fait fausse route. |
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