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L'affaire Siegfried : |
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Un mythe tenace Raoul venait de
laisser derrière lui Lantosque, peu après la route qui traverse la forêt de
Turini, avant d’arriver au Parc national du Mercantour où les loups ont été
réintroduits au grand dam des bergers dont ils mangent les moutons.
L’image le frappa. Quelle
est cette société dans laquelle on utilise l’argent des contribuables pour
acheter des loups qui mangent les moutons des bergers qui sont des
contribuables ? Tiens, il y aurait sûrement un papier à faire là-dessus. ... , il laissa vagabonder son
esprit. Ce furent les loups qui revinrent danser leur ronde et soudain comme
un flash fulgurant, sans comprendre pourquoi, il revécut en quelques secondes
un épisode de sa jeunesse à Paris qu’il croyait enfoui à jamais dans les
arcanes de l’oubli. Il revit ce jour d’automne, où la Seine illuminée par un
ciel d’orage avait pris des couleurs mordorées, inquiétantes et où l’eau
glauque du port de l’Arsenal s’agitait dangereuse entre les quais de pierre,
remuant les bateaux à l’ancre qui s’agitaient en grognant comme des chevaux
dans les boxes d’un haras, tourmentés par la tempête qui se prépare. Victor et Loretta avaient insisté pour
qu’il vienne sur la péniche. Ils voulaient lui montrer un secret. Ils étaient
descendus tous trois dans le ventre du navire, guettant le possible retour de
Marceau au physique inquiétant. Ils s’étaient glissés dans sa cabine et, sans
un mot, comme dans la crypte souterraine d’une église, pendant que le ressac
tapait dans la coque mal calfatée, ils avaient exhibé l’objet : le
porte-cigarettes talisman. Ils l’avaient approché du hublot pour qu’il puisse
admirer la tête du loup qui était gravée. Ils voulaient savoir d’où venait
cette pièce d’orfèvrerie énigmatique qui avait progressivement pris dans leur
jeune vie une importance considérable. Ils y voyaient comme la clé possible
du mystère de leur existence, de son origine inconnue dont Marceau ne leur
présentait que des versions repoussantes. Raoul avait apporté son bloc de
dessin et avait fait un croquis des plus réalistes positionnant bien les
rubis et les minuscules diamants qui donnaient à la représentation de cet
animal une force quasi magique. Raoul se souvint qu’ensuite il avait fouillé
pendant des semaines la bibliothèque de sa maison, puis tous les livres spécialisés
dans l’orfèvrerie qu’il avait pu trouver notamment à l’Ecole des Beaux-Arts
où sa mère avait ses petites entrées. Ce qui l’avait le plus marqué dans
cette quête restée inutile avait été la réaction de sa mère quand, à cause
d’une négligence qu’il devait longtemps regretter, elle avait découvert le
dessin dans le carnet de croquis. Revenu chez lui, il avait réalisé une bien
meilleure copie, usant de la gouache pour noter avec le plus grand réalisme,
la braise des yeux farouches et les dents brillantes du fauve mythique. C’est
cette image qu’elle avait trouvée. Il ne l’avait jamais vue dans un tel état
d’émotion et il ne s’était jamais expliqué les raisons de cette véritable
transe. Pendant des heures, elle l’avait questionné sur l’origine de ce dessin
et lui, qui ne voulait en aucun cas trahir ses amis, avait prétendu qu’il
s’agissait d’une œuvre de pure imagination, d’un fantasme personnel qu’il
avait simplement voulu rendre dans toute sa force. Il avait fallu plusieurs
jours pour qu’Amandine cesse définitivement ses questions et jamais, il
n’avait osé revenir sur ce sujet qui avait marqué comme une fêlure dans leurs
relations. Un
bijou indiscret -- Vous semblez savoir d’où
vient cette image de loup, murmura Raoul. -- C’est une histoire très
ancienne et assez mystérieuse. Je crois qu’il faut remonter au dix-huitième
siècle pour trouver ce type de bijou, mais le loup est un symbole extrêmement
ancien qui a accompagné toute l’histoire de l’humanité. Raoul pensa au Mercantour et
aux fantasmes qui l’avaient agité. -- Un dicton des Indiens Miwok
qui vivaient en Amérique du Nord affirme que « Lorsque le loup eut
terminé de créer le monde, il réunit tous les animaux de la terre pour
discuter de la création de l’homme », continua Ryan avec un sourire.
Dans de nombreuses légendes anciennes, les grands rois, les fondateurs d’état
sont les fils d’un loup ou ont été nourris par une louve. On
dit même que Gengis Khan, l’empereur mongol, avait pour mère Boert-A-Tschao,
une louve légendaire. Je crois que le signe du loup avait été adopté dès
l’origine par une société secrète Il symbolisait le retour à la nature
sauvage, à la liberté primitive que préconisait leur fondateur et dont il
avait fait un de ses credo. -- Quel était le rôle de ces
bijoux, de ces objets gravés ? demanda Raoul qui tenait à son idée. -- C’est assez difficile de le
dire. Je pense qu’il s’agissait d’un signe de reconnaissance permettant aux
adeptes de s’identifier sans avoir recours à la parole ou à des gestes
spéciaux comme ceux des Francs-Maçons. Les objets ornés de ce signe ont été
remis aux premiers membres qui les ont gardés jalousement. Avec le temps, on
leur a accordé une valeur grandissante et certains détenteurs pensent qu’ils
ont un pouvoir magique, qu’ils sont comme une sorte de talisman protecteur. -- Sur quels types d’objets
étaient-ils gravés, demanda Loretta. -- C’est très variable. Le
seul trait constant, c’est qu’il n’y en a jamais eu deux identiques. Ils
figurent toujours sur des objets différents. -- Avez-vous des
exemples ? -- D’après les rumeurs, il y
en aurait sur un fume-cigarette, sur un briquet, sur une épingle de cravate,
sur une gourmette, sur une chevalière, sur un porte-cigarettes également,
comme vous le savez. -- Mais combien y en a-t-il en
tout, interrogea Raoul. -- Il est presque impossible
de répondre à une telle question. La tradition du graveur s’est perpétuée de
père en fils et je crois que lorsque le dernier de la lignée qui avait créé
ces œuvres est mort, on n’a jamais pu réaliser quelque chose d’approchant ;
alors, la série a été close. J’ai entendu le nombre treize, mais n’est-ce pas
trop beau pour être vrai ? -- Et qui détient ces
objets ? Comment votre Harry avait-il reçu le sien ? -- C’est encore une question
délicate, répondit Ryan d’un air songeur, en effet, ils ont été remis à
l’origine aux membres les plus influents de l’organisation et ceux-ci les ont
légués à leurs successeurs spirituels. Quant à votre dernière question, je ne
saurais vous répondre. Certains ont dû être transmis pour des raisons bien précises
qui restent mystérieuses. Certains même ont été égarés. -- Un vrai drame !
murmura Raoul comme pour lui-même. -- Bien entendu. Je me
souviens de la fureur de Harry quand il a perdu son porte-cigarettes. Les deux jeunes gens étaient
en alerte maximum, mais s’efforçaient avec succès de ne rien laisser
paraître. -- Dans quelles circonstances,
cela s’est-il passé ? demanda Raoul d’un voix qu’il voulait rendre
indifférente. -- C’était en mai 1968, à
Paris, il y a maintenant bien des années, je me souviens parfaitement de
cette époque qu’il est difficile d’oublier. Une parenthèse folle où le monde
a basculé dans une ère nouvelle, une période après laquelle rien ne fut plus
jamais pareil. Harry était venu assister à un congrès d’économie et je
travaillais déjà à l’Opéra. Non pas à l’Opéra Bastille bien entendu qui était
encore dans les limbes, mais à l’Opéra Garnier. Nous étions allés, un
soir, nous encanailler et boire des bières dans un des troquets de la rue de
Lappe qui offrent aux touristes l’impression de pénétrer à bon compte, dans
un monde interdit, à deux pas de la fameuse colonne et de son génie
légendaire. Il y avait, dans un coin une jeune femme, presque une gamine, qui
ne devait pas avoir ses dix-huit printemps. C’était une étudiante qui avait dû
se trouver sans ressources sur le pavé de Paris et qui avait, sans doute,
cédé à la tentation d’arrondir l’argent de poche que lui envoyaient
irrégulièrement ses parents. Elle était avec un type très brun, un costaud
pris de boisson. Elle se débattait et lui voulait l’entraîner dehors sous les
yeux indifférents des buveurs qui commentaient les émeutes du quartier latin. Harry était énervé, peu
bavard. Il devait le lendemain présenter une communication au congrès. Il
fumait cigarette sur cigarette ouvrant et fermant à chaque fois, avec un
déclic feutré, le fameux objet (à cette époque, il était vraiment accroché
par le tabac). Je le voyais lorgner dans le coin où se trouvait la fille et
grommeler des paroles indistinctes. Tout à coup, n’y tenant
plus, il s’est levé de son tabouret, s’est dirigé lentement vers le couple.
Il était déjà tard et la salle s’était un peu vidée. Il ne restait que
quelques fêtards et des habitués. Il s’est approché de l’énorme brute qui
continuait son manège. Quand il lui a tapé sur
l’épaule, il s’est établi un grand silence dans la salle du bistrot et le
barman lui-même, après un dernier grincement, a cessé de frotter le verre
qu’il essuyait. Il est resté immobile, la main qui tenait le torchon humide à
petits carreaux blancs et rouges suspendue dans les airs. On n’entendit plus
que la vapeur du percolateur qui fusait doucement et le bruit lancinant d’une
aiguille sur un disque en fin de course. Les videurs
professionnels qui avaient pour mission de maintenir l’ordre ont reculé de
quelques pas : l’homme avait une réputation bien établie et personne
apparemment ne souhaitait s’y frotter. Il s’est retourné
lentement, découvrant un visage rouge de fureur et d’alcool. De ses petits
yeux injectés de sang, enfoncés sous des sourcils broussailleux, il considéra
Harry avec étonnement. « Je vous demande
de lâcher cette jeune fille, déclara celui-ci avec un accent de Chicago qui
faisait plaisir à entendre. » L’autre sourit avec
mépris. La bouche pâteuse, il proféra quelques injures, défiant l’assemblée. Je me souviens encore de ses
derniers mots : « Tiens un ricain ! Mais
tu te trompes d’époque, pauvre cloche. La libération c’est terminé, on n’a
plus besoin de vous ici maintenant. Fous-moi le camp et vite,
sinon ! » Il avait sorti
lentement un couteau de sa poche, l’avait ouvert d’un mouvement rapide du
poignet et restait là, sans bouger. J’ai entendu distinctement le petit bruit
métallique du cran d’arrêt qui se mettait en place. Quand Harry répéta son
ordre : « Lâchez cette jeune fille ! », il attrapa la brunette
par le bras et la projeta sur Harry en hurlant d’une voix incertaine : « Tiens, la voilà ta
salope ! » Et quand Harry se
baissa pour aider la fille qui s’était affalée dans ses jambes à se
relever, il fonça sur lui comme un taureau dans les arènes de Pampelune. Harry réussit à
l’éviter partiellement mais reçut une estafilade qui lui ouvrit le bras
gauche. Je le revois encore, il tenait
son coude de sa main droite et le sang coulait à travers sa veste de tweed beige
lacérée par la lame. Il s’est relevé livide. Je ne l’avais jamais vu dans un
tel état de colère. Tout a été très vite
ensuite. L’autre en titubant un peu est revenu sur lui, la lame du couteau
brillait dans la pénombre. Il a voulu frapper de nouveau, au ventre cette
fois, Harry qui avait fait ses classes au Viêt-nam a fait un petit pas de
côté et a administré une formidable manchette sur la nuque rasée du colosse.
L’autre a vacillé et Harry qui ne se maîtrisait plus a frappé deux fois
encore, de toutes ses forces. La brute s’est écroulée et, dans sa chute, sa
tempe a heurté le marbre d’une table près d’un appareil à sous. Il a dû se
fendre le crâne. Il ne s’est jamais relevé. Il était mort. |
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